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ENTRE DEUX IMAGES n°41

4 septembre 2016

PRO-MÉGALO, ANTI-DÉFI

Reed / Heston / Michel-Ange / Harrison / Moore / De Mille / Schaffner / Bradbury / Voight / Kontchalovsky / Parmegiani / Quignard /Motus / Sacco / Viola / Jarre / Schepisi / Channing / Brocoli / Morinaga / Harwood / Lodéon / Mahler / Franck / Barraud / Sternberg / Jaffe / Marx / Dietrich / Ballbusch / Berthomé / Dreier / Colbert

The Agony and the Ecstasy (pour avoir le titre français, il suffit d'inverser les deux substantifs) est l'adaptation dirigée par Carol Reed (Huit heures de sursis, l'excellent Homme de Berlin / The Man Between, 1953, et bien sûr Le Troisième homme, que j'aime moins) d'un récit d'Irving Stone romançant les rapports tendus entre le pape Jules II et Michel-Ange durant la réalisation du plafond de la chapelle Sixtine. Un biopic donc avec des acteurs anglophones de prestige, Rex Harrison qui joue le Pape, Charlton Heston qui est Michel-Ange : c'est un film que je ne me suis pas hâté de voir à sa sortie en 1965 car j'avais l'impression de l'avoir déjà vu. Or, en le découvrant sur DVD dans le fond inépuisable de Vidéosphère, je trouve le film assez fort, dans ses conventions de "film à costumes". L'acteur Heston est devenu bien sûr un réactionnaire fini, président de la fameuse National Rifle Association (Michael Moore, dans Bowling for Columbine, a eu le courage de venir l'interpeller sur ces armes qui tuent des adolescents, et la scène - qui sur Youtube suscite beaucoup de commentaires agressifs contre Moore - est impressionnante). Pourtant, il avait commencé par soutenir le parti démocrate, et défendre les droits civils pour les Noirs, et c'est ensuite seulement qu'il a penché du côté des Républicains, des "pro-life" (anti-avortement) et présidé la NRA. A l'écran, c'est un acteur extraordinaire, en Moïse chez Cecil B. de Mille, ou en Ben Hur, évidemment. Dans le cinéma populaire d'anticipation, il est parfait pour incarner à lui tout seul l'espèce humaine dans sa version masculine : La Planète des singes, bien sûr, de Schaffner, mais aussi The Omega Man, en français le Survivant (adaptation du roman de Bradbury Je suis une légende, bien meilleure que celle dirigée récemment par Francis Lawrence avec Will Smith).

J'aime cette image: habité par l'exercice de son désir, mais aussi de sa liberté et d'une fierté qui n'est pas morgue, mais passion. Et rage - cette rage de liberté qui me touche dans la composition fabuleuse de John Voight pour le film de Kontchalovsky, Runaway Train, 1985, que je ne cesse de recommander (ici, il s'agit d'un forçat évadé). Et qui me touche chez Michel-Ange.

Liberté, ambition, mégalomanie si l'on veut, mais attention, pas "défi". Un mot très à la mode et que je n'aime pas voir mis à toutes les sauces. Le "défi" est une idée abêtissante et infantilisante, sur le thème du "t'es pas cap''" (comme disent peut-être encore les enfants) - "Ah, tu vas voir si je ne suis pas capable", et l'on se tue pour une sottise, et de fausses valeurs d'héroïsme aventurier.

FAIS TON ŒUVRE

Comme j'en ai déjà parlé à propos de Parmegiani (Entre deux images n°36), il se trouve pas mal de gens aujourd'hui pour écrire à propos de la musique ce qu'ils n'oseraient pas dire sur la littérature, le cinéma, l'architecture - que vouloir faire une grande œuvre, peindre sa fresque musicale, est une prétention "autoritaire", directive, pourquoi pas fasciste pendant qu'on y est. Toujours le même cliché, ressassé dans le petit pamphlet mesquin de Pascal Quignard : la musique, c'est Hitler, l'orchestre à Auschwitz, l'emprise sur les masses, "je ne veux aucune musique à mon enterrement", etc... Une fois, j'ai renoncé à me rendre à un colloque en Suède parce que de plus en plus il s'annonçait comme une dénonciation des pouvoirs forcément manipulateurs, malfaisants de la musique. Je ne voulais pas alimenter ce cliché, fût-ce en venant jouer le "troll" de service dans une problématique truquée, ce qui revenait à l'entériner.

