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ENTRE DEUX IMAGES n°97 / TOP-LIST n° 25

June 21, 2020

NOUS RISQUONS DE TRAVERSER UNE ZONE DE DÉPRESSIONS

Landis / Pfeiffer / Goldblum / Péguy / De Palma / Kloves / Jeff et Beau Bridges / Ramada Inn / J.W. / Fédida / Vitti / Antonioni / Bergman / Ullmann / Naughton / Parillaud / Cuny / Truffaut / Allen / Wajda / Godard / Dutronc / Radziwiłowicz / Assayas / Mastroianni / Cardinale / Brion / Chaplin / Bloom / Keaton / Von Trier / Gainsbourg / Dunst / Coppola / Luc / Resnais / Azema / Jaoui / Bacri / Lucas / Duvall / Murch / Welles / Campion / Bloch / Hunter / Frame / Moll / Marchand / López / Lynch / Simone / Dern  / Keaton / Griffith / Hurt / Willis

S'il y avait une image susceptible de m'apaiser et de me tirer d'un épisode dépressif, ce serait pourquoi pas celle-ci, tirée de Into the Night, 1985, de John Landis, où Diana (Michelle Pfeiffer) toute propre après une douche bien méritée - au terme d'aventures effroyables qui l'ont à la lettre ensanglantée par le suicide imprévu de l'homme qui la tenait en otage mais qui, au lieu de la tuer, s'est tiré une balle dans la bouche - , se penche sur le lit dans lequel Ed, l'insomniaque joué par Jeff Goldblum, a, en l'accompagnant, mérité lui-même de se reposer et, en toute confiance, de dormir. Je pense ici aux lignes admirables que Péguy, dans son poème-monologue Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu (quel titre !), consacre à la confiance de l'enfant qui dort. Attention : c'est Dieu qui parle, du moins tel que le fait parler le personnage de Mme Gervaise :

« Nuit tu es pour l’homme une nourriture plus nourrissante que le pain et le vin.
Car celui qui mange et boit, s’il ne dort pas, sa nourriture ne lui profite pas.
Et lui aigrit, et lui tourne sur le cœur.
Mais s’il dort le pain et le vin deviennent sa chair et son sang.
Pour travailler. Pour prier. Pour dormir.
Nuit tu es la seule qui panses les blessures.
Les cœurs endoloris. Tout démanchés. Tout démembrés.
(….)
Nuit ô ma fille la Nuit ô ma fille silencieuse
Au puits de Rebecca, au puits de la Samaritaine
C’est toi qui puises l’eau la plus profonde
Dans le puits le plus profond
O nuit qui berces toutes les créatures
Dans un sommeil réparateur.
O nuit qui laves toutes les blessures
Dans la seule eau fraîche et dans la seule eau profonde
Au puits de Rebecca tirée du puits le plus profond. »

Encore plus doux est ce sommeil quand un ange tel que Michelle Pfeiffer, qui a fait plusieurs films intéressants, dont le Scarface, sorti en 1983, de Brian de Palma, et le très charmeur et poétique The Fabulous Baker Boys (Steve Kloves, 1989) avec les frères Bridges, se penche sur vous. Et plus rassurant encore quand c'est, comme ici, dans une chambre confortable et impersonnelle de la chaîne hôtelière américaine Ramada Inn que le sommeil vous prend dans ses bras.

Mais est-ce que l'insomnie, contre laquelle j'emploie depuis plusieurs décennies les moyens les plus banals, surtout en France, à savoir une combinaison de Bromazepam et de Zolpidem à dose modérée, est la dépression ? Dans certains cas, je le pense.

Or, cette période de « sortie de confinement » que nous vivons est propice en France aux décompensations dépressives. Bien sûr, l'histoire déclenchée mais aussi cristallisée par la pandémie n'est pas terminée : il y aura d'autres disparitions, d'autres malades, - d'autres pays continuent d'être gravement touchés, et quant aux conséquences économiques en cascade, on n'en voit pas la fin. Reste que certains ne sortent pas indemnes et sans traces ni risque de s'effondrer moralement du confinement « dur », alors même qu'ils peuvent plus facilement sortir, s'aérer, voir d'autres personnes.

Ce que me confirme mon ami J.W., qui est aussi mon médecin traitant. Celui-ci m'avait il y a quelques années conseillé un ouvrage au titre provoquant de Pierre Fédida, Les Bienfaits de la dépression. J'ai acheté le livre en poche et tenté de le lire, mais n'ai toujours pas compris où l'auteur voulait en venir, à part restaurer l'idée de la psychothérapie par rapport à la solution du traitement par psychotropes. Du moins le titre dit-il quelque chose : le passage par la dépression, voire comme dans certains cas, par des cycles dépressifs qui peuvent être, comme c'est mon cas – voir mes blogs 56 et 66 - à la fois nombreux et courts, quasi-quotidiens, fait partie du temps de la vie.

Ca m'a amené à m'intéresser à l'approche de la dépression – qu'on appelait, dans ma jeunesse, « dépression nerveuse » - au cinéma. Le choix des dix œuvres que je vais présenter pourra surprendre, puisqu'il est tout à fait subjectif et projectif. Intuitivement, il m'arrive en effet de sentir un arrière-fond dépressif dans des films très colorés et animés, mais dans lesquels l'extravagance, l'arbitraire, l'agitation me semblent un moyen d'électro-choquer, si je puis inventer ce mot, des personnages qui autrement couleraient à pic. Inversement d'autres films dans lesquels un personnage, le plus souvent féminin, traîne sa déprime dans un monde lui-même pas très bien portant, me semblent parfois manquer leur but : c'est ainsi qu'à part la belle séquence du conte que Giuliana (Monica Vitti) invente pour son petit garçon, dans Le Désert rouge, 1974, d'Antonioni, ce film ne me touche pas et me semble extérieur ; de même, Bergman était très critique sur son film de « femme dépressive », Face à face, 1976, dans lequel Liv Ullmann se donne beaucoup de mal pour faire vivre son personnage en crise. Je suis partiellement d'accord avec lui, mais un film « raté » de Bergman en vaut dix réussis par d'autres metteurs en scène.

1) An American Werewolf in London (John Landis, 1981), dans lequel David (David Naughton), un jeune américain rationnel et bien portant vit une situation à la fois noire et grotesque, suite à un incident survenu lors d'un voyage en Grande-Bretagne : celle de devenir loup-garou. La scène de sa rencontre avec les autres zombies, dont son meilleur ami à moitié décomposé, dans un sordide cinéma de quartier, est un grand moment, de même que celle de sa première transformation visible, par une nuit de pleine lune. Pour moi, le mésestimé John Landis, est un cinéaste de la dépression combattue chez lequel l'horrible ou le macabre, tout en prenant l'apparence du « fantastique pour rire », se déroulent toujours sur un fond d'une grande noirceur : j'aime particulièrement le triptyque formé par ce film (ma première critique dans les Cahiers du Cinéma et ma première critique de cinéma tout court, dont je reste fier), Into the Night évoqué ci-dessus, et Innocent Blood, 1992, une histoire de vampires dans laquelle Anne Parillaud est remarquable.

2) Huit et demi (Federico Fellini, 1963). Je pense depuis longtemps que le triomphe public du chef-d'œuvre qu'avait été le film précédent de Fellini, La Dolce Vita, 1960, triomphe basé sur un total malentendu qu'entretenait un titre aguicheur dont l'ironie n'était pas comprise (le public s'y était précipité pour voir des scènes «cochonnes» qui ne s'y trouvaient pas, oubliant tout ce qu'on y voit de sombre, comme le riche Steiner, joué par Alain Cuny, qui se suicide après avoir assassiné ses deux enfants) aurait pu être destructeur pour Fellini s'il n'avait pas structuré, exploité, sublimé son désarroi avec ce film étrange sur un cinéaste désemparé, et à ma connaissance jamais fait jusque-là , qu'est Huit et demi. Jamais fait mais par la suite souvent imité, généralement mal à mon avis, par Truffaut (La Nuit américaine, 1973, où je ne trouve rien à aimer... pour moi), Woody Allen (Stardust Memories, 1980, hommage masochiquement raté à Huit-et-demi), Andrzej Wajda (Tout est à vendre, 1969, mais peut-être le film est-il meilleur que dans mon souvenir lointain), Jean-Luc Godard (Passion, 1982, qui permet de voir ce que Jacques Dutronc, très bon dans Sauve qui peut la vie, du même cinéaste, aurait pu apporter au personnage ectoplasmique du réalisateur déconcerté, ici mal silhouetté par Jerzy Radziwiłowicz ), Irma Vep (Olivier Assayas, 1996), etc..., tous films consacrés à un tournage catastrophé, à un metteur en scène de cinéma en crise, à un film qui se fait de ne pas se faire... J'ai vu Otto e mezzo à sa sortie, à l'âge de 16 ans, et je me rappelle avoir été marqué par les scènes qui montrent le malaise, la difficulté de respirer - notamment le cauchemar du début - , le remords présent partout (le dialogue avec les parents morts), et toutes ces choses qui nous tirent vers la terre, vers une envie de néant. Avec les éclats d'énergie qui raniment ce monde morne, et bien sûr la grâce de Mastroianni et la beauté de Claudia Cardinale, c'est un film faussement bonhomme et que certains, dont l'excellent Patrick Brion, trouvent cérébral et artificiel mais qui a été très courageux. La séquence-souvenir de la vieille grand-mère qui déambule et marmonne dans les murs de sa ferme, cependant que les enfants sont couchés et font semblant de dormir, me fait toujours pleurer de nostalgie.

3) Les feux de la rampe/Limelight (Charles Spencer Chaplin, 1952). Ce mélodrame immense, qui fut si célèbre et discuté dans les années 50, est presque oublié, en tout cas il n'est plus jamais évoqué. Il y aura bientôt six ans, quand j'ai commencé mon blog Entre deux images, je l'ai mis en exergue du n°1, avec la profession de foi de Calvero, le clown déchu et alcoolique créé et joué par Chaplin lui-même, sur la vie aussi irrésistible que la mort. Bien sûr il est clair que Calvero, je viens d'ailleurs d'en reparler dans le blog n°96, se sauve en sauvant la jeune danseuse dépressive, Terry (jouée par Claire Bloom), mais tout est dit ici et accompli de la transmission et du combat au jour le jour, jamais acquis, pour que gagne la vie. Je cite directement en anglais la protestation du héros contre le bloc de refus et de démission que risque de devenir sa protégée : « The trouble is you won't fight. You've given in, continually dwelling on sickness and death. But there's something just as inevitable as death, and that's life. Life, life, life. Think of all the power that's in the universe, moving the earth, growing the trees. That's the same power within you if you only have courage and the will to use it ». J'ai souvent évoqué dans mes livres le coup de génie de cette séquence où le vieux Calvero, sur l'insistance des gens qui l'aiment, remonte un numéro comique avec Buster Keaton, devant une salle acquise d'avance. Durant toute la scène la caméra est braquée sur Keaton et Chaplin, le son ne fait entendre aucun rire de la salle, et aucun plan de coupe ne vient montrer la réaction du public. C'est seulement cette séquence finie (dans un silence de mort, tout comme ces spectacles que la pandémie a fait donner devant l'oeil de caméras dans des salles vides) que le public se manifeste, et applaudit. Le sens est clair : c'est à nous, spectateurs du film, de décider si Calvero est drôle ou pas, et non au public dans le film. Je trouve que c'est un des plus grands gestes artistiques du cinéma. La fin de Limelight – Calvero meurt, Terry entre sur scène en tournant comme une planète - est sublime.

4) Melancholia (Lars von Trier, 2011). Un des coups de génie de ce film sur la fin du monde est son duo de sœurs, et le casting de Charlotte Gainsbourg et Kirsten Dunst dans les rôles respectifs de Claire (celle qui cherche à aider, à bien faire) et de Justine (celle qui entraîne tout le monde, que dis-je le monde, en fait le cosmos entier, dans sa dépression). C'est comme une interprétation magnifiquement pessimiste du couple de Marthe et Marie, l'active obsessionnelle anale et la passive orale selon l'Evangile de Luc que j'évoque dans mon blog n°42. Le personnage lumineux de Marie, la passive des Evangiles, se renverse et se fait opaque et lourd, elle devient celle qui aimante et aspire l'univers dans sa fin inéluctable. J'ai été stupéfié par la vérité et la lourdeur charnelles que le cinéaste donne à Kirsten Dunst, souvent filmée par d'autres – y compris par Sofia Coppola, qui l'avait révélée avec Virgin Suicides – comme une poupée frivole. C'est aussi selon moi la meilleure et la plus poignante interprétation de Charlotte Gainsbourg.

5) On connaît la chanson (Alain Resnais, 1997), sur lequel je renvoie à mon blog n°61. Resnais a abordé selon moi la dépression dans plusieurs autres films, dont Providence, Coeurs, et Herbes folles. Ici aussi, on a un couple mémorable de sœurs Marthe et Marie (Sabine Azéma et Agnès Jaoui, laquelle a co-écrit le scénario avec Jean-Pierre Bacri).

6) THX 11 38 (George Lucas, 1971) : le monde futur sous terre et sous camisole chimique de ce film d'anticipation, où se croisent des travailleurs habillés de blanc au crâne rasé, est un des plus déprimés et déprimants qui soit. Une superbe trouvaille est que la poursuite finale est elle-même désaffectivée, dévitalisée, puisque la chasse au fuyard (Robert Duvall) qui veut regagner la surface est abandonnée lorsqu'elle se révèle économiquement déficitaire pour la société. Quand Walter Murch nous a brièvement présentés, Anne-Marie et moi, à George Lucas en 1998, après la projection d'un nouveau montage de La soif du mal, de Welles (une entreprise que Lucas avait contribué à financer), il m'a défini auprès du réalisateur comme un grand admirateur de THX 11 38, ce qui est vrai. J'ai ajouté quelques mots embarrassés pour dire que j'appréciais aussi American Graffiti et le premier Star Wars. Mais en fait, comment ne pas se dire que l'énergie et l'optimisme manifestés dans Star Wars sont comme un déni de ce premier long-métrage.

7) La Leçon de Piano/ The Piano (Jane Campion, 1993). Mon ami Jérôme Bloch propose l'idée intéressante que le happy end final pourrait être volontairement plaqué et que la fin réelle est celle où l'instrument a entraîné sous les eaux la pianiste mutique jouée par Holly Hunter. De Campion il ne faut pas oublier, sur un thème voisin, l'admirable Angel at my table, d'après l'autobiographie de l'écrivaine néo-zélandaise Janet Frame.

8) Harry, un ami qui vous veut du bien (Dominik Moll, 1999). La façon dont je comprends cet excellent thriller français co-écrit avec Gilles Marchand est celle-ci : Harry (Sergi López) surgit dans la vie du professeur Michel Pape (Laurent Lucas), qui ne vit pas si mal sa petite vie de professeur/père de famille, pour lui rappeler sa part de nuit à travers de vieux poèmes de lycée que Michel a reniés et qu'on peut trouver bébêtes, mais qui tout de même... Il en découlera pas mal de dégâts. « Il s'est approché lentement... / Avec son grand poignard en peau de nuit / Il a pris il a pris tout son temps... / avec son grand poignard en peau d'ennui / Il a reniflé dans le vent avec son grand sourire de trop de nuits... » La scène de la récitation du poème par Harry reste saisissante, et la beauté de la langue française vous y est renvoyée en pleine figure.Ce film me trouble vraiment ; il y a des désirs de mort réalisés, des parents incinérés, et il s'agit de tout chambouler pour accéder à nouveau à l'écriture...

9) INLAND EMPIRE, 2007, de Lynch, évidemment. J'en parle dans mon blog n°7, ainsi que dans la troisième édition de mon livre sur Lynch qu'on ne trouve plus en français, en librairie en tout cas. La joie surnaturelle dans laquelle se termine le film (un playback sur la voix de Nina Simone) est à la mesure de l'abîme où a été plongé le personnage joué par Laura Dern.

10) D'intérieurs, 1978, de Woody Allen, que Jérôme m'a permis de revoir, je me rappelais surtout l'image de trois sœurs très bien filmées et différemment belles (Diane Keaton, Kristin Griffith, Mary Beth Hurt) ainsi qu'une scène glaçante avec leur mère dépressive (Geraldine Page), qui s'obsède sur les harmonies de couleur dans la décoration d'intérieur. Je croyais me souvenir de celle-ci penchée sur un arrangement de fleurs, en fait elle apporte un petit vase très cher, par lequel elle s'immisce à nouveau dans la vie de ses enfants. Grâce si je puis dire à la très belle photo de Gordon Willis, qui a su mettre sur l'écran, en couleurs très douces, l'univers de bon goût et de propreté invivable que l'obsession de la mère impose à ses proches, l'ensemble du film est carrément sinistre d'un bout à l'autre. Évidemment à l'époque, on y a vu une tentative ratée d'imiter les ambiances bergmaniennes. C'est vrai, mais le film reste unique, et toujours étrange et oppressant.