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MON DICTIONNAIRE SUBJECTIF DE L'ALPHABET : Z

May 15, 2022

Croze / Bauby / Ronsard / Amalric / Schnabel / Arenas / Kamiński / Spielberg / Harwood / Yates / Finney / Courtenay / Gaffiot / Jean / Bordenave / Schaeffer / Thompson / Forster / Horvilleur / Fairbanks / Niblo / Arthuys / Salvador / McTeigue / Sartre / Fléchelle / Salinger / Willerval / Shyamalan / Webb / Deschanel

Cette charmante vision en caméra subjective, illuminée par le beau visage de Marie-Josée Croze (avec un z), est tirée d'un film où celui qui en a la primeur vit, en réalité, une expérience effroyable : victime d'un certain type d'AVC, il s'est retrouvé, en sortant de son coma, immobilisé dans un corps qui ne lui répondait plus, devenu un objet dont tout le monde s'approche et s'éloigne. C'est ce qu'on appelle le « locked in syndrome », ou syndrome d'enfermement. Heureusement, on a cessé de considérer les victimes de ce sort comme des légumes, et on a mis au point des codes d'échange avec elles. C'est arrivé entre autres à un homme qui s'appelait Jean-Dominique Bauby, dont c'est l'histoire : le battement de sa paupière gauche est ce qui lui restait, ou presque, pour parler et dicter. Ce que l'orthophoniste jouée ici par Croze lui présente donc, et qui va lui permettre de communiquer et même d'écrire un livre, est un alphabet qu'elle a imaginé et où les lettres sont présentées dans leur ordre décroissant de fréquence en français : E S A R I N T U L O M D P C F B V H G J Q Z Y X K W. Il suffira à Bauby de cligner de sa paupière lorsqu'on lui lit la bonne lettre, et il faut donc à la personne qui l'assiste, patiemment, reprendre à chaque fois par le début, à haute voix, la liste : E, S, A, R, etc... en comptant que le clignement ne tardera pas trop. Vous remarquez tout de suite que le Z a cessé d'être « la lettre finale », car elle n'est pas la plus rare. N'est-elle pas présente dans des substantifs courants comme « nez », "gaz" ou « riz », et ne figure-t-elle pas dans beaucoup de formes verbales de la deuxième personne du pluriel ? « Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain », disait Ronsard à une certaine Hélène. Cela fait déjà trois z.

Il faut signaler aussi que l'AVC fatal de Bauby s'est produit en décembre 1995, et que depuis, l'informatique a permis de développer des méthodes de communication plus rapides que celle qu'il a utilisée et décrite, avant de mourir en 1997, son livre à peine terminé.

Réalisé en 2007 par le peintre Julian Schnabel, déjà réalisateur d'un excellent Before night falls d'après le récit autobiographique de l'écrivain cubain Reinaldo Arenas Antes que anochezca, Le scaphandre et le papillon, qui adapte cette histoire, avec Mathieu Amalric dans le rôle principal, est très beau. Il faut signaler que le film abonde en effets visuels destinés à évoquer la vision d'un homme enfermé dans son corps, et que ceux-ci ont été créés avec beaucoup de sensibilité et de compréhension de la perception humaine par le réalisateur-peintre, mais aussi par l'immense chef-opérateur polonais Janusz Zygmunt Kamiński, celui-là même qui a collaboré tant de fois avec Spielberg, et notamment à son West Side Story tout récent (un grande réussite). Enfin, j'ai remarqué au générique, comme adaptateur, le nom du dramaturge/scénariste Ronald Harwood, à qui on doit le sujet et le script du film de Peter Yates, L'Habilleur (The dresser), avec Albert Finney et Tom Courtenay, un des plus émouvants hommages du cinéma au théâtre que je connaisse.

Avant de revenir à l'alphabet, je voudrais dire que tout être humain a dans sa vie, au moins quelques mois, vécu un peu de l'expérience crucifiante du héros, plus précisément juste après sa naissance. Certes, le jeune bébé peut bouger ses membres et il a des perceptions riches, mais sans les maîtriser. Ne sachant pas encore parler alors qu'il comprend et intuitionne, il vit parfois, à côté de ses émerveillements, de grands désespoirs. Nous sommes tous, j'en suis convaincu, des survivants de cette expérience.

L'alphabet ici présenté diffère évidemment de celui des claviers QWERTY anglais, QWERTZ germanique et AZERTY français, entre autres, qui représentent aujourd'hui pour presque tout le monde - puisque désormais chacun « tape » des textes sur clavier tactile ou solide, avec des téléphones ou ordinateurs plus ou moins prédictifs - un contact parallèle avec l'alphabet et son ordre officiel. Si le Z figure à la fin de ce dernier, c'est en tant qu'adjonction tardive à l'alphabet latin, où il était réservé à des noms propres et transcrivait le ζ (dzéta) grec. J'ai travaillé plusieurs années, jusqu'à ma licence de Lettres Classiques à Paris-Nanterre, avec le gros dictionnaire latin-français Gaffiot (du nom de son rédacteur Félix Gaffiot, 1870-1937, voir mon blog Entre deux images n°78), aujourd'hui numérisé, et je viens de vérifier que le dernier mot qu'il contient est toujours « zythum », tiré du grec ζῦθος , et désignant une bière faite avec de l'orge. Peut-être ai-je déjà bu du zythum sans le savoir.

Comme on sait, l'alphabet grec se termine majestueusement par l'omega, dont la forme majuscule est Ω, ouverte vers le bas et la forme minuscule, ω, deux fois ouverte vers le haut. D'où la phrase de l'Apocalypse de Jean, écrite en grec: je suis l'alpha et l'oméga. Le Z, comme je le disais il y a un peu plus d'un an en commençant cette série, ne produit pas cet effet. Quand on dit de A à Z en français, on veut juste dire: exhaustivement.

Je note aussi que sur notre clavier français, le Z côtoie fraternellement la première des lettres! Ce AZ de AZERTYUIOP, etc..., m'a frappé la première fois que j'ai vu enfant un clavier de machine. Notre mère, qui travaillait comme secrétaire à Paris, l'utilisait comme instrument professionnel, mais, autant que je me souvienne, elle n'en avait pas chez elle. J'ai écrit mes premiers textes à la main au GRM, et c'est Suzanne Bordenave, administratrice alors au Groupe de Recherches Musicales, qui les dactylographiait. Je dois beaucoup à cette femme efficace et chaleureuse, décédée il y a quelques années. Lorsque Pierre Schaeffer, bassement licencié en 1975 lors de la suppression du Service de la Recherche de l'ORTF, qu'il avait créé quinze ans plus tôt, se remit à l'écriture d'essais et de romans (sa première vocation), c'est Suzanne qui dactylographia sous sa dictée une grande partie de son récit largement autobiographique, paru en 1983, Prélude, Choral et Fugue. Ce roman souffre à mon avis, d'une construction confuse et d'un manque de confiance de l'écrivain envers sa matière, qui le fait truffer son récit de considérations plus ou moins sarcastiques et distanciées, mais pour ceux qui ont connu Schaeffer, il est extrêmement poignant.

Dans les années 70, j'ai fini par me mettre à “taper à la machine”, comme on disait, à l'époque où ce n'était pas le fait de tout le monde, mes textes, d'abord sur une machine mécanique puis sur une machine électrique traditionnelle, ensuite sur la lourde et royale IBM à boules, si pratique, ingénieuse... et chère, que ma mère m'avait aidé à acquérir (cette machine est l'outil de travail de l'écrivaine jouée par Emma Thompson dans Stranger than fiction, 2006, le film de Marc Forster). Je me rappelle aussi que la première fois où j'ai fait partie comme critique de cinéma de l'équipe groupée des Cahiers du Cinéma et de Libération chargée de “couvrir” quotidiennement le Festival de Cannes, en 1983, les locaux donnés aux journalistes dans le sous-sol du nouveau Palais des Festivals étaient tellement sous-équipés que nous devions taper les articles, après la projection de presse du matin, sur d'archaïques machines mécaniques, nous ramenant à celles que l'on voit utiliser dans les vieux films policiers. Mais c'était un plaisir de voir paraître nos textes, à l'heure du petit déjeuner, dès le lendemain matin.

Ensuite, c'est au cours des années 80 que, grâce aux encouragements et à l'aide de Gilles Horvilleur, qui m'avait associé à la rédaction de son extraordinaire Dictionnaire des personnages de cinéma (Bordas, 1993), je suis passé au traitement de texte. Dans toutes ces étapes, le clavier AZERTY s'est proposé des milliers de fois sous mes doigts et mes yeux, avec ses lettres encore innocentes, et notamment les deux premières, qui semblent d'avance embrasser toutes les autres.

Innocentes, parce qu'une fois combinées, elles doivent s'engager, et parfois sont employées pour emblématiser. Emblématiser le meilleur mais aussi le pire, lorsque le Z majuscule devient un signe d'approbation à l'ignoble guerre décidée par Poutine, ce qui, comme je l'apprends sur Internet, charge d'infamie ce signe hors de la Russie. Le comble est que le tracé du Z n'appartient pas à l'alphabet cyrillique. 

D'une manière générale, avec sa forme volontaire et anguleuse, le Z majuscule se prête à cette fonction d'emblème. On pense à Zorro, évidemment, et à la trace en forme de balafre qu'il laisse après son passage. Si je n'ai pas de souvenir d'enfance lié à ce héros masqué, notre mère en revanche en avait un qu'elle nous rappelait parfois: à 13 ans, elle avait admiré Douglas Fairbanks dans le film muet de Fred Niblo The Mark of Zorro, où il tient le double rôle de Don Diego de la Vega, ce noble qui affecte d'être efféminé, et du justicier qu'il devient sous son autre apparence. Lorsqu'en 1972 ce film de 1920 est ressorti en salle, synchronisé avec une musique concrète de Philippe Arthuys, elle était ravie que je veuille bien l'accompagner pour revoir son héros d'enfance. Un héros dont se moquait gentiment, en 1964, une chanson d'Henry Salvador (“Zorro est arrivé, sans s'presser”), que Maman aimait également citer. Du film de Niblo, je ne me souviens guère en fait. Comme il est tombé dans le domaine public, on peut le voir sur Youtube. Je n'aime pas trop les vengeurs masqués, du type V for Vendetta (dont je ne connais que l'adaptation en film dirigée par McTeigue) et les mouvements d'Anonymous en général. Ils sont facilement récupérables par la démagogie et le complotisme. Suffit pour les emblèmes collectifs.

En effet, comme l'ont vu celles et ceux qui ont suivi cet alphabet subjectif, et que je remercie de l'avoir accompagné, j'ai voulu “désemblématiser” les lettres, en ne parlant que de mon rapport personnel à chacune. Donc, je dirai que le Z me renvoie un peu, moi, à l'enfance, au zozottement, au zézaiement, aux mots comme zizi, aux blagues pour les petits comme “quel est l'animal qui zozotte quand il a bu” (réponse: le zébu), ainsi qu'à une image que curieusement, je conserve du tout petit garçon que je fus comme ayant été maniéré, sucré, zozotant. Un peu comme Sartre s'est décrit, cruellement, dans le récit lui-même très poseur qu'il a fait de son enfance, Les Mots (ainsi que dans ce récit bien antérieur et très troublant, L'Enfance d'un chef). Zut alors, ze pensais pas que z'allais tomber sur celui qui fait dire à un de ses personnazes (dans la pièce Huis-Clos): l'enfer, cé les zotres! Une phrase terrible et à sa manière culottée, mais qui ne me serait pas venue à l'esprit. C'est comme si une lettre de l'alphabet se plaignait de n'être pas la seule.

Heureusement, mon regard d'aujourd'hui change sur mes années ultérieures : j'ai de la compassion pour le jeune garçon tourmenté que j'ai été, et même de l'estime pour certains des choix que le jeune homme qui a suivi a faits, à des moments cruciaux. Bien sûr, il y a été aidé par d'autres, mais ces autres, il a su les rencontrer et les entendre. D'autre part, contrairement à Sartre, mon rapport enfantin aux livres ne sent pas le renfermé et la bibliothèque. Par le fait d'avoir passé des vacances en Haute-Savoie chez mon père et sa femme, en compagnie d'une caisse de livres et d'un magnétophone, je peux associer des découvertes littéraires et musicales aux plaisirs et aux odeurs du plein air ! Il y avait aussi les Tintin que mon frère et moi lisions, devant la maison des Fléchelle. Et ensuite, jeune adulte, mon moi a eu moins d'importance, puisque j'ai commencé, plus tard et en même temps plus vite, plus abondamment que je ne l'aurais prévu (j'étais persuadé que j'étais un Capricorne typique voué à la « réussite tardive »), à produire, à écrire, à créer.

L'année où j'ai habité chez mon père, à l'âge de 16 ans, venait de paraître en France Franny et Zooey, de J-D Salinger, un récit que j'ai lu sans tout comprendre, dans la traduction française de Bernard Willerval. Néanmoins, je l'ai ressenti, et je ne sais comment, la joie dont il est question à la fin et dont je parle dans mon tout premier blog, le n°1 d'Entre deux images, j'en ai eu ma part. Franny et Zooey sont sœur et frère, et Zooey (prénom de fille, en principe), c'est le garçon. Tous deux appartiennent à la légendaire famille Glass, marquée par un drame (le suicide du grand frère Seymour, raconté dans la nouvelle Un jour rêvé pour le poisson-banane). J'ai appris que Zooey Deschanel, la touchante actrice et chanteuse qu'on voit dans The Happening, de Night M. Shyamalan (ci-dessous), et dans 500 Days of Summer, 2009, de Marc Webb, doit son prénom au culte de ses parents pour Salinger. Dans Zooey, variante du prénom Zoé, il y a, étymologiquement, le mot grec qui désigne la vie.