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ENTRE DEUX IMAGES n°61

4 mars 2018

SPÉCIAL « COMÉDIE MUSICALE AU CINÉMA », ou : « ON NE RIGOLE PAS AVEC LA JOIE »

Walken / Ross / Ventura / Berry / Moreno / Noël / Scarlatti / Korber / Gide /Kelly / Hardy / Winterbottom / Chevalier / Viva / Berkeley / Björk / Trier / Potter / Martin / Downey Jr / Resnais / Jaoui / Bacri / Astaire / Charisse / Streisand / Legrand / Presley / Garland / Rooney / Landis / Thomas / Nolan / et le mystérieux Bob, commissaire d’exposition

LETTRE OUVERTE A BOB

Cher Bob,

Ci-dessus, tu peux reconnaître – enfin, je l’espère - Christopher Walken dans l’étonnant film d’Herbert Ross Pennies from Heaven,  dont parle mon article qu’on va lire plus loin. Un texte rédigé à ta demande, il faut même dire à ta « commande », mais que tu as refusé sitôt reçu, en ta qualité souveraine de « directeur d’ouvrage » du catalogue destiné à accompagner une exposition en octobre 2018 à la C… de la M… sur (attention « spoiler », et défense de rire) « Comédies musicales, la joie de vivre du cinéma ».  A la suite de quoi, le contrat a été bloqué et ce texte ne sera ni payé ni publié, sauf ci-dessous, en consultation libre et avec plusieurs mois d’avance sur l’événement.

Bien entendu, tu ne t’appelles pas Bob et nous ne nous tutoyons pas. Mais sous cette forme familière, ce que j’ai à dire sera plus léger. Il vaut mieux en rire. Ce n’est pas la première fois que je me vois refuser un article expressément commandé, pourtant, par la personne même qui l’a mis ensuite au panier. La dernière fois, ce fut un refus encore plus brutal, autour, curieusement, d’un sujet proche, également de commande : les films musicaux français des années 50 avec l’orchestre de Ray Ventura, films dont je me permettais d’écrire que, tout en étant pleins de charme, ils étaient surtout la « joyeuse survie » de leurs homologues d’avant-guerre et ne reflétaient pas – et ne visaient pas à refléter, d’ailleurs -  le climat plus morose de cette décennie. Mais les coordinateurs du recueil où cela devait paraître, deux auteurs qui n’avaient pas connu ces années 50, tenaient à garder, tout en se disant historiens, leur image d’Epinal de Fifties pimpantes, vous savez, les Trente Glorieuses et tout ça. Or, mon article, bien que très documenté et profitant du fait que je les ai connues, ces années, que j’ai baigné par la radio dans leur musique populaire, ne cadrait pas avec leur mirage. Il fallait que tous les articles s’alignassent sur la vision rigolote représentée par le film de John Berry Oh ! qué Mambo, avec Dario Moreno et Magali Noel, dont ils avaient choisi une image pour illustrer la couverture. Un film excellent d’ailleurs, la bonne humeur même, mais qui ne résume pas les années 50.

Ce que j’ai à opposer, cette fois-ci, au fait de réduire les comédies musicales à l’écran à la « joie de vivre du cinéma », on va le lire plus bas. J’ai, en écrivant ce texte calibré comme demandé à 6000 signes et rendu dans les délais, on n’est pas plus professionnel  – je suis sûr que tu es encore en train d’attendre une partie des autres textes, qu’il te faudra accepter, eux -  pensé que cela pouvait apporter un petit grincement sans méchanceté, un léger intervalle dissonant, genre septième mineure ou appogiature acide à la Scarlatti, au « grand accord parfait » que promet le titre de ton exposition. Une exposition dont jamais je n’ai pensé casser l’ambiance, qui ne me semblait pas si fragile. «  Eh bien, non », me répond ton refus, « on ne plaisante pas avec la joie. Une expo à thème dans la C… de la M…, c’est massif ou ça n’est pas. Il faut qu’on y amène les enfants, et les enfants n’ont pas à savoir que la vie est parfois difficile, y compris dans les comédies musicales. »