Or, je viens de créer une Troisième Symphonie "audio-divisuelle" d'une heure trente au Festival Futura de Motus, à Crest, Drôme, un Festival où j'ai entendu d'autres compositeurs/trices qui également ne se limitaient pas et ne faisaient pas profil bas, ce qui est estimable dans une circonstance où les mass media n'étaient pas là. Non par misérabilisme, mais parce que je n'avais pas d'autres moyens, je l'ai faite avec des éléments en Mini-DV, le logiciel de montage déjà ancien iMovie 6 - bien plus pratique que les versions suivantes d'iMovie sur les Mac plus récents - et guère plus. Je la redonne bientôt à Montréal, en Octobre, invité par Réseaux, peut-être bientôt à Cologne. La donnera-t-on ensuite ailleurs ? Je l'espère. Durera-t-elle? Je le souhaite. En tout cas, j'étais fier de l'invitation de Motus et de l'accueil du public présent.

Très modestement, je pense que toute personne qui en a le désir, mais aussi la possibilité matérielle (surtout le temps et la disponibilité d'esprit) devrait avoir sinon le génie - cela ne se décide pas, et l'on fait avec ce qu'on est - du moins l'acharnement de faire son œuvre et de s'y dédier, même dans les temps troublés. Faire des œuvres est une vocation que l'on ressent. "Fais ta Messe de Terre", me disait mon amie Christiane Sacco, à qui j'ai dédié un mouvement de cette pièce.

Le paradoxe est qu'il est plus facile de faire rejouer des œuvres chères à représenter (que l'on pense au coût pharaonique d'une seule soirée d'opéra) qu'une pièce qui demande une bonne installation sonore, une bonne projection, et un bon "interprète" à la console. J'ai réalisé entre 1991 et 1996 une Messe de Terre qui a certes bénéficié d'une aide de la Sacem et du concours généreux de la société Périphérie, et de l'invitation du Festival d'Art Vidéo de Locarno. Elle dure 2h30, a coûté cent fois moins que les récentes "croûtes" de Bill Viola, elle a voyagé (je l'ai donnée à Locarno, Buenos-Aires, Turin, Montréal, Bruxelles, et récemment à Paris grâce encore à Motus, qui l'a sortie en DVD), mais c'est une œuvre, pas un événement. Je ne suis pas contre les événements, mais contre leur caractère systématique.

A la mégalomanie de réunir d'un coup dix mille personnes, je préfère celle de créer quelque chose qui pourrait durer au moins cent ans, et pourquoi pas mille. L'un n'est pas incompatible avec l'autre, certes, il n'y a pas de loi, mais l'énergie donnée à une de ces vocations peut manquer à l'accomplissement de l'autre ! Et bien sûr, celui qui veut composer quelque chose qui dure et mérite de durer n'en est pas sûr, n'en sera jamais sûr; il a en tout cas le plaisir de vivre dans le juste de sa vie. J'ai trop connu, souvent d'assez près, des artistes qui pour avoir les mille personnes sous les yeux, ont fait profil bas esthétiquement, rogné sur leur ambition musicale et n'ont plus rien inventé. Comme Jean-Michel Jarre pour ne pas le nommer, et d'autres moins connus que je ne veux pas citer, et qui sous prétexte d'abattre des frontières - je me demande lesquelles - se lancent dans des cross over sans conviction, où leur personnalité disparaît.

