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Pour une histoire impossible du cinéma, chapitre 5

June 14, 2026

En 1989, l'année où a été réalisé le clip de Manchild, le ratio 4/3 n'était pas encore devenu arty, comme dans certains films d'auteurs actuels, dont quelques-uns sont d'ailleurs remarquables. C'était le ratio normal pour les vidéo-clips destinés à passer sur des écrans de télévision, principalement sur des chaînes spécialisées comme MTV ; la chaîne française M6 en diffusait également à certaines heures. Le soir, pendant les années 80, je regardais souvent chez moi ces vidéo-clips, dont certains continuent de m'émerveiller lorsque je les retrouve sur Youtube.

Ainsi, ce Manchild, sur une belle chanson de Neneh Cherry (ici à droite), réalisé par Jean-Baptiste Mondino. Ce dernier a eu plusieurs idées de génie, comme celle de faire tanguer la caméra... alors que tout est filmé (puis rassemblé par incrustation) en apparence depuis une (virtuelle) caméra fixe, posée sur une paisible plage de sable fin. Du coup, les bords-cadre s'en trouvent valorisés, et je dirais presque érotisés. Ainsi, au début du clip, la chanteuse qu'on entend n'est pas encore dans le champ, elle fait peu après son entrée par la droite, avec un bébé dans les bras. A d'autres moments, une branche de cerisier avec deux cerises appétissantes – allusion certainement au nom d'artiste de la chanteuse suédoise, qui est celui de son beau-père, le grand trompettiste de jazz Don Cherry - apparaît dans le haut du cadre à gauche, ou plutôt c'est l'oscillation pendulaire qui semble la faire entrer dans le champ. Durant une partie du clip, une petite fille se balance derrière Neneh Cherry, sur une balançoire suspendue... au ciel, en tout cas hors du bord-cadre supérieur. Une autre fois, une paire de mains surgit en très gros plan par les côtés pour scander la mesure. Etc. C'est ce que j'appelle l'utilisation du bord-cadre comme « corne d'abondance » : tout semble pouvoir surgir de cette coulisse universelle du cadre. Ingmar Bergman s'en est souvent servi dans ses films, pour des effets de magie mais aussi de terreur : ainsi en 1975 dans son film-opéra sur La Flûte enchantée de Shikaneder/Mozart, mais aussi en 1977 dans L'Œuf du serpent. Il y a là-dedans, au-delà de ce que racontent les paroles (qui s'adressent à un homme en situation d'abandon), un plaisir ...

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Pour une histoire impossible du cinéma, chapitre 4

June 07, 2026

La très belle Sean Young, habillée par Michael Kaplan et Charles Knode, éclairée de façon sublime par Jordan Cronenweth. Le film est Blade Runner, et il a été écrit par Hampton Fancher et David Peoples d'après un roman du génial Philip K. Dick, le réalisateur étant Ridley Scott. Il s'agit de la scène où, interrogé par Harrison Ford dans le rôle de Rick Deckard, son personnage, Rachel, passe un test du type questions/réponses, conçu pour détecter si elle est ou non une androïde. Ajoutons-y les sons électroniques de l'appareil détecteur et les voix des acteurs mixées de façon miraculeuse par Graham V. Hartstone, un grand artiste du son que j'ai eu l'honneur de rencontrer à Londres, dans le cadre de la School of Sound, où j'étais invité. Tous ces noms, faut-il absolument les mettre en concurrence les uns avec les autres pour savoir qui parmi eux est l'auteur de ce film de 1982 qui continue d'être dans mes Top Ten, et reste en mon cœur, je l'avoue, le préféré ? Une question oiseuse, selon moi, même si la politique des auteurs, consistant à réserver cette qualité au metteur en scène (une politique qui, excusez-moi chère Geneviève Sellier, ne date pas de la Nouvelle Vague Française comme vous le suggérez mais remonte à beaucoup plus loin : Griffith, Gance, Epstein, Eisenstein, Chaplin) a stimulé son histoire, et au lieu de l'appauvrir, a contribué à la diversifier.

De fait, la liste de mes dix films préférés que j'avais donnée en 2002 pour un référendum de la revue britannique Sight & Sound, ne contenait pas seulement des films d'auteurs/metteurs en scène reconnus comme tels. Qu'on en juge : ...

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Pour une histoire impossible du cinéma, chapitre 3

May 31, 2026

À cause de deux ou trois scènes comme celle-ci, La vallée de Gwangi, réalisé en 1969 par Jim O'Connolly, reste un de mes films de dinosaures préférés. Le point de départ de l’histoire : dans une vallée perdue du Mexique, à la fin du XIXe siècle, des cow-boys retrouvent des créatures qu'on croyait disparues, et ils ramènent, entre autres, un dinosaure gigantesque pour l'exhiber dans un cirque (comme dans le premier King Kong). Évidemment, le dinosaure s'échappe. Tuck, l'un des cow-boys (James Franciscus) réussit à l'enfermer dans l'église du village, ce qui est un bel oxymoron : la tradition chrétienne ne laisse en effet aucune place à des créatures comme celle-ci ni à l'évolution des espèces. Tuck essaie vainement d'affronter la bête avec une lance. Aucun espoir de la vaincre ; mais voici qu'en reculant, il s'assied inopinément sur le clavier de l'orgue, ce qui déclenche un « cluster » (paquet de notes agglomérées, comme quand on frappe le clavier d'un piano avec l'avant-bras) impressionnant. Ce son, qui éveille les échos de l'église, décontenance la créature, dont finalement Tuck parvient à crever l'oeil. Il a le temps de fuir avec d'autres personnages et de boucler l'édifice après avoir renversé une torche. L'église brûle, plus complètement que n'a brûlé Notre-Dame de Paris, avec la bête hurlante enfermée à l'intérieur.

Cela fait une fin poétique et ingénieuse : la victoire sur la créature est une conjonction de ténacité, de hasard, et de logique des lieux : comme dans Le Rideau déchiré de Hitchcock, quand il s'agit de tuer un des méchants sans utiliser d'arme bruyante, dans une cuisine, et que la seule solution est de lui mettre la tête dans un fourneau de cuisine en ouvrant le gaz. Ici, le grondement anarchique et involontaire de l'orgue provoqué par la reculade de James Franciscus apporte du réel. J'aime bien des idées comme celles-là (il y en a d'autres dans ce film), elles créent le sentiment du concret. ...

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