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MON DICTIONNAIRE SUBJECTIF DE L'ALPHABET : W

April 03, 2022

August / Dieterle / Hermann / Huston / Wagner / Poe / Hergé / von der Vogelweide / Edmond et Jules de Goncourt / Malle / Delon / Clément / Losey / Francard / Robert / Littré / Larousse / Fogarty / Geneviève et Robert Fléchelle / Denise et Claude Fléchelle / Jacques Chion / Gambier / Santune / de Nerval / Descartes

Magnifiquement éclairé dans un style expressionniste (avec quelques effets de fumée), par le chef-opérateur Joseph H. August, dont je parlais dans le n°73 d'Entre deux images, Le Diable et Daniel Webster est une de ces œuvres méconnues que le DVD nous a permis de découvrir. Une comédie fantastique réalisée en 1941 par William Dieterle (né allemand et ensuite naturalisé américain), avec une musique de Bernard Herrmann, dans laquelle Walter Huston (voir mon blog 76 d'Entre deux images), joue, sous le pseudonyme de Mr Scratch, un diable très convaincant, qu'on voit ici dubitatif. Pourquoi penser à cet acteur puissant ? Parce que, je ne sais pourquoi, le compositeur de musique « sérieuse » que le petit garçon que j'étais avait envie de devenir (sans se douter qu'il le deviendrait un jour à travers une forme dont il ignorait tout, la musique concrète) portait dans son rêve d'enfant le nom de Walter, prononcé à l 'anglaise « Oualtère ». Je me faisais de ce Walter une image très physique, il gesticulait comme un chef d'orchestre cependant que je jouais mentalement une mélodie que j'avais inventée ou cru inventer. Si mes mains m'ont servi plus tard dans ma création musicale, c'est pour actionner des magnétophones et des synthétiseurs, brancher des câbles, créer des sons par frottements, faire des « crayonnés » avec la bande magnétique, etc.

Walter, ce nom avait été trouvé par moi dans les aventures de Tintin, à un endroit qu'une recherche sur Internet m'a permis de retrouver. J'ai en effet le souvenir d'avoir regardé très jeune, au fur et à mesure de leur parution hebdomadaire, les dernières planches d'On a marché sur la Lune, dans le journal de Tintin auquel un de nos parents nous avait abonnés, mon frère Jacques et moi. Selon Wikipedia c'était en 1952-53, j'avais donc entre cinq et six ans. Ce Walter est un opérateur radio : « Il faut actuellement qu'ils rectifient leur direction ! Appelez-les, Walther ! », s'exclame le directeur de la mission, M. Baxter, sur la terre, alors que la fusée redécollant depuis la Lune semble ne pas respecter la procédure convenue. Dans l'édition que je possède, c'est bien écrit Walther avec un h, mais je m'étais souvenu d'un Walter sans h.

Il y a quelque sens à avoir emprunté ce nom à un opérateur radio, car la transmission des ondes a joué un grand rôle dans ma vie (mon frère est radio-amateur, et pour ma part, entre 1971 et 1976, j'ai programmé, réalisé et produit une foule d'émissions de radio sur France Culture et France Musique). Mais comment se prononce-t-il ? Par définition, un nom découvert dans une bande dessinée - on disait dans mon enfance un « illustré » - , est lu. C'est nous qui le prononçons et le faisons sonner, d'autant qu'à l'époque il n'y avait pas de film, ni de feuilleton radio adapté de Tintin. Pour une raison inconnue (peut-être qu'un adulte, ou que mon grand frère avaient lu pour moi cette réplique), Walter sonnait donc pour moi Oualtère, dans lequel sonne le signifiant Terre/Taire, dont j'ai déjà surabondamment parlé (voir le blog T-U, TU de ce Dictionnaire Subjectif de l'Alphabet), et sur lequel j'ai fait ma Messe de terre.

Le Walther, avec un H, d'Hergé étant supposé être natif de la Syldavie, ce pays de l'Est imaginaire qui apparaît dans l'album Le Sceptre d'Ottokar, il faudrait prononcer normalement son W /v/ ,  à l'allemande, comme le célèbre Walther von der Vogelweide, poète médiéval, mais je l'entendais dans ma tête  /w/, à l'anglaise. Lorsque Wilhelm Dieterle, le brillant réalisateur de The Devil and Daniel Webster, est devenu William, l'initiale de son prénom n'a pas changé de lettre, mais de son. Et moi, quand j'ai appris à lire, j'ai découvert que le W ne se prononce pas de la même façon selon le mot : comme un /v/ dans le mot wagon et le nom de Wagner, mais comme un /w/ dans de nombreux noms étrangers, ou dans water-closets... Cette alternative est commune à beaucoup de lettres, mais pour moi c'est la lettre W qui l'incarne le plus en français, à cause de son nom étrange contenant le mot « double », et de sa forme même en redoublement. Tout ce qui est double est inquiétant pour moi, crée un papillotement de l'identité, me fait craindre la folie. Et si j'en crois la nouvelle d'Edgar Poe William Wilson, ce n'est pas valable que pour moi. La lettre W, maintenant que l'ordre alphabétique me fait la rencontrer, réveille donc des impressions troubles et inquiétantes d'enfance, comme si je pouvais rattraper, retrouver le choc que ça a été d'apprendre à lire (c'est la recherche de ces traces qui justifie le présent dictionnaire que je suis près d'achever), impressions liées ici à la question du regard : le W est comme une lettre double que le stéréoscope ne fait pas fusionner en une seule.

On m'avait offert, quand j'étais petit, un stéréoscope de marque Bruguière, sur lequel je regardais des images touristiques en noir-et-blanc. La question du relief était d'autant plus sensible, pour moi, que nous avons eu un père borgne (voir Entre deux images n°37). Plus tard, j'ai appris que le stéréoscope était très répandu dans les débuts de la photographie et au début du cinéma ; il est mentionné plusieurs fois par le Journal des Goncourt, écrit dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il me semble que l'effet de la vue stéréoscopique est de nous rappeler que nous avons deux yeux distincts, et de nous rendre conscient qu'il doit y avoir fusion entre leurs deux vues. Or, pour moi, le W majuscule ressemble à une vue stéréoscopique qui résisterait à devenir un V en relief.

Chez Edgar Poe, dans la nouvelle William Wilson citée plus haut, écrite en 1839, le narrateur est un Anglais qui se lamente de porter un nom qu'il trouve ridicule dans son redoublement (« William fils de Will »), et qui en plus, alors qu'il était écolier en Angleterre, a vu arriver dans sa classe un homonyme portant le nom détesté ! Louis Malle en a tourné en 1968 une très médiocre adaptation en moyen-métrage, pour le film à sketches des Histoires extraordinaires, et c'est Alain Delon – décidément voué aux histoires de double, voir Plein soleil, 1960, de René Clément, et Monsieur Klein, 1976, de Losey, grands films – qui joue les deux William Wilson, mais ce n'est pas sa faute si rien sur l'écran ne fonctionne.

Le grand linguiste belge Michel Francard, sur le site du quotidien de Bruxelles Le soir, a publié le 6 octobre 2017 sur l'histoire du W en français une lumineuse synthèse, que j'invite à lire en entier et dont j'extrais ces quelques passages :

« Depuis quand l’alphabet français compte-t-il les 26 lettres qu’on lui connaît aujourd’hui ? Depuis… 1964, date à laquelle Paul Robert introduit le W comme lettre à part entière dans son dictionnaire. Cette apparition récente ne signifie pas que le « double V » était inconnu en français : il est attesté dès le Moyen-Âge, dans des emprunts aux langues germaniques.

Dans les noms communs, sa prononciation actuelle en France est tantôt <v> (dans wagon), tantôt <w> (dans watt). En Belgique, par contre, le <w> s’impose généralement. (...)

La graphie w, combinaison de deux V comme son nom l’indique, est (…)  attestée dès le Moyen-Âge, pour rendre la prononciation <w> dans des emprunts aux langues germaniques. Mais cette graphie n’est utilisée que dans les régions où <w> existe, essentiellement à l’Ouest (manuscrits anglo-normands) et au Nord (manuscrits picards, wallons, lorrains) du domaine d’oïl. Les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française n’intègrent pas ces mots venus d’ailleurs. Et lorsque des formes comme wigh, wisk (pour whist) ou wiski feront leur entrée dans l’édition de 1799, elles seront intégrées à la fin de la section consacrée à la lettre V (après vulve).

Émile Littré (Dictionnaire de la langue française, 1872) et Pierre Larousse (Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, 1876) réuniront les mots commençant par w- sous une lettre W distincte du V, mais en précisant qu’il s’agit d’une « lettre introduite dans notre alphabet pour conformer notre écriture à celle de plusieurs peuples du Nord » (Littré) (…) Le pas ne sera franchi qu’en 1964, dans le 3e volume du Dictionnaire (…)  rédigé par Paul Robert. »

Michel Francard note aussi que beaucoup de Français prononcent le W du mot Wallon à l'allemande, comme un /v/ et non, ainsi que le font les wallons eux-mêmes, /w/.  Pour les Anglo-saxons aussi la lettre W représente une énigme, parce qu'on l'appelle « double U » et non « double V », comme cela semblerait plus logique étant donnée sa forme. Ne voulant pas alourdir mon billet de blog, je renvoie aux sites anglais et américains, et notamment à celui où une certaine Grammar Girl, personnage créé par Mignon Fogarty, éclaire cette question historique épineuse.

