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ENTRE DEUX IMAGES n°65

1 avril 2018

NOUS SOMMES TOUS DES DIVIDUÉS

Zulawski / Adjani / Neill / Deleuze / McDonagh / Rockwell / del Toro / Shannon / Yakusho / Kore-eda / Proust / Villien / Gorbman / Knoll / Le Pen / Preminger / Uris /Sand / Hergé /  Newman / Penn / Saint / Kazan / Mineo / Ray / Brauman / Freud / Bacri / Jaoui

C’est dans Possession de Zulawski, une réplique d’Isabelle Adjani à Sam Neill, et c’est pour introduire un billet concernant l’identité et l’individualité, et en relation avec cela, la question des supposées communautés.

J’avais d’abord pensé à écrire que chacun(e) de nous n’est pas un(e) individu(e) mais un(e) « dividu(e) », mais j’ai vu que le terme – créé bien sûr en ôtant à « individu » la négation qui est à l’origine du mot - a été déjà inventé par le philosophe Gilles Deleuze, dans un sens qui lui est spécifique. J’opte alors pour « dividué ». Nous sommes tous des dividués. L’individu humain, spécimen de l’espèce, qui serait censé être indivisible physiquement et moralement (alors qu’on peut vivre amputé d’un sens, d’une émotion ou d’une jambe) doit accepter d’être intérieurement divisé, et ne pas se désoler si ses pensées ne sont pas toutes en accord avec ce qu'il laisse voir, ou sa façon de vivre avec son discours, si ses actes lui échappent parfois, s’il se contredit par moments et s’il éprouve de l’ambivalence. Un peu de lucidité soulage, un plus de cohérence ne fait pas de mal mais vouloir une cohérence à 100% mène parfois au fascisme. La littérature, mais aussi le cinéma, peuvent nous aider à accepter d’être des individus dividués. On peut voir dans des films des méchants et des gentils qui ne sont pas méchants ou gentils  à temps complet. D’ailleurs, j’ai vu trois personnages de méchants intéressants dans trois bons films du moment, deux déjà sortis et un à sortir – Three Billboards, Outside Ebbing, Missouri, de Martin McDonagh (le rôle de Sam Rockwell), The Shape of Water, de Guillermo del Toro, (celui de Michael Shannon) et le meurtrier incarné par Kôji Yakusho dans The Third Murder, d’Hirokazu Kore-eda. Ces trois exemples actuels nous rappellent que nous sommes des êtres humains, et en tant que tels non-réductibles à la somme de nos actes – même s’il faut payer, évidemment, le prix de certains. Nous ne sommes pas non plus tenus d’être à 100% actifs, amoureux et performants. Proust, et d’autres avant lui, nous ont appris qu’il y a des « intermittences du cœur » et que cela n’empêche pas qu’on aime.

LE DROIT À ÊTRE RECONNU COMME DIVIDUÉ

« Dividué », encore un néologisme ; j’aime bien les néologismes quand ils cherchent à apporter quelque chose. Certains en tout cas m’ont porté bonheur. Quand j’ai publié en 1982 La Voix au cinéma, qui était mon premier livre sur le cinéma, le critique Bruno Villien a ironisé sur mes néologismes grotesques. Or, c’est à l’un de ceux-ci, « acousmêtre », judicieusement traduit par Claudia Gorbman en anglais par le même mot, sans l’accent circonflexe (« acousmetre »), que je dois largement d’avoir été invité l’année dernière en Australie et en Nouvelle-Zélande. Ils voulaient des nouvelles de l’acousmêtre, car ce terme a essaimé, a vécu. Bien entendu, ce faisant il m’échappe, et subit le destin de tout signifiant aujourd’hui, devient marque, pseudonyme sur Internet, nom de groupe rock (allez donc voir sur Internet, et pour l’explication du mot sur le Glossaire bilingue de mon site), mais ni plus ni moins que tout mot officiel du dictionnaire.

Si l’on admet que chaque individu a droit à être dividué, peut-être qu’on l’essentialisera moins, qu’on l’identifiera moins à une appartenance communautaire. Or, on parle beaucoup inutilement de « communautés » aujourd’hui, et c’est nocif.

