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MON DICTIONNAIRE SUBJECTIF DE L'ALPHABET : E

May 23, 2021

Carné / Fellini / Harvey / Kenton / Wells / Laughton / Zemeckis / Pfeiffer / Ford / Hitchcock / Fontaine / Grant /Perec / Drogoz / Küffler / Groult / Fléchelle / Crosby / Pravi / Claudel / Radiguet / Dominique / Faure / Saint-Cyr / Zellweger / Garland / Goold / Verlaine / Hugo / Mallarmé / Molière / Couton / Racine / Corneille / Jaoui / Gribenski / Debussy / Maeterlinck

Les films dans lesquels on voit au début le titre sortir de l'eau – canal, rivière, mer - et les lettres qui le composent passer d'un état mobile, déformé et vacillant à un état parfaitement immobile, fixé et lisible ne sont pas exceptionnels: c'est le cas d'œuvres aussi diverses que L'Hôtel du Nord (Marcel Carné, 1938), le Casanova de Fellini (1976), qui reste un de mes quatre ou cinq films préférés, le magique Carnival of Souls d'Herk Harvey, que j'évoque dans les blogs n°69 et 95B de la série Entre deux images, mais aussi d'Island of Lost Souls, l'adaptation réalisée par Erle C. Kenton en 1932 du roman de Wells L'Ile du docteur Moreau - avec un Charles Laughton très convaincant, c'est un classique du cinéma de terreur au début du parlant  - et enfin, ci-dessus, de What Lies Beneath (en France, Apparences), un thriller réalisé en 2000 par Robert Zemeckis. Je l'ai choisi parce qu'il contient trois fois un E et que je voulais associer la lettre E et l'eau, dans notre alphabet et notre langue.

A part cela, le film n'est pas mémorable : il appartient à un genre éprouvé que je propose de baptiser par une formule oxymore, le genre du thriller placide, pour ces films qu'on regarde sans trop s'impliquer et dont on accepte le rythme tranquille. En général, c'est l'histoire d'un couple marié (ici formé par Michelle Pfeiffer et Harrison Ford), qui mène sa vie quotidienne en forme de train-train, tandis que le soupçon grandit entre les deux époux. Suspicion, 1941, de Hitchcock, où Joan Fontaine soupçonne son mari Cary Grant de vouloir la tuer, est un des plus connus... et est loin d'être mon Hitchcock favori. La seule séquence un peu forte que je me rappelais du film de Zemeckis après sa première vision a pour vedette le remplissage d'une baignoire !

Pour commencer, en effet, la lettre E me fait penser au mot français paradoxal « eau », formé de trois voyelles, qui la contient mais dans lequel elle ne se prononce pas. Pas plus que les deux autres voyelles d'ailleurs, A et U. E-A-U se prononce O, comme trois couleurs qui en feraient une quatrième. Mais dans ce « trigramme » le E est la lettre clé. Selon les accents qu'elle porte ou ne porte pas, selon les consonnes ou les voyelles qui la suivent, elle se prononce en français très différemment, et semble manifester une sorte d'obéissance discrète à son contexte.

E serait en français la lettre la plus courante, comme on dit « eau courante ». Une lettre liquide parce qu'elle circule comme le sang au milieu des mots : c'est pourquoi il y en a beaucoup dans le Scrabble français (quinze) et pourquoi, de ce fait, elle n'y compte que pour un point. Pas mal de gens connaissent l'existence du roman de Georges Perec (qui avait quatre E dans son nom), La Disparition, 1969, construit sur le défi de se passer de la lettre qui nous intéresse aujourd'hui. Bien peu l'ont lu cependant, je crois. Moins nombreux sont ceux qui savent que l'écrivain lui a donné un pendant en 1972, Les revenentes, dans lequel la contrainte est inversée : se servir de cette seule voyelle.

J'ai croisé Georges Perec plusieurs fois dans les années 70 chez des amis communs, les musiciens Eugenie Küffler et Philippe Drogoz, et par ailleurs, il habitait rue Linné à la même adresse qu'une autre amie, la compositrice de musique concrète Christine Groult. Très sympathique, Perec ne posait aucunement à l'écrivain et aimait les plaisanteries à deux balles ; il m'évoquait quelqu'un qui vient d'effectuer une tâche demandant une forte tension intellectuelle, et qui s'en repose avec l'humour facile et bon enfant (peut-être, quand on le voyait, venait-il de travailler sur une de ses grilles de mots croisés pour Le Point ou Télérama).

Sans le I de son prénom, la dame qui nous a élevés mon frère et moi et dont j'ai souvent parlé dans mes blogs, aurait pu être un personnage des Revenentes de Perec : son nom de femme mariée, Geneviève Fléchelle, ne comportait pas moins de sept E. J'ai un souvenir d'avoir vu son nom écrit de sa main, avec les e minuscules en boucle qui se succédaient de manière fluide et régulière. Geneviève est en français un prénom riche d'associations signifiantes (jeune/vie/Ève). J'ai longtemps cru que le prénom de Guenièvre, la femme d'Arthur (qui a inspiré la belle chanson de David Crosby Guinnevere) et celui de Geneviève avaient une origine commune.  Apparemment cela n'est pas le cas, mais cela m'aurait plu. Il y a une statue de sainte Geneviève, protectrice de la ville de Paris, sur le Pont de la Tournelle reliant l'Île Saint-Louis à la Rive Gauche. Elle est horrible, à cause du très lourd piédestal qui la supporte et est destiné à la faire voir de loin, mais elle me rappelle un prénom auquel j'associe quelque chose de bon et de tutélaire.

Le E est aussi, bien sûr, une voyelle sexuée (« sexuante » ?), puisque sa simple présence en s'ajoutant à un mot, à un adjectif notamment, le fait changer de genre : aimé/aimée, cousin/cousine. Mais ce E n'a pas la féminité claironnée de certains prénoms qui finissent en A, et qui sont à la mode en France actuellement : la chanteuse française sélectionnée pour le concours Eurovision de cette année, Barbara Pravi, avec une chanson en A (Voilà), en est pour moi l'archétype, non seulement à cause de son nom mais pour son style démonstratif, toutes voiles dehors.

Il y a eu en France aussi une période de prénoms neutres : les plus répandus, qui étaient encore courants dans ma génération (je connais ou j'ai connu pas mal de Dominique, de Claude et de Camille, hommes et femmes, un peu plus âgés que moi ou de mon âge), se terminent en général par un e muet. Anne aussi a pu être un prénom masculin : Anne Vercors, dans l'Annonce faite à Marie, la belle pièce de Claudel, n'est pas la mère de l'héroïne Violaine mais son père ; dans le roman de Radiguet Le Bal du comte d'Orgel, écrit vers 1924, le comte en question se prénomme Anne, et sa femme Mahaut.

L'amusant, c'est qu'aujourd'hui où l'on parle tellement de casser le déterminisme du genre, les prénoms donnés par les parents sont souvent de plus en plus genrés. Il me semble qu'il y a là un chassé-croisé qui serait intéressant à observer historiquement. Il faudrait aussi, en dépassant l'ironie et le sarcasme faciles à l'endroit des « babas » des années 60-70, prendre en considération la tendance « unisexe » (du point de vue capillaire et vestimentaire) qui existait chez ceux-ci sans être revendiquée, ni faire l'objet de manifestations et de plaidoyers, par rapport aux revendications actuelles, très catégoriques en paroles, dures mêmes, pour revendiquer la souplesse d'assignation, dans une réalité qui semble sans arrêt leur opposer un démenti. Il est vrai que la possibilité offerte par l'échographie de connaître à l'avance le sexe de l'enfant à naître a tout changé...