Le titre de l’exposition dont tu es le commissaire me rappelle celui d’un film de Serge Korber que je n’ai toujours pas vu, et dont le titre  ( «  Je vous ferai aimer la vie »), m’avait fait ressentir, en 1978, un étrange frisson. Je crois entendre dans cette phrase le ton d’une injonction, d’une pression, voire d’une menace du genre - ici, prendre l’accent d’un colonel nazi dans un film de guerre doublé : « nous zavons les moyens de vous vaire barler ». J’ai envie de répondre à ce titre : « merci, non Monsieur ou Madame, je ne demande pas à aimer la vie, je demande juste à l’avoir longue, riche et intéressante, à ne pas souffrir et à pouvoir continuer de travailler et de rencontrer des gens… » Quarante ans plus tard, je peux ajouter : autant je suis reconnaissant à ceux qui me l’ont donnée, la vie, ainsi qu’à ceux qui me l’ont sauvée à l’hôpital, et autant j’aime ce qu’elle me permet de connaître, personnes, œuvres d’art, lieux, le ciel, les nuages, l’humanité, même, oui, l’appartenance à cette émouvante espèce humaine dont c‘est la mode de dire du mal – autant, aimer la vie pour elle-même, je ne sais pas trop, j’hésite… C’est comme les parents : la Bible me dit, non de les aimer, mais de les honorer. Cela ne m’empêche pas d’y tenir, à ma vie. Un chirurgien m’a dit que, pour avoir survécu à ce qui m’est arrivé en 2000, il a fallu qu’en plus de son art, je l’eusse – c’est son expression – « chevillée au corps ».

André Gide, dans une page de son Journal, réagit douloureusement à la relecture de Jude de Thomas Hardy, où la vie lui semble insultée. Moi aussi, j’ai été bouleversé par Jude, en fait par le film de Winterbottom, qui m’a fait lire le livre. En l’écrivant, Hardy donnait à ceux dont l’existence est à leurs propres yeux un ratage, la justification d’exister dans la grande partition de l’humanité . Ce blasphème contre la vie, que Gide ressent chez Flaubert ou l’écrivain anglais, l’affecte. Je comprends Gide, mais tout le monde aligné sur la « joie de vivre », du cinéma ou autre, sourire obligatoire accroché sur chaque face, non.

Maintenant, Bob, voici mon petit morceau, qu’on ne trouvera donc pas dans le catalogue de l’expo que tu diriges, un morceau que j’ai intitulé Pluie, dépression, obscurité. Bien à toi. M.C.

PLUIE, DÉPRESSION, OBSCURITÉ

La première fois que j’ai vu Singin’ in the Rain, dans une salle nommée La Pagode sur la Rive Gauche, je me souviens m’être dit avant la projection: «  quel drôle de titre pour une comédie musicale, pourquoi la pluie et non le soleil » ? Et bien sûr, en découvrant l’œuvre, j’en ai éprouvé tout de suite la beauté, l’enthousiasme. Le moment où Don (Gene Kelly) vient de quitter Debbie Reynolds, et où il chante et danse sa joie au monde et aux éléments qui pleuvent, m’a paru et me paraît toujours aussi beau qu’il est possible. Mais il est précédé, dans le film, par un autre solo masculin, tout aussi apprécié et même applaudi lorsque l’œuvre est projetée en salle, c’est le « Make ‘em laugh » où Donald O’Connor se cogne, se bat avec des planches, des murs, des planchers… sur un plateau de cinéma. Dans les deux cas, il s’agit d’arracher sa joie à l’inertie et parfois à la résistance du monde, ainsi qu’à la violence des éléments. Alors que le Roi Lear invective la tempête et la pluie, Don Lockwood, lui, les reçoit comme de la bénédiction qui tombe, et, redevenu enfant, donne de grandes claques à l’eau.

Ce qu’on oublie souvent à propos du film, c’est que s’il se déroule à l’époque des débuts du parlant, il a été tourné alors que le « tap dance » était déjà désuet. Il fallait en renouveler la fraîcheur, l’énergie, d’où l’idée de ces merveilleux « splash », et ailleurs, dans It’s always fair weather (Beau fixe sur New York, en français, toujours la météo), réalisé à nouveau par Donen-Kelly, celle des patins à roulette, qui font de nouveaux bruits sur le sol.