L'exemple du plafond de la Chapelle dite Sixtine est très emblématique : qui verra ce que vous êtes en train de peindre, là, tout là-haut ? Ce paradoxe inspire une scène dans le très joli film de Fred Schepisi Six degrés de séparation, 1993, adapté d'une pièce de théâtre, lorsque Stockard Channing frappe de la main le lieu même où, sur la fresque, l'index gauche d'Adam touche presque - mais ne touche pas - l'index droit du Dieu Barbu.

LE POURQUOI DU TOUT

Mes deux premières symphonies ont été La Vie en prose, que j'ai pu composer pour les 3/4, sans argent ni commande, mais avec le soutien et la confiance de Brocoli, qui était d'accord pour l'éditer avant que je l'ai finie - belle confiance ! - , et la Deuxième symphonie, que je dois redonner également à Montréal. Chose intéressante, le deuxième mouvement de La Vie en prose a été créé à Montréal, grâce à Réseaux, le troisième et le quatrième à Yokohama, grâce à Morinaga Yasuhiro, et la symphonie entière au Café Oto à Londres (merci notamment à Mark Harwood).

Je décline actuellement le terme de symphonie, parce que ce terme exprime le mieux l'idée d'œuvre musicale comme "tout", forme dans le temps, et qu'il véhicule une idée non pas de prétention mais d'ambition. Comme chacun sait, France Musique, soucieuse de regagner des points d'audience à Radio Classique (qui depuis quelques années ne donne plus que des extraits d'œuvres), a adopté le même principe, sauf quand il y a retransmission de concert ou d'opéra. Pourquoi pas, tant que le présentateur n'omet pas de rappeler qu'il y a autour de cet extrait une œuvre entière (ce que Frédéric Lodéon a le talent de faire, dans son émission qu'il a longtemps animée sur France Inter).

Je n'idéalise pas le France Musique des années 60 à 90 : on y donnait certes plus souvent des œuvres en entier, mais en même temps il était très rare d'y entendre expliquer le tout : qu'est-ce que la "forme-sonate"; pourquoi - par quel chemin historique - une symphonie classique comporte plutôt quatre mouvements ; quelle révolution (à l'époque) cela a représenté de terminer une symphonie dans une autre tonalité que celle qui l'a commencée, comme l'a fait Mahler ; qu'est-ce qu'un plan tonal, comme celui, magistral, de la Symphonie en Ré mineur de César Franck, etc... Choses passionnantes et que l'on peut transmettre avec des mots simples, sans craindre d'être didactique (les très anciennes émissions d'Henry Barraud, je crois que c'était sur France Culture, m'ont ainsi beaucoup apporté). Difficile donc pour l'auditeur de trouver un chemin d'écoute, des repères dans ces successions abruptes de mouvements que font entendre une Sonate ou une Symphonie. J'ai écrit un livre sur la symphonie romantique chez Fayard, malheureusement privé d'exemples musicaux (pour une raison incompréhensible, le directeur de collection qui me l'avait commandé n'en voulait pas), mais où j'ai donné une grande place à la question de l'ensemble, du plan.

UNE GRANDE ANNÉE

A la Cinémathèque Française, pour ouvrir une rétrospective Josef von Sternberg, nous assistons à la projection d'une belle copie 35mm de L'Impératrice Rouge, 1934, qui raconte de manière fantaisiste les premières années de la future Catherine II à la cour de Russie. Ce n'est pas le Sternberg que je préfère (j'ai une prédilection pour X 27 et Shanghai Gesture), mais c'est un film extraordinaire, avec un mélange unique de grandeur et de sarcasme, de trivialité et de pompe, que certains voient comme une faiblesse, et que j'adore. L'acteur d'origine russe Sam Jaffe, qui sera l'inoubliable petit docteur d'Asphalt Jungle / Quand la ville dort, 1950, de John Huston, joue Pierre III avec un air ahuri et des yeux écarquillés comme s'il était Harpo Marx, et ce que certains trouvent une faute de goût m'apparaît la preuve d'une originalité magnifique. Marlene Dietrich est très drôle et vivