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ENTRE DEUX IMAGES n°72

January 13, 2019

SPÉCIAL « DISTINGUO » : L’ŒUVRE ET LA PERSONNE / LES PAROLES ET LA MUSIQUE

Serebrennikov / Tsoi / Yoo / Naumenko / Bilyk / Grebenchtchikov / Obama / Trump / Badiou / Mélenchon /  Žižek / Robespierre / Blanqui / Barbès / Depardieu / Poutine / Tarkovski / Polanski /  Gesualdo / Caravagggio / Cellini / Caillat / Winner / Bronson / Hergé / Emmanuel / Berlioz / Toti / Macé / Bayle

Je n'avais pas été emballé par Le Disciple, de Kirill Serebrennikov (voir blog n°44), mais j'ai adoré le film Leto, que je viens de voir et dont j'apprends seulement à la fin, quand se déroule le générique, que cette histoire située en 1980 à Leningrad (qui n'était pas encore redevenu Saint-Pétersbourg) n'est pas juste un tableau de la situation de l'époque mais qu'elle est le biopic sous leurs propres noms de chanteurs de rock russe dont j'ignorais tout mais qui ont existé, et dont les deux principaux, Viktor Tsoï (joué par Teo Yoo, le deuxième guitariste sur l'image ci-dessus) et Mayk Vassilievitch, dit « Mike », Naumenko (à l'écran Roman Bilyk/Roma Zver, également auteur de la musique) sont morts prématurément. « J'ai adoré » veut dire que d'assister à ce film avec Anne-Marie dans la petite salle 5 - pleine en ce premier dimanche matin de janvier 2019 - du complexe MK2 Beaubourg, m'a laissé une émotion comparable à celle d'une représentation théâtrale où passerait le courant. La vie et le dynamisme de ces acteurs souvent jeunes endossant la coiffure et la peau de personnages ayant vécu quarante ans avant eux, le talent et l'énergie authentiques de cette mise en scène, l'humour et l'invention de ces clips qui ponctuent le film en ajoutant à l'image des graffiti numériques (et font reprendre par des Russes des titres anglo-américains), la force de tout ce que remue et raconte ce film, sur le fait d'être un chanteur, le choix artistique, la qualité du cadre, du jeu, du montage image et son... Je reverrai le film, et même si je suis moins enchanté – ça arrive – je me souviendrai de cette impression.

En allant sur Internet, j'apprends qu'un des personnages authentiques et survivants de l'histoire racontée, à savoir Boris Grebenchtchikov, qui a travaillé avec Mike Naumenko, qualifie le film de fantaisiste et de mensonger ; bien entendu, je ne peux pas trancher, mais je répète que j'ai vu le film comme un récit emblématisant des questions générales.

NOUS VIVONS DANS UN PAYS LIBRE, MÊME INJUSTE

Qu'est-ce qui m'a surtout touché ? L'énergie, l'enthousiasme et la beauté de la jeunesse, tout simplement, ses questions et ses doutes, auxquels je me suis identifié, même si ceux-ci se vivent différemment dans un régime dictatorial comme celui où se déroule le film, et dans le pays libre qu'est celui où je vivais à l'âge qu'ont les personnages, et où nous sommes toujours – oui, en France, même s'il y a trop de pauvreté et d'injustice, l'expression est libre, et si l'on veut des pays à la fois injustes et dirigistes sans liberté d'expression, à ma connaissance il n'en manque pas. Quant à des pays qui, tout en étant dictatoriaux, seraient tout à fait équitables, ils ne me semblent pas avoir vraiment, même à Cuba, existé, venant concrétiser l'idée d'une dictature du prolétariat qui se dissoudrait elle-même et d'elle-même.

Il n'empêche que le blocus américain contre Cuba est un désastre, qu'Obama a eu mille fois raison de commencer à y mettre fin, et qu'il faut espérer que Trump ne viendra pas faire échouer le processus... Quant à la question de la « dictature », elle n'est pas close ni simple à mes yeux.

Comme je suis « européiste », et que je ne crois guère à l'avènement en France d'une démocratie directe, à la fois tolérante et capable de résister à la fois aux récupérations de l'extrême-droite, au bombardement de la démagogie utilisant – comme tout le monde, mais avec l'efficacité que donne le simplisme -  les réseaux sociaux,  et au pouvoir multiforme du capitalisme international, la question d'une nouveau système garantissant égalité et justice est loin d'être évidente : je trouve l'entrée du Wikipedia français consacrée à la notion de dictature du prolétariat fort intéressante, ainsi que les noms et les faits auxquels elle renvoie par des liens. On parle beaucoup de Robespierre en France (personnage historique souvent nommé par Alain Badiou, Jean-Luc Mélenchon... et mon ami Slavoj Žižek), il faudrait parler aussi d'une figure plus récente, celle d'Auguste Blanqui, à qui reviendrait la paternité de ce concept : celui d'une « dictature provisoire d'un petit nombre ». Rien que suivre la vie de Blanqui, ses dissentiments avec Barbès, donnerait des éléments de discussion concrète à ce qui se passe actuellement en France. Je parle bien sûr du mouvement dit des « gilets jaunes ».