Quand j'étais enfant, j'entendais chez mon père, sur la chaîne en modulation de fréquence – la future France Musique - une présentatrice au ton spirituel, vif et acidulé nommée Claude Dominique. En somme, si ce n'était pas un pseudonyme, ses parents avaient redoublé le nom dans le prénom. Au cours des années 70 je l'ai croisée plusieurs fois dans les couloirs de la Maison de la Radio, quand je réalisais des émissions pour le GRM : elle avait un style de garçonne à cheveux courts, très courant dans son métier, qui n'empêchait pas d'exprimer sa féminité.

Pour en venir à mon propre prénom en « el », bien que ne se terminant pas par un E, il ne permettait pas dans ma génération de savoir, à l'entendre, si l'on était garçon ou fille. Il y avait en effet, à côté des Michel, des Pascal et des Daniel, beaucoup de Michèle ou Michelle, de Pascale, de Danièle ou Danielle, prénoms aujourd'hui plus rares en France. C'était la présence ou l'absence d'un E muet qui décidait et qui spécifiait, pas le son. Michel, pour un garçon, pouvait signifier qu'un des parents ou les deux avaient rêvé d'avoir une fille, et que de temps en temps ils s'en donnaient l'illusion. Je me suis souvent fait la remarque que mes trois prénoms à l'état civil, Michel, André et René (qui est aussi le prénom de mon père), sont tous les trois susceptibles d'être féminisés par la simple adjonction d'un E final et d'un accent aigu pour le premier, sans avoir à changer de sonorité ! Mais il n'y a depuis longtemps plus d'Andrée et de Renée qui naissent en France.

En France, Renée Faure et Renée Saint-Cyr ont été des actrices connues. Aujourd'hui, la Renée (sans accent aigu) la plus connue du cinéma est l'actrice américaine Zellweger ; je l'ai trouvée remarquable dans sa puissante recréation de la Judy Garland des dernières années, pour le biopic réalisé par le britannique Rupert Goold (elle était aussi excellente dans Chicago).

Sur un site du Figaro, j'apprends que « Michel devient à la mode à partir des années 1930 et atteint un pic de popularité phénoménal en 1947 avec près de 32300 attributions ! A partir de cette année record, il sera de moins en moins donné. C'est aujourd'hui un prénom en désuétude, mais qui deviendra peut-être rétro dans quelques années ! ».

J'appartiens donc à ces 32300 Michels nés en 1947. Un prénom qui nous désigne, de ce fait, pour les publicités ciblées à l'attention des seniors auxquels vendre des Conventions Obsèques.

La lettre E en fin de mot est immensément importante dans la poésie française (et dans le théâtre en vers), car c'est elle qui, suivie ou non d'un S pour les pluriels, désigne une rime en fin de vers comme féminine. Or, pour les rimes, il a existé très longtemps une règle que les dramaturges et les poètes respectaient absolument, et qui a été une des dernières à être abandonnée (par Verlaine, notamment), c'était celle de l'alternance systématique des rimes masculines et féminines. Vous la vérifierez en ouvrant Victor Hugo, l'auteur de vers le plus fécond de notre poésie et en même temps un des plus grands, à n'importe quel endroit. Je tente l'expérience et j'ouvre au hasard un des tomes de mon intégrale du Club Français du Livre : je tombe sur un poème en « rimes plates » (AA, BB, CC) de La Légende des siècles, et en allant à la fin de chacun des alexandrins qui le compose, je trouve : regarde/hagarde ; nuit/s'épanouit ; sombre/Northumbre ; nus/inconnus ; infranchissable/sable, etc. etc. Vérifié.

Cela fait donc un vers sur deux de tout le théâtre classique et de toute la poésie classique française qui se termine par E, suivi ou non d'un S – donc des centaines de milliers de vers. Cela en fait des mots en E, car on n'imagine pas la production de textes rimés en France durant quatre siècles.

D'apprendre – juste par une note en bas de page dans un recueil – ce principe d'alternance dont les professeurs de français ne nous avaient jamais parlé a été une révélation pour moi, elle m'a expliqué le rythme large et bi-genré de cette poésie et de ce théâtre classiques, et comment je me berçais à les lire (voir Entre deux images n°52), à un âge où ces lectures étaient censée trop sérieuses pour un enfant. Dans Entre deux images n°18, j'évoque aussi le fameux sonnet en « yx/ixe » et « ore/or » de Mallarmé, avec l'interversion masculin/féminin sur l'ensemble des 14 vers.

La lettre E, si discrète et efficace à la fois en fin de mot, peut avoir fière allure au début de celui-ci, surtout lorsqu'elle est en capitales et que l'article « le » ou « la », lui cède sa voyelle : l'Eure, l'Escaut, mais aussi pourquoi pas, l'Espoir.

Je pense au sonnet d'Oronte dans Le Misanthrope, de Molière, acte I scène II. C'est un sonnet galant adressé à une aimée cruelle qu'un personnage nommé Oronte - probablement rival d'Alceste auprès de la très sociable Célimène - tient absolument à lire au héros. La première strophe, que je n'ai pourtant jamais cherché à apprendre, est restée logée dans mes neurones depuis l'école, sous cette forme :

« L'Espoir, il est vrai, nous soulage

Et berce un instant notre Ennui ;

Mais Phyllis, le triste avantage

Lorsque rien ne marche après lui ! »

Les éditions scolaires ne manquent jamais de souligner que le mot ennui au temps de Molière, Racine et Corneille, est bien plus fort qu'aujourd'hui, et qu'il veut dire : souffrance, tourments, supplice.

Je suis allé vérifier dans une édition en principe fiable, celle de la Pléïade établie par Georges Couton, et je vois que c'est correct et que ma mémoire ne m'a pas trompé. A deux exceptions près, toutefois :  j'ai mis à Espoir et à Ennui des capitales, comme j'aime à en lire dans un texte allemand, mais chez Molière c'est en minuscules : espoir, ennui. D'autre part, Philis s'écrit avec un seul L.

Dans la pièce, Alceste trouve le sonnet affecté et quelconque, « à mettre au cabinet », et il le déclare brutalement à l'auteur furieux. Pourtant, comme beaucoup de gens, je ne trouve pas le poème d'Oronte si mauvais, et il n'est pas sûr que Molière lui-même l'estimât médiocre. La rythmique des octosyllabes est souple : 2/3/3 pour les deux premiers vers (L'espoir/ Il est vrai / nous soulage), 3/2/3 pour les deux suivants (Lorsque rien/ ne marche / après lui).

Il y a du Molière dans le très bon film d'Agnès Jaoui Le goût des autres : on n'est pas obligé de partager le goût artistique des personnages, on est libre ; ce sont ceux qui jugent de haut « le goût des autres » que cible le film, et non ceux qui, authentiquement, aiment ou n'aiment pas.

Enfin, il y a encore un domaine où le E muet de fin de vers ou de mot, continue en français d'être problématique, de ne pas être évident, c'est l'opéra sur un livret en prose, genre dont le bel essai de Michel Gribenski Le chant de la prose, évoqué par mon blog Sans visibilité chapitre 14, fait émerger si bien la genèse : dans Pelléas et Mélisande, adapté par Debussy d'après la pièce de Maeterlinck, le compositeur ne fait pas comme si le mot martial « épée » ne finissait pas par une lettre peu martiale (comparer avec l'allemand « Schwert », que l'on entend si souvent dans le Ring de Wagner), et lorsque le malheureux et maladroit Golaud, qui a surpris sa femme en complicité amoureuse avec son jeune frère Pelléas, entre chez Mélisande et qu'il prétend être venu seulement pour chercher son épée, Debussy traite le « pé-e » du mot épée comme deux syllabes à qui il fait parcourir une chute d'une quinte descendante (si naturel/mi naturel, car, le rôle de Golaud étant celui d'un baryton-basse, nous sommes en clé de fa). Le E, qui n'est plus muet, semble comme une goutte de sang tombée de la pointe d'une lame. Beaucoup de chanteurs, si l'on écoute bien, ne sont pas à l'aise avec ce « pé-e ». Non, le E n'est pas une lettre si accommodante et si facile.