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ENTRE DEUX IMAGES n°1

17 septembre 2014

HAPAX / DEPRESSION / ENTRAIN / OUBLI / RESPIRER / GUERRE DU SIGNIFIANT / RACCROCHER AU TELEPHONE / CE QUE DISENT LES PERSONNAGES DE FILMS

Chaplin / Dolto / Miyazaki / Onfray / Freud / Aronofsky / Bible / Ravel / Bach / Lautréamont / Franquin / Greg / BHV / Naomi Klein / Salinger / Ceylan / Antonioni

UN HAPAX

En anglais, Calvero, le clown déchu et alcoolique créé et joué par Chaplin, dit très exactement à Terry (Claire Bloom), la jeune suicidaire dépressive qu'il a recueillie: "There's something just as inevitable as death and that's life! Life! Life! Life!" C'est une image de Limelight (Les Feux de la rampe, 1952)

Inévitable: le mot surprend, je ne sais pas s'il est juste, mais il me frappe, me dynamise.

La vie: par l'imagerie médicale et le microscope, nous le savons, biologiquement, que vue à une certaine échelle ce n'est pas beau - cela devient cet embouteillage ignoble d'insectes que montre le début de Blue Velvet (je suis frappé néanmoins que dans les films de Miyazaki - parce que japonais ? -, il ne semble pas exister de phobie par rapport aux formes de vie les plus dégoulinantes ou grouillantes, ce qui fait la beauté et la joie, entre autres, de son Voyage de Chihiro).

Les cent mille milliards de bactéries qui habitent notre corps, comme nous le rappellent les émissions médicales, sont l'anticipation de ce qui attend celui-ci après la mort, si nous n'optons pas pour la crémation. Françoise Dolto, celle qui n'a peur de rien dire, en affronte l'image dans Solitude et l'appelle la "multiforme manducance", celle de ces bestioles qui se repaîtront de notre corps et festoieront. Cette "manducance" (un latinisme pour "manducation », autrement dit jouer des mandibules) est aussi une forme "inévitable" de la vie.

Pour trouver le contexte de ces deux mots trouvés chez Dolto, taper seulement sur Internet "multiforme manducance". Une seule occurrence sur Google: en linguistique, on nommerait cela un "hapax".

LA DEPRESSION

Il y a un autre grand livre de Dolto, La vague et l'océan, sur la pulsion de mort freudienne, le Todestrieb que Michel Onfray, qui n'a pas bien lu Freud (c'est bien la peine de lui consacrer un pamphlet), confond avec la pulsion de tuer, le meurtre. L'imbrication des pulsions de vie et de mort est particulièrement bien évoquée.

Noe de Darren Aronofsky - est un film qui ne dégage pas bien son sujet, à partir de la belle idée que Dieu ne parle plus et que Noé doute de ses visions, n'est pas bien, déprime un peu. Il y est fait référence au crime originel, fondateur, de Caïn.

Dans la Bible, lorsque Caïn est irrité et son visage abattu ("ses faces tombées", traduit Chouraqui dans son charabia), parce que L’Eternel n'agrée pas ses offrandes alors qu'il agrée celle de son frère cadet, Dieu ne se justifie pas mais il encourage Caïn à se fier à son sentiment personnel d’avoir bien ou mal agi. Donc, implicitement, à ne pas tenir compte du fait que lui, l’Eternel, est ou n'est pas juste en ayant un chouchou, Abel. Il invite Caïn à ne pas être “affecté”. Caïn n’en tue pas moins Abel, mais cela a été dit. Le Père a dit à l' aîné: ne t’en fais pas si tu te sens désavoué par moi, fie toi à tes propres sentiments. C'est très différent de ce qui est dit Adam et à Eve quand ils ont mangé le fruit.

En fait, Caïn peut être vu un dépressif, qui nie sa dépression.

L'ENTRAIN

Quand j'ai réalisé en 1985 la musique concrète Sambas pour un jour de pluie, qui évoque des sensations de moiteur précédant l'orage, je trouvais l'oeuvre bien molle, bien que ne durant que 13 minutes, et me suis laissé influencer par un collègue qui m'a donné l'idée de l'accélérer au magnétophone, ce qui l'a rendue à la fois plus entraînante, plus aiguë et plus courte de trois minutes. C'est cette version qu'a gravée le GRM dans un album paru il y a longtemps. Récemment, j'ai réalisé que je m'étais trompé et réécouté la pièce dans sa version originale de 13 minutes: c'était la bonne, et son côté languide et peu tonique était sa vérité. L'oeuvre est donc rétablie dans sa version initiale, et sera rééditée sous cette forme, dans le cadre du Boustrophédon.

Je suis toujours inquiet à l'idée de me tromper, et de faire une musique qui triche avec l'énergie vitale, j'ai des antennes pour capter ça chez d'autres. Je trouve par exemple que la plupart des oeuvres "dynamiques" de Ravel ont une énergie qui ne jaillit pas authentiquement. La Bacchanale de Daphnis et Chloé est un pénible halètement et le déchaînement y est surjoué, contrairement à celle qui termine le Bacchus et Ariane de Roussel. De même, dans le concerto pour piano en Sol, donné souvent sur France-Musique, et que je n'ai jamais vraiment aimé. l’énergie et la tonicité sont constamment mimées, extérieures. Ce fut à mon avis le drame esthétique de Ravel: d'avoir légèrement suivi Debussy, égal à lui par le génie, mais qui a tout de suite trouvé le vocabulaire de la langueur douce, l'abandon, de la Todestrieb. Restait à Ravel, pour exister, d'être plus "moderne". La chronologie, toujours injuste, lui laissait cette dimension parfois grimaçante: l'entrain (je préfère souvent les oeuvres de Ravel plus mélancoliques: Une Barque sur l'Océan, Shéhérazade, mais aussi, plus tonique et si frémissant, le Quatuor de jeunesse).

Certes, l'entrain, même lorsqu'il sonne faux ou forcé, on en a tous besoin au quotidien, on ne va pas faire le difficile et le mijauré (terme qui mérite d'avoir un masculin). Cependant, l'art n'est pas là pour ça. Il est même là pour rien du tout, mais au passage, il justifie tous les états vécus par l'homme, il aide à les vivre.

L'OUBLI

Sur France-Musique, tout à l'heure, joué au clavecin et au diapason ancien, le Cinquième Concerto Brandebourgeois de Bach. On y trouve une longue cadence de clavecin solo qui est le plus fantastique remue-ménages de notes de toute la musique occidentale, à la fois déferlement et déploiement, combinaison entre une énergie ascensionnelle et une attraction vers le bas, à la fois avalanche cosmique et jaillissement de geyser formant une sorte de tourbillon de forces inimaginable. Mais ce n'est que la fin, ou presque, du premier mouvement, et ensuite, sagement, comme si rien n'avait eu lieu, succède un mouvement lent "Affettuoso", puis une Gigue abstraite où tout est oublié. Enigme de cette amnésie, d'un mouvement à l'autre, dans beaucoup de musiques.

RESPIRER

Ouvrir Lautréamont au hasard. c'est redécouvrir la joie du langage, par exemple, au début du Chant II des Chants de Maldoror :

"Dans tous les temps, (l'homme) avait cru, les paupières ployant sous les résédas de la modestie, qu'il n'était composé que de bien et d'une quantité minime de mal."

Ce magnifique style ampoulé annonce les discours du maire de Champignac chez Franquin ou les tirades de l'Achille Talon de Greg, et peut-être il les a inspirés.

"Jamais, vous m'entendez, je ne laisserai la dent des démolisseurs fouler au pied ces vieilles pierres dont le front chargé d'Histoire a bercé le cadre où nos pères ont fait leurs premiers pas."(Spirou)

"Un léger nuage d'incertitude flotte avec persistance dans l'azur habituellement immaculé de mon assurance naturelle." (Achille Talon)

Tout le monde rigole de ce style d'éloquence (le discours de Malraux sur l'entrée de Jean Moulin au Panthéon est brocardé sans arrêt à la radio) mais Dieu, que ça fait respirer! J'ai lu Lautréamont à quatorze ans dans une salle d'internat, et c'est comme si le livre m'amenait le souffle de l'océan.

Merci aux deux sites, respectivement Spiroupedia et le blospot reflexion-absurde, qui publient ces perles de la bande dessinée.

GUERRE DU SIGNIFIANT 1

Le Bazar de l'Hôtel de Ville, que je fréquente depuis le premier jour des 40 ans et quelques que j'ai passés non loin de lui, se fait chic et devient officiellement Le BHV/Marais (voir sur Internet à "BHV Marais slash"). Le slash entre "BHV" et "Marais" est plus grand et plus incliné que de coutume. Pas difficile de comprendre que ce slash, qui ne se prononce pas (sauf quand on épelle) est la marque et doit se décliner. Pour les soldes d'été, c'est écrit so/des, le slash tenant lieu de "l". Ca me fait penser à ces mises en scène de théâtre nombreuses où un élément de décor sert à plusieurs choses à la fois, ce qui m'énerve toujours un peu.

La politique capitaliste des marques, si génialement décrite par Naomi Klein dans No Logo, aime marquer les logos du sceau de l'imprononçable, ou du demi-prononçable - par exemple, pour les vêtements en inversant l'orientation de lettres non symétriques (le S inversé de Desigual), ou en omettant un trait (le E auquel manque la barre verticale dans Esprit). C'est une façon de verrouiller l'écrit par rapport à la parole, de le fixer sur une image - mais du coup, on ne respire plus.

C'était la rubrique, sur laquelle je reviendrai régulièrement: la Guerre du Signifiant.

RACCROCHER AU TELEPHONE

Dans Le Monde, avec une malice qui n'est pas désagréable parce qu'elle pas aigre, Camille Chevillard s'amuse à égratigner, derrière son compte-rendu d'un roman de Beigdeber, l'idole du romancier J.D. Salinger, lui-même, l'écrivain américain qui a passé les cinquante dernières années de sa vie sans publier (bien que l'on annonce des inédits posthumes).

Cependant, je pense que ce "silence" têtu de l'écrivain, n'est pas la "bouderie" dont parle Chevillard, et qu'il a quelque chose à voir avec la fin de Franny et Zooey, bien que ce texte ne soit pas le dernier publié. et qu'il ait été écrit dès 1957:

"Elle respira profondément tout en gardant le récepteur à l’oreille. Une tonalité suivit, comme il est normal, la fin de la communication. Franny parut la trouver d’une extraordinaire beauté, comme si c’était le meilleur substitut possible du silence éternel. Mais elle parut aussi savoir très bien le moment où elle devait cesser de l’écouter, comme si soudain elle s’était trouvée en possession de la sagesse, petite ou grande, qui est en sommeil dans le monde.

Salinger vient d'écrire que Franny, qui parlait avec son frère, lequel lui a rappelé que le Christ se trouve en chacun de nous, en éprouve une joie immense, qu'elle conserve quand le frère raccroche.

QUE FAIRE DE CE QUE DISENT LES PERSONNAGES DE FILMS

Dans Winter Sleep, de Ceylan, la Palme d’Or de Cannes 2014, un film que je trouve très beau, il est difficile d'oublier la scène où l'homme à qui un gros paquet de billets est donné par "charité" les brûle, mais je remarque qu'il y a peu de commentaires, sinon aucun, sur les paroles dont il accompagne son geste, avec lesquelles il lui donne un sens précis, en divisant maniaquement l'argent brûlé par pourcentages (30% pour ceci, 30% pour cela). On se plaint souvent au cinéma que les personnages parlent, parlent, ou au contraire, on y voit une bonne représentation de leur vacuité, mais quand ils ont une parole forte à un moment crucial, on laisse passer. On laisse passer les paroles des personnages de films, on ne sait pas quoi en faire.

Bien sûr, la capture d'images avec sous-titres, comme je vais l'utiliser pour ouvrir et fermer chaque livraison bimensuelle de ce blog, stoppe "artificiellement" à la fois l'image et la parole, et donc emblématise n'importe quelle succession de mots, l'arrache au personnage, l'encadre comme une devise affichée au mur. C'est une pratique poétique.

"Andiamo dentro quella nuvola là!», c'est ce que dit, littéralement, Monica Vitti, si belle ici, lors d'un voyage en avion de tourisme dans les environs de Rome (L'Eclipse, d'Antonioni, 1962). Le sous-titre, obligé de synthétiser, lui fait dire ce qu'on lit ci-dessous. Et cela passe dans un flux sonore et verbal, Bien sûr, nuvola est féminin en italien, et n'a pas toutes les connotations psychologiques de nuage en français, mais cela fait une belle carte d'encouragement pour une rentrée.