DISTINGUO N°1 

Ah oui, je n'ignore pas que Serebrennikov continue de vivre en ce moment une double épreuve : celle d'être assigné à résidence et jugé pour des faits, qu'il conteste, de détournement de subventions publiques, faits dont je ne sais rien et dont il peut être coupable comme innocent (il faut se voiler la face, comme le fait Depardieu, pour nier la réalité tyrannique du gouvernement dirigé par Poutine, et les techniques employées pour persécuter ses opposants), et celle d'être classé « dissident », donc vu dans le monde dit « libre » pour autre chose que ce que racontent simplement ses films... Le même malheur est arrivé à Tarkovski, dissident « malgré lui », qui voulait parler de questions universelles et dont on a voulu ramener les deux films de science-fiction  Solaris et Stalker, à des apologies cryptées sur l'Union Soviétique (voir mon blog n°39). Résultat : on ne voit plus les  films de ces gens pour ce qu'ils sont. Même s'il s'avérait que Serebrennikov est coupable de ce dont on l'accuse (et je n'ai pas les moyens de le savoir), et même si par ailleurs j'ignorais qu'il a pris des positions courageuses pour défendre la liberté de critique, et notamment les actions des Pussy Riots, séparons l'œuvre et ce qu'elle dit aussi naturellement qu'on peut séparer un objet fabriqué, une table, une maison, de ceux qui les ont réalisés, ou un plat de celui qui l'a préparé.

C'est pourquoi les manifestations récentes, certes discrètes et légales, contre la rétrospective Polanski à la Cinémathèque m'ont paru malencontreuses : ce qu'elles visaient était la personne du réalisateur – stigmatisé à vie comme « violeur », donc identifié à quelques-uns de ses actes avérés ou présumés, et seulement à ceux-là - , et non son œuvre. Or, la rétrospective consistait en projections de films et ne comportait pas, que je sache, d'éloge moral de leur auteur. A moins que l'on ne montre que les films de Polanski font l'apologie de viol sur mineure (crime pour lequel il a été arrêté et brièvement emprisonné), ce qui n'est pas le cas et serait un autre problème, ceux-ci sont un travail aussi respectable que les œuvres des artistes anciens, qui n'étaient pas tous des saints. Le compositeur Carlo Gesualdo (1566-1613) aurait assassiné deux personnes dont sa femme adultère, le Caravage (1571-1610) a très certainement tué un homme ; Benvenuto Cellini (1500-1571) aurait été plusieurs fois meurtrier, et personne ne lit dans les musiques polyphoniques du premier (que j'ai chantées chez Stéphane Caillat), les tableaux du second, et les sculptures et orfèvreries du troisième une apologie de l'homicide (pardon à l'Italie si mes exemples viennent tous trois de ce pays). Faire la distinction absolue entre auteur et œuvre n'est donc pas vouloir donner aux auteur(e)s un privilège aux yeux de la loi sur qui que ce soit. J'ajoute que si Polanski n'avait signé aucun chef-d'œuvre (comme le sont selon moi Rosemary's Baby, Chinatown, Le Pianiste, The Ghostwriter), mais seulement des films sans intérêt, le problème de fond serait le même.

Ce distinguo implique aussi, en effet, dans l'autre sens que les œuvres puissent être discutées une à une, soumises à des conditions légales d'autorisation et d'accès dans certains cas – certes contournées par Internet, on le sait -  et pourquoi pas boycottées par qui le souhaite dans un cadre légaliste. Certains réalisateurs dont la vie privée est réputée irréprochable ont signé des films autrement plus immoraux que ceux de Polanski – comme la série des « rape-and-revenge » réalisés par Michael Winner et joués par Charles Bronson. Interdire les trois épisodes de Death Wish, en France Un justicier dans la ville ? Je suis mal placé pour le préconiser, les ayant regardés à la télévision, mais les critiquer et les contextualiser, oui (j'en ai parlé à propos d'Hergé, et de son Tintin au Congo raciste, voir mon blog n°10) ; c'est ce que j'ai fait dans un cours semestriel à Paris III que j'avais choisi de consacrer aux questions de morale dans le cinéma.