Par exemple, après l’assassinat le 23 mars de Mireille Knoll, la vieille dame du onzième arrondissement, qui avait échappé à la rafle du Vélodrome d’Hiver , un journaliste d’une chaîne d’informations déclare : « ce drame émeut la communauté juive ». Une rectification opportune est apportée quelques heures plus tard, sur la même chaîne : « même si cette dame a été assassinée en tant que « juive », ce qui est le plus probable, ce drame émeut tout le monde. » Oui, mais la notion de « communauté juive », une fois de plus, a été inutilement évoquée. Ici, je vais revenir sur des questions déjà évoquées dans mon Blog n°24 d’octobre 2015.

Cette semaine, le CRIF (Conseil Représentatif des institutions juives de France) annonçait en effet que ni Jean-Luc Mélenchon ni Marine Le Pen ne seraient les bienvenus à la manifestation du 28 mars à la mémoire de Mme Knoll, place de la Nation à Paris, où nous nous sommes rendus brièvement (il y a eu d’autres « marches blanches » en France, à Strasbourg notamment). Un membre d’une autre organisation rappelait de son côté que ce n’était pas au CRIF, qui représente les institutions qu’il représente et non tous « les » juifs – à supposer qu’il y ait un ensemble de tous « les juifs » - de dire qui avait droit à y venir. Là où nous nous trouvions, on pouvait voir des gens qui affichaient (et comment ne pas les comprendre) leur appartenance à une identité ou à une association juive, mais au total, cela faisait des gens tout simplement, qu’ils portent ou non badge ou brassard, il y avait des membres de l’UPJF, du CRIF, de la LDJ, des organisations qui ne sont pas forcément d’accord entre elles, et une partie je suppose de tous ceux qui se sentent parfois, en fonction du contexte et des événements des juifs dividués, sans appartenir à aucun de ces organismes, et d’autres encore, dont nous. Où est la communauté juive ? Il n’y a même pas de communauté humaine ! Une famille je veux bien, je le souhaite et je le ressens parfois, mais il faudra encore du temps pour qu’elle soit concrète et équitable pour tous ses membres.

FILM SUR L’HISTOIRE, FILM DANS L’HISTOIRE

Cette semaine, j‘ai visionné sur DVD le film américain d’Otto Preminger Exodus, que je n’avais pas revu depuis sa sortie sur les écrans de ma ville de Creil en 1960, et qui part d’un roman de Leon Uris pour raconter un épisode de la fondation d’Israël. Globalement, le film adopte un point de vue que certains qualifieraient, souvent pour le condamner, de « sioniste ». Mais il y n’y a pas qu’un sionisme, et l’histoire de ce qu’on appelle ainsi est ancienne et touffue (lire Schlomo Sand) ! Si le livre et le film romancent des événements qui ne se sont pas tout à fait déroulés, dit-on, comme ils le racontent, dans l’ensemble ce fut cela, et il y eut bien notamment une organisation sioniste terroriste se revendiquant comme telle et nommée l’Irgoun – organisation dont la première version de l’album d’Hergé Tintin au pays de l’or noir m’avait appris tout enfant l’existence. Mais l’Irgoun est une partie de cette histoire, il y eut d’autres organisations, d’autres démarches, parfois non-violentes.

L’intérêt du film de Preminger est de nous montrer tout cela sous la forme d’une fiction cinématographique avec des personnages joués par des acteurs parlant conventionnellement anglais : on reconnaît Paul Newman, déjà une star depuis Le Gaucher, 1957, réalisé par Arthur Penn, Eva-Marie Saint, qu’avait révélée Sur les quais, 1954, de Kazan, et Sal Mineo, dans un tout autre rôle, plus dur, que celui qu’il avait tenu comme riche enfant abandonné dans La fureur de vivre, 1955, de Nicholas Ray. Ici, il veut entrer dans l’Irgoun, et sera l’exécutant de l’attentat historique contre l’hôtel King David. A travers ces acteurs et d’autres moins connus, on voit des êtres humains un par un. Un débat autour de ce film serait intéressant. Exodus est lui-même situé dans l’histoire, il a été réalisé quatorze ans après les faits qu’il évoque, et sept ans avant la guerre dite des Six Jours ; on discuterait ses inexactitudes, on discuterait même la facilité de réduire cette histoire à des questions psychologiques et des « vécus » individuels, en tout cas on serait dans le concret, l’humain et le débat, et pas dans des abstractions essentialisantes contribuant à donner le sentiment de fausses « communautés » situées hors de l’histoire et du contexte.

QUELLES COMMUNAUTÉS ?

Le soir du 28 mars, j’apprends que des membres de la Ligue de Défense Juive ont conspué Jean-Luc Mélenchon, qui est venu et a dû finalement repartir. Je le déplore car Mélenchon, dont j’ai dit par ailleurs ce que je pense pour ses positions (Blog n°55), avait le droit d’y être. Certes, il a critiqué la politique d’Israël, mais il n’est pas le seul. La LDJ est souvent classée à l’extrême-droite ; il faut aller consulter son site, qui est éloquent. Elle soutient les colonisations forcées en Cisjordanie, couvertes et encouragées par le pouvoir israélien actuel, et systématiquement elle assimile antisionisme et antisémitisme. Mais comme elle qualifie d’antisioniste toute critique de la politique actuelle d’un état que certains de ses citoyens mêmes combattent et condamnent, l’état d’Israël, cela n’a pas de fin… Il y a en effet dans ce pays plusieurs journaux, dont Haaretz, qui sont opposés à la politique de colonisation, semblable à celles dont se sont rendus coupables certains états européens dont la France. La spoliation actuelle en Cisjordanie s’autorise certes de « bonnes raisons », mais la France, la Grande-Bretagne, et tant d’autres pays avaient aussi leurs « bonnes raisons ». Reste qu’il n’y a pas non plus de communauté israélienne, au sens de consensus et encore moins d’égalité citoyenne ou sociale.

Il y a trois semaines de ça, au cours d’un dîner chez des amis, une discussion aborde la question. Je dis et maintiens, contre ce qu’affirment certains de mes amis, qu’il n’y a pas de communauté juive, pas plus que de communauté féminine, même si certains - et comment encore une fois ne pas les comprendre - se sentent en certaines occasions et devant certaines horreurs, juifs et/ou femmes. Il y a des individus (et j’ajoute aujourd’hui : « dividués »), toutes et tous au croisement d’une diverse appartenance de classe, héritée ou acquise, fixe ou mouvante, au croisement de leur origine (encore que dans certains cas, cela ne veuille pas dire grand chose), de leur genre (on fait ce qu’on peut avec), de leur date de naissance, de leur lieu d’habitation et des circonstances de leur histoire, notamment familiale. Il n’y a pas non plus de communauté des gens du voyage, ni de communauté des habitants de Marseille, ni des Parisiens (dont beaucoup sont nés ailleurs), ni des compositeurs de musique des sons fixés, ni de communauté gay, ni LGBT, ni hétérosexuelle. Il y a des classes, des états, des nations, des systèmes politiques, des citoyennetés, pas de communauté.

Mais cela veut dire aussi qu’il n’y a rien à cacher : pas plus qu’un homme de peau dite noire n’a à cacher cette peau, ni un homosexuel son homosexualité (qui n’en fait pas un « seulement-et-en-tout-temps-homosexuel »), pas plus un homme qui porte une kippa dans la rue ne devrait avoir à craindre de la porter. Et sur ce plan, je pense toujours qu’on a eu tort d’hystériser en France la question de l’habillement, à partir de l’affaire dite des foulards de Creil, ma ville de naissance (septembre 1989).