La confusion que, pour ma part, j'éprouvais sur la prononciation de la lettre W en tête de mot ou de nom, c'était surtout avant que je n'entre en Sixième dans le secondaire, et que j'apprenne en classe d'Allemand que le double-V s'y prononce comme notre v simple : outre Wagner, déjà cité, il y a wieviel (combien), qui se prononce vie-fil (c'est bien vrai !), ou was (quoi ?) qui a donné on le sait notre mot vasistas, etc. Mais je ne savais toujours pas comment bien prononcer les noms de lieux situés pas loin de chez moi, dans ce département de l'Oise où je suis né et que je m'amuse à situer, sur la carte de France, comme étant au Sud du Nord.

Il y a en effet, dans la vie de chacun, des noms de lieux qu'il a appris avant de savoir lire, et où il a entendu autre chose que ce que leur orthographe lui suggère ensuite. Je pense au nom d'une petite ville souvent venu à mon oreille d'enfant. Si j'écrivais son nom tout de suite, je sauterais l'étape où je l'ai d'abord entendu nommer, et pas de n'importe où mais répété par la bouche de celle que je peux appeler ma mère nourricière, Mme Fléchelle : c'est là, dans cette ville, qu'elle était née et avait de la famille, et c'est là qu'elle a été enterrée en 2006, pas aux côtés de son mari. Celui-ci était mort quelques années plus tôt mais, selon son désir, avait été incinéré. Enfant, j'entendais donc Tata, comme nous l'appelions mon frère et moi, parler d'un lieu qui sonnait comme Voivini, ou Voivigny - un nom où il y a « vois » du verbe voir, ou « voix ». Plus tard, dans le journal local L'Oise-matin, j'ai trouvé et pu épeler son nom Wavignies, et relié ces caractères à ce son. En principe l'initiale se prononce /w/ , à la wallonne, et non à l'allemande comme un /v/, pas les deux à la fois. Mais moi, je continue d'entendre les deux, le v avant le ou, les deux prononciations se voisinant sans être fondues l'une dans l'autre. Je suis allé sur une chaîne en ligne www.lebonhommepicard.fr, écouter, à l'occasion d'un fait-divers, comment le journaliste prononce ce nom, il dit bien « ouawigny » à la wallonne, tandis que mon cerveau à moi entend obstinément « voua ».

La dernière fois (et sans doute la première) où je suis allé à Wavignies, c'était pour l'enterrement de Mme Fléchelle.  Il a eu lieu le vendredi 24 mars 2006, une date dont je suis sûr puisqu 'à cette époque je tenais un journal. Revenu à Paris le soir même, j'y notais à l'heure exacte de 23h23 :

« Vendredi 24 mars 2006. Enterrement de Tata. Train à Creil ; l'église de Nogent-sur-Oise. J’achète des roses blanches, roses et rouges. Denise et Claude (la belle-fille et le fils unique de Tata) ont mis nos noms à Jacques et moi sur le faire-part. Je pleure quand arrive le cercueil. Denise Gambier (fille d'une voisine, pas vue depuis plusieurs décennies) me dit bonjour. (...) La grosse pluie pendant le trajet jusqu’au cimetière de Wavignies. L’arc-en-ciel au cimetière. J'ai bien regardé le fond de la tombe. Le café chez la jeune sœur de Tata, née Santune. Je retrouve en la regardant les traits de Tata. Claude et Denise me ramènent à la gare (de Creil). Je marche de la Gare du Nord jusqu’à la maison. (…) Je rappelle en arrivant Jacques et Denise. Souvenirs. Poids après dîner : 77,5 kg environ (à l'époque, anxieux depuis ma pancréatite de maintenir un poids équilibré, je me pesais tous les jours). Geneviève Fléchelle, 1912-2006. »

A Wavignies, ou Voivigni, pour l'écrire à la façon dont je continue de l'entendre, j'avais en effet vu quelque chose de presque banal et cliché, si l'on est cynique, un bel arc-en-ciel dans la campagne alors que l'on mettait Mme Fléchelle en terre, mais cela s'est produit là, et dans cette circonstance unique, comme une apparition, et j'y avais trouvé une image de vie. Pour citer le dernier vers du sonnet Horus, de Gérard de Nerval :

« Et les cieux rayonnaient sous l'écharpe d'Iris. »

Notre physicien, mathématicien, et philosophe national, René Descartes (1596-1650), qu'il est de bon ton aujourd'hui de décrier mais qui fut un immense chercheur, a publié en 1637 un traité des Météores, où il donne son explication scientifique de l'arc-en-ciel, et dont j'extrais la figure ci-dessous. On voit sur cette figure, comme repères, des lettres de l'alphabet et notamment les dernières. Sauf le W et pour cause : cette lettre ne faisait pas encore partie du dictionnaire français.