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ENTRE DEUX IMAGES n°28 / "BOF LIST" n°2

6 décembre 2015

LJUBLJANA-CHICAGO / LA MEILLEURE MORT / AIMER "LA RÈGLE DU JEU" / LE MIEUX MAL / BOF LIST N°2 : HUIT CHEFS-D’ŒUVRE DE LA MUSIQUE CLASSIQUE AVEC LESQUELS J'AI UN PROBLÈME / DANS LA NUIT

Dolar / Zeitlin / Butler / Feldman / Gorbman / Crewe / Moretti / Turturro / Pärt / Glass / Cohen / Renoir / Tarkovski / Schaeffer / Douze très grands compositeurs / Da Ponte / Beaumarchais / Chiffaut-Molliard / Streisand / Patinkin / Irving / Legrand

C'était bruyant à l'intérieur, et j'avais mon content de la nourriture savamment compliquée du restaurant Girl and the Goat - une adresse de prestige à Chicago -, servie dans un grand vacarme de changements de couverts et d'assiettes à chacun des douze mini-plats mêlant sans cesse le salé et le sucré. Aussi ai-je profité, même si je ne fume pas, de ce que trois des convives aient envie de sortir s'allumer une cigarette, pour m'aérer un peu. De gauche à droite, mon ami Mladen Dolar, psychanalyste et philosophe slovène dont le livre A Voice and Nothing more a été publié en plusieurs langues, Judith Zeitlin, et Shane Butler. Trois chercheurs réunis, comme moi, pour un colloque sur la voix organisé très bien par Martha Feldman et le Neubauer Collegium à l'Université de Chicago.

J'ai fait la connaissance de Mladen dans les années 80, il faisait partie d'un groupe slovène très brillant qui suscitait à Ljubljana (où il vit toujours) des rencontres sur le cinéma, et qui m'avait invité à la suite de La Voix au cinéma. Une amie française me plaisantait sur la popularité de mon travail en Slovénie, pour elle un si petit pays. Or, certains membres de ce groupe, dont Mladen, aussi bons anglophones que francophones, sont devenus célèbres aux USA, et c'est beaucoup grâce à leur chaleureuse recommandation (mais aussi à Claudia Gorbman et à Jennifer Crewe, de Columbia University Press, au départ) que je peux être lu en anglais, et me retrouver ce soir d'automne à Chicago, par ce temps venteux qui est la spécialité de la ville.

LA MEILLEURE MORT

Mia Madre, le dernier film de Nanni Moretti : étonnant comme ce film sur la mort d'une mère peut toucher tout en étant contre-misérabiliste ; je veux dire par là qu'il choisit de montrer une mort qui se passe "pour le mieux", si l'on peut parler ainsi de cette circonstance. Cela veut dire qu'il n'y a pas de situation familiale ni financière pénible, que les enfants s'entendent suffisamment et se relaient bien auprès d'elle ; que la mère, retraitée de l'enseignement de lettres classiques, a aimé ce qu'elle faisait, et ses élèves l'aimaient, et en plus elle noue un lien avec sa petite fille. En même temps, cela reste poignant. Toute mort d'une mère est poignante, même quand les enfants ont dépassé la soixantaine.

L'idée de faire de la fille la réalisatrice d'un film à message politique, sur les patrons qui licencient, Moretti se réservant le rôle de son frère, produit des effets curieux : les scènes (très drôles) de tournage laissent imaginer que cela donnera un film manichéen, qui risque même d'être un navet, on ne le saura jamais.

Les scènes "imaginées" ou appréhendées par les enfants (la mère en chemise de nuit de malade égarée dans la rue) sont traitées visuellement de la même façon que les autres, et ça fonctionne et s'intègre bien. Inversement, une situation donnée comme réelle : la réalisatrice se réveille dans son appartement pour constater une fuite d'eau colossale, qui couvre de plusieurs centimètres le plancher de son appartement, est filmée comme un mauvais rêve.

Une frustration pour moi tout de même devant ce film émouvant : les deux personnages forts (la malade, et l'acteur américain mythomane et susceptible, mais cordial, joué par John Turturro) n'ont, sauf inattention de ma part, pas de scène ensemble. Je pense que certains films font saliver à l'attente d'une confrontation : ici, Turturro étant passé du statut de "guest star" à celui de personnage, prend dans le film une importance que le scénario ne prévoyait peut-être pas.

Il me semble avoir entendu un flot d'Arvo Pärt et de Philip Glass dans la musique, ça marche, mais je commence à en avoir assez de Pärt et Glass dans les "soundtracks" de films !

AIMER "LA RÈGLE DU JEU"

Je remercie Gérard Cohen de sa réaction à mon blog 26 qu'on peut lire sous celui-ci. Mais je ne suis pas d'accord avec lui quand il écrit qu'il faut "accepter (la Règle du Jeu)". Dans les goûts, il n'y a pas de '"il faut" qui tienne. C'est un film, dit-il également" que le "désir de rationalité" met en péril. Ayant consacré un livre à David Lynch dès 1992, date de sortie d'un de ses films jugés les plus bizarres (Twin Peaks Fire Walk With Me), je ne crois pas être trop freiné dans mes goûts par un désir de ce genre. En revanche, mettre entre parenthèses, comme il le suggère, toute approche politique, sociologique, morale, psychologique, historique est une ascèse trop difficile pour moi. Mais ce que dit Gérard Cohen devrait normalement s'adresser à ceux, très nombreux et pas des moindres, qui placent très haut La Règle du Jeu sur des critères de pertinence historique, psychologique, sociologique, morale, etc... Au-delà, notre ami doit également considérer que Renoir lui-même, son équipe et ses interprètes, qui pensaient faire un film doté d'un sens psychologique, sociologique, moral, etc... (ce qu'attestent de très nombreux textes, entretiens, documents, et le titre même) se trompaient sur ce qu'ils faisaient.

Cela dit, je comprends qu'on aime dans un film celui que son auteur n'a pas voulu faire, ou qu'il renie. Solaris était de tous ses films celui que Tarkovski aimait le moins (il me l'a dit lors d'un entretien pour Libération), et c'est celui que je préfère.

LE MIEUX MAL

J'avais la hantise de n'avoir pas écrit de roman ; n'y eût-il que deux personnes (et il y en eut un peu plus) à m'y encourager, à partir du moment où cet encouragement trouvait un écho en moi, je serais resté malheureux de n'avoir pas tenté ça au moins une fois.

Lorsque des amis me disaient : "tu pourrais écrire un jour un roman", je pensais : "ils trouvent donc que mes essais ou des recueils comme Le Promeneur écoutant ne sont pas de vrais livres ?" Et j'ai parfois remâché cette remarque qui avait un goût amer, mais dans ce remâchement même (ce qu'en principe il n'est pas sain de faire), j'ai analysé mes sentiments et y ai trouvé une déception de moi-même par moi-même. Cela fait qu'il y a ce roman, qui est en cours sur ce site, et que j'écris au fur et à mesure.

Quand quelque chose vous blesse - il m'est arrivé souvent de blesser involontairement ceux sur lesquels j'écrivais des remarques, surtout quand c'étaient des compliments (j'ai tellement écrit sur le travail des autres), il ne faut pas trop se protéger. Ne pas s'exposer trop non plus, mais ne pas hésiter à se demander : dans cette critique - ou ce compliment, car c'est souvent ainsi que ça se passe - qu'est-ce qui m'a touché, où est-ce que ça m'a touché, où est-ce que ça fait, comme disait Dolto, "le mieux mal".

Je pense souvent à Pierre Schaeffer, qui se disait écrivain avant tout et écrivait si bien, mais n'a repris l'écriture romanesque qu'avec sa retraite forcée, après un licenciement qui n'était pas très élégant. Son gros roman Prélude, Choral et Fugue, édité chez Flammarion, ne reflète cependant pas tout son talent. Il y a trop joué le dédoublement, l'ironie, l'auto-sarcasme sur une histoire tragique. Ses premiers romans sont meilleurs.

BOF LIST n°2 : HUIT CHEFS D’ŒUVRE DE LA MUSIQUE CLASSIQUE AVEC LESQUELS J'AI UN PROBLÈME

Le jeu de la "bof list" s'arrêtera là, car il ne faut pas le systématiser. Comme avec les dix films du blog n°26, je ne prends que des œuvres reconnues et célébrées, sur lesquelles il est facile de se faire un avis. Et bien entendu, c'est tout à fait subjectif. Comme d'habitude, une seule musique par compositeur, et aucun ordre ni chronologique ni de préférence (ou plutôt de détestation). D'ailleurs, il n'y a rien ici que je déteste.

1) La Quatrième symphonie en Ré mineur op. 120 de Schumann (1841, révisé en 1851) : je transpire à grosses gouttes pendant le début laborieux et les "développements" du 4e mouvement, aussi bien pour Schumann qui essaie de se dépêtrer de ses transitions, que pour les chefs d'orchestre qui essaient de donner l'élan à cette musique. Il faudrait peut-être jouer l'accouchement-transition du dernier mouvement comme un combat perdu... C'est à la tortueuse notion de "développement" (pour ceux que cela intéresse, j'ai écrit un ouvrage sur La symphonie à l'époque romantique, publié chez Fayard) qu'on doit bien des passages pénibles de la musique symphonique de l'époque ; parfois, ceux qui s'en sortaient sont apparemment les plus ingénus et les plus directs. Cela dit, Schumann était un grand cœur et un génie. On entend des extraits de l'oeuvre dans le mélodrame musical Interlude de Douglas Sirk (en français, Les Amants de Salzburg).

2) Le Concerto de piano pour la main gauche (1929-21) de Maurice Ravel. Un tour de force, certes, où Ravel laisse parler sa fibre tragique. Le début s'élève  à partir de sons graves comme une vapeur lugubre, mais je n'ai pas encore entendu une version qui incarne vraiment cette idée, la musique pour moi semble ne pas décoller de sa partition, tout comme le thème motoristique descendant en triolets et en degrés conjoints... Le triple cri de douleur à la fin me rappelle le destin affreux du compositeur, frappé plus tard d'agnosie musicale, mais privé de cette référence biographique il ne me touche pas.

3) Le Nozze di Figaro, K. 492 (1786), de Mozart. Je n'aime pas, sauf l'air de l'épingle, chanté par Barbarina au 3e acte : "L'ho perduta, me meschina", "je l'ai perdue, pauvre de moi !". Plus simple, plus touchant, sur un sujet plus mince - une épingle perdue, importante il est vrai dans l'intrigue - , on ne peut pas. C'est que le livret de Da Ponte me casse les pieds, cette bravoure fringante dans les trois grands opéras italiens de Mozart. Sans doute j'aime trop la pièce de Beaumarchais, tellement poétique, et d'un style si vivant (l'épigraphe au début de La Règle du Jeu, pour revenir sur ce film, est empruntée à Beaumarchais !).

4) La Première Symphonie en Ut mineur op. 68, de Brahms, terminée en 1876 : il fallait sans doute que Brahms vînt à bout de ce pensum, construit sur la perspective d'un finale de dernier mouvement pour lequel il faut trouver, puis amener un thème "sublime" en majeur (et ici, en Do majeur, combien creux et déplacé dans sa beauté néo-classique, comme un mauvais pastiche de temple grec dans une sombre fouillis nordico-germanique ). Dès sa deuxième symphonie et jusqu'à la quatrième, Brahms ne n'impose plus cette pression et respire mieux. En même temps qu'il trouve sa voie dans une symphonie privée de l'obligation de déboucher sur un "thème sublime en mode majeur", Brahms devient injuste envers Bruckner, lequel vise cette sublimité à chaque nouvelle symphonie : le motif de Brahms pourrait être qu'il croisait dans l'oeuvre de Bruckner ce à quoi il avait renoncé pour lui-même. Or, chacun avait raison de suivre son propre génie. Ne reproche pas à l'autre de s'entêter à viser à ce qui semble ne pas te convenir à toi.

5) Le Concerto pour violon, "à la mémoire d'un ange", 1935, d'Alban Berg. J'ai entendu cette œuvre très jeune, elle était dans la discothèque de mon père, et je pensais entendre une langue inconnue qu'un jour je finirai par avoir apprise. Je ne la comprends toujours pas, alors que j'entends  sans problème Stockhausen, Webern, Xenakis, et bien sûr les musiques concrètes.

6) Le poème symphonique Don Juan, de Richard Strauss, j'en ai parlé dans le blog n°25.

7) La Huitième Symphonie de Mahler, celle des Mille, composée en 1906-07. Une oeuvre qui veut faire danser les étoiles et célébrer l'Esprit Saint, une oeuvre positive. Dès les premières secondes où le choeur attaque, je sais que c'est fichu, pour moi en tout cas : cela ne me fait ni chaud ni froid (j'ai déjà un problème avec le finale laborieux de la Deuxième, dite "Résurrection") . Je ne crois pas à un Mahler solaire. Il est certain en même temps que sans sa Huitième, il n'aurait pu écrire sa déchirante Neuvième. Je ne suis pas obligé d'aimer une oeuvre dont je sais que l'auteur a bien fait de la faire, de passer par cette étape - et que d'ailleurs d'autres peuvent aimer.

8) Le Quatorzième quatuor en Ut dièse mineur, op. 131, de Beethoven (1826). C'est avec la collection des Quatuors beethovéniens éditée par Heugel que j'ai goûté dans les années 60 la joie d'emmener des partitions "de poche", c'était le cas de le dire, en faisant des promenades en montagne. Pas besoin de disque, je m'asseyais, prenais n'importe quel passage et me le jouais dans ma tête, et pour certains je ne les ai entendus acoustiquement que bien après les avoir entendus mentalement. Celui-là ne m'a jamais touché, sinon abstraitement, en me représentant combien faire une telle œuvre était à l'époque orgueilleux, arrogant, magistral (Beethoven s'est tellement engagé, qu'il en soit loué, pour faire respecter les compositeurs). La fugue initiale à la manière de Bach se déroule comme un paysage morne, et le finale guilleret s'entête sur un motif plat, qui n'est pas "trouvé". Mais là encore : si passer par ce quatuor était la condition pour faire le seizième, si beau, il a bien fait.

DANS LA NUIT

Revu avec une grande émotion - en le montrant à Vidéosphère, dans le cadre du ciné-club créé il y a plusieurs années par Philippe Chiffaud-Moliard - le film de et avec Barbra Streisand Yentl (1983). Non seulement parce que celle-ci est peut-être la plus grande chanteuse de l'histoire du film musical américain (quelle puissance émotionnelle dans sa voix, quel phrasé), mais aussi parce que l'histoire de cette Juive de l'Est vers 1904 qui, après la mort de son père, se déguise en garçon afin d'avoir le droit d'étudier le Talmud, est poignante, jouée par un très beau trio d'acteurs, Streisand elle-même (qui est la seule à chanter dans le film, ou presque), Mandy Patinkin, le garçon fougueux qu'elle aime mais qui en aime une autre, et Amy Irving, stupéfiante d'une beauté d'abord passive et résignée à sa condition, puis enfantine et mutine, puis séductrice en jeune femme éveillée à sa propre voie. La scène où Yentl, qui vient de perdre son père, chante seule devant une bougie, au milieu de la nuit dans la plaine, environnée seulement d'une musique de Michel Legrand immense et noyée, et où son souffle fait vaciller la petite flamme, me fait pleurer.