Bien sûr, outre la présence de la chanson d’Arthur Freed « Singin’ in the Rain », dans Broadway Melody of 1929, de Charles Reisner, on peut citer le numéro de Maurice Chevalier et Sim Viva dans L’Homme des Folies Bergères, 1935 (Marcel Achard et Roy del Ruth pour la v.f.) , où Chevalier, avec entrain, chante dans un décor parisien :

J'adore entendre le gai flic-flac,
Le son joyeux de la goutte d'eau

… Et s’ébat dans les flaques. Mais il ne s’en dégage pas la même joie cosmique que celle qu’éveillait deux ans plus tôt, dans le numéro « Petting in The Park » réalisé par Busby Berkeley pour Gold Diggers of 1933, la tombée d’une averse, obligeant des girls à chercher un abri et à se dévêtir en ombres chinoises…

Les films du début des années 30 où intervient Berkeley évoquent, cela a été souvent souligné, la dépression, la misère, la solitude des villes, et la joie, l’énergie malgré tout. Le tap dance est cette résistance au malheur.

Le bouleversant personnage de Selma, dans Dancer in the dark de Lars von Trier, répète une mise en scène amateur de The Sound of Music, mais elle est déçue parce qu’elle voudrait des sound effects, et qu’on lui répond qu’il n’en est pas question : « There is no tapping in "The Sound of Music." ». Ce qui fait double sens : « Il n’y a pas de claquettes dans la comédie musicale La Mélodie du Bonheur », mais aussi, « dans le son de la musique, il n’y a pas de tapement ». Cela prépare la fin, quand Selma doit trouver la force de marcher à sa propre exécution, et qu’elle a besoin d’un son de pas. Loin d’avoir perverti la comédie musicale Trier, au contraire, en a compris très bien le revers tragique, revers qui donne de la force à la joie qu’elle répand (ci-dessous).

C’est ici qu’il faut écrire le nom du génial anglais Dennis Potter, hanté par la dépression, dont les spectacles ont été à la source de deux films méconnus l’un comme l’autre : Pennies from Heaven, réalisé en 1981 par Herbert Ross (avec un Steve Martin halluciné et un Christopher Walken diabolique en proxénète dansant) et plus récemment The Singing Detective (2003, Keith Gordon) où l’on voit Robert Downey Jr frappé d’un affreux psoriasis. Le travail de Potter est la source aussi d’un des meilleurs films de Resnais, écrit par Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri, On connaît la chanson, dont le thème est, qui pourrait le nier, l’universalité de la pulsion dépressive. Alain Resnais, cet homme hanté, a réussi à faire son film le plus tonique en montrant des personnages dont la colonne vertébrale morale, verticalisante, risque à tout moment de s’effondrer : la voix « autre » sur laquelle ils chantent vient alors comme une colonne d’air empruntée qui la plupart du temps les remet debout (même si parfois, elle fait écho à leur propre déprime). Le playback « décalé », parfois « trans-genre » qui semblait aux yeux de certains n’être qu’un prétexte à numéro de cabaret, de travesti, prend ici sa pleine puissance. Il réveille l’énergie pour accueillir la voix même qui vous soutient.

Chanter sous la pluie, danser dans le noir (titre original d’un des plus beaux pas de deux de Fred Astaire et Cyd Charisse, dans Bandwagon)… . Je suis toujours bouleversé lorsque dans Yentl, 1983, Barbra Streisand, orpheline et qui s’est coupé les cheveux pour obtenir le droit d’étudier le Talmud, chante à la nuit, seule, sur les notes de Michel Legrand :

« Papa, can you hear me?
Papa, can you find me in the night? »

Faut-il rappeler aussi que dans A star is born, 1954, de Cukor, Vicky Lester ne se démène autant, dans le numéro Someone at Last, que pour remonter le moral de son mari ?

Bien que j’apprécie des films plus légers, des comédies allègres d’Elvis Presley comme Viva Las Vegas, des musicals de collège avec le tandem Mickey Rooney/Judy Garland, et bien évidemment les Blues Brothers de John Landis, je  ne peux donc oublier que la comédie musicale à l’écran est aussi notre résistance contre la nuit, et en somme une illustration de ces vers de Dylan Thomas que Christopher Nolan fait répéter aux personnages de son beau film Interstellar :

« Do not go gentle into that good night,
Rage, rage against the dying of the light. »

Que l‘on comprenne enfin que la joie n’est pas le niais déni de notre condition, mais que jamais elle n’est aussi grande et exubérante que dans cette révolte et cette rage.

            M.C., 14/02/2018


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