Leto parle aussi de la façon dont on se comporte face à la censure. Contrairement à ce qu'on dit, il y a aujourd'hui très peu de censure en France. De l'auto-censure, oui : celle-ci est très compréhensible quand un dessinateur s'abstient, depuis les assassinats de 2015, de plaisanter sur Mahomet, pour éviter de mourir ou de mettre en danger ses proches. En revanche, j'ai vu beaucoup d'auto-censures par frilosité, peur de ne pas correspondre à une certaine norme même là où la perte, le risque pris sont minimes voire inexistants. J'ai vu combien en font trop, et la pusillanimité de ceux qui devraient utiliser leur liberté non pour « choquer » et « déranger », ce qui est un but futile et prétentieux à la fois, mais pour dire leur vérité et concrétiser leur désir d'œuvre.

J'ai pu faire, et je pourrais toujours, faire un Requiem que certains trouvaient « blasphématoire » (bien que je ne reconnaisse pas la notion de blasphème), et l'entendre et le donner dans des églises (voir mon blog n°31). Qu'est-ce qui est blasphème ? Berlioz, incroyant, n'en était pas moins choqué, je n'ai pas trop compris pourquoi, par les fugues chorales en vocalises sur le mot « amen » dont il fait la parodie dans sa Damnation de Faust.

DISTINGUO N°2

Un remarque cependant m'a troublé, et elle venait d'un artiste que j'admire, le poète-vidéaste communiste Gianni Toti (1924-2007), auteur du magnifique long-métrage sur la nostalgie de l'idéal internationaliste, Planétopolis, créé en à Locarno en 1995. Elle concernait ma Messe de Terre, que Motus a eu le courage d'éditer, après que le Festival d'Art Vidéo de Locarno m'eût fait le bonheur de le créer en 1996. Gianni me disait : « est-ce que tu assumes le sens du texte religieux catholique ? », et je n'ai pas su comment lui répondre sur le moment. Aujourd'hui, je pourrais dire : je ne l'assume pas comme vérité, mais comme poème, rituel et aspiration. J'avais concrétisé mon désir puéril, celui de faire la plus longue Messe audio-visuelle de l'histoire (à ce jour), en espérant que le sens de ce projet m'apparaîtrait une fois réalisé, ce qui a été long si je compte les repentirs, et les dernières modifications jusqu'en 2014 – 23 ans après les premières esquisses  -, et il m'est apparu comme un acte de vérité par rapport à tout mon travail sur le temps. En même temps, comme dans le Requiem, je ne prends pas comme « article de foi »  le texte, tout en l'affichant de plus en plus (d'où l'ajout de sous-titres dans la version sur DVD). Je l'assume comme litanie, comme poème de l'humanité, tout en mettant un point d'honneur à ne mettre dans l'image aucune – ou presque – iconographie directement religieuse. C'est une pièce que personne d'autre ne pouvait faire que moi (certes, influencée de toute part par ce que j'ai aimé), et je l'ai faite. Je suis content que le compositeur Pierre-Yves Macé, dans son article fouillé pour la revue québécoise Circuit, crédite ma Messe de terre, qui dure 2h30, de ses longueurs voulues, et y voie un encouragement à ne pas céder sur la pression faite quant à l'obligation d'être bref, et quant à ce qu'il nomme « l'obsession du changement permanent ».

Cela ne change rien sur la question du rapport paroles/musique, dont la loi, ne nous le dissimulons pas, est : il n'y a aucun rapport que contingent et superficiel, c'est juste de la superposition. Quand les héros du film Leto sont agressés, combattus, surveillés, est-ce seulement pour les paroles de leurs chansons ou pour la musique ? Pour les deux ? Mais suffirait-il alors de changer le texte pour être tranquille ?

Précisément, c'est cela qui me hante depuis toujours : entre le langage et le sensible, il n'y a pas de fusion possible, et je suis enclin à montrer où « ça bâille ». Mais je n'ai pas encore tout à fait compris où cela me conduit, et comme j'ai le droit et la possibilité physique de réaliser d'autres pièces qui me feront avancer sur ce chemin de questions, je continue. Et je suis heureux quand j'en vois d'autres, reconnus ou non, jeunes ou moins jeunes, ne pas céder en cette voie où la société ne vous encourage guère, de suivre son désir d'œuvres musicales, puisque la musique, contrairement à l'art plastique, ne permet ni la spéculation ni l'optimisation fiscale : n'est-ce pas, les richissimes « mécènes » créateurs de fondations et de musées ?

Je viens de discuter au téléphone avec le compositeur François Bayle, dont je parlais dans le blog précédent, et dans d'autres où je faisais état de nos dissentiments : alors que celui-ci pourrait se reposer sur ses lauriers (des lauriers d'ailleurs modestes, puisque les Institutions musicales françaises pourraient l'honorer pour son œuvre plus qu'elles ne le font, ainsi que l'édition), Bayle a eu le courage de commencer et de terminer un nouveau cycle musical sans concession. Celui-ci devrait être créé à Toulouse fin 2019. Bravo François !