TOUT LE MONDE PEUT REGARDER AILLEURS

En France, en 2018, il est effroyable que sous le prétexte qu’ils appartiendraient à une « communauté » de coupables (?), des hommes et notamment des enfants de 8 ans ne puissent sortir dans tel quartier avec une kippa sur la tête sans risquer de recevoir des cailloux, d’être battus, voire tués (en même temps, Rony Brauman avait le droit de qualifier, comme il l’a fait lors de l’une de ces affaires même si ce n’était pas le bon moment, la politique actuelle de l’état d’Israël de politique raciste). Mais il me semble également triste qu’une jeune femme ne puisse cacher ses cheveux en France à l’école sous ce qu’on appelle un « voile » (on appelait ça un « fichu », dans mon enfance), sans être regardée de travers et parfois insultée, parfois pire. Il est triste également que des hommes qui aiment des hommes ou des femmes qui sont avec leurs femmes ne puissent pas, dans de nombreux pays et même en France dans beaucoup d’endroits, se tenir par la main ou s’embrasser sans risquer d’être injuriés ou attaqués.

Il est compréhensible en revanche que certains soient gênés, voire outragés de tomber sur un dessin satirique représentant Mahomet (dessin qui, contrairement à l’IPhone d’Apple, n’est pourtant pas exhibé en format géant sur un monument public en réfection, et qu’on ne voit que si on le regarde de près), ou encore de croiser des homosexuels qui ne s’en cachent pas. C’est leur sensibilité privée, respectable. Mais ce qui les gêne n’est ni contre la morale ni contre la loi, et les personnes dont je parle n’ont qu’à détourner leur regard discrètement ; s’ils font autrement et s’ils s’en prennent au porteur de kippa, à l’auteur de la « caricature » ou à ceux qu’ils voient se comporter en couple, c’est qu’au lieu de se penser comme « dividués », ils cherchent un prétexte pour agresser autrui. Prétexte pour tuer, parfois, pour profaner, souvent. Les mêmes, c’est le comble, côtoient souvent dans la rue, en les respectant telles des images saintes, des publicités géantes bien plus offensantes pour la dignité humaine !

Et si quelqu’un exprime en privé, voire s’il évoque dans une publication « cadrée » - un livre, un article, un billet de blog, un tract, par exemple, pas une simple boutade tweetée, qui frappe indistinctement - sa gêne devant le mariage des homosexuels, voire devant l’homosexualité même, ou bien s’il qualifie dans des livres l’homosexualité de « perversion » (terme officiel adopté par la psychanalyse, c’est le même mot en allemand chez Freud, qui n’implique d’ailleurs pas condamnation morale), on n’a rien à lui reprocher tant que sont respectés les individus. Même chose évidemment pour l’aversion à l’égard de certaines religions.

Cela se discuterait, comme le reste. Mais la télévision, et les medias divers ont fait souvent du mal quand ils ont laissé des animateurs-provocateurs s’emparer des sujets sensibles, et mettre des hystériques en face d’autres personnes informées et raisonnables, ce qui aboutissait à discréditer un débat voué d’avance à l’empoignade. Ces animateurs, qu’incarne et résume si bien le bonhomme pathétique joué par Jean-Pierre Bacri dans le nouveau film d’Agnès Jaoui, Place publique (sortie prochaine, une œuvre que je recommande) ont pu ainsi pourrir une série de discussions utiles.

SOMMES-NOUS TOU(TE)S DES WACHOOKS ?

Restent, hélas, les automatismes verbaux. Ainsi, un homme sur France-Info invité en tant que Musulman pratiquant exprime dans une des rubriques de cette intéressante chaîne l’envie d’être reconnu comme un Français comme les autres. Le journaliste lui répond : « vous voulez donc qu’on écoute mieux votre communauté ». Or, précisément, l’homme interviewé venait de dire le contraire.

Quant aux slogans venus du cœur, comme récemment « nous sommes tous Charlie » (en 1968 en France, c’était : « nous sommes tous des Juifs allemands »), ils ont été, non pas condamnés car ils étaient généreux d’intention, mais critiqués par d’autres avant moi, et ces critiques étaient fondées.

Je ne sais pas ce que c’est qu’une « wachook » (dans cette image extraite de WarCraft, que je n’ai pas revu récemment), et je ne sais pas s’il serait intéressant et opportun de manifester sur le slogan « nous sommes tous des Wachooks », mais enfin, nous ne sommes pas sortis de l’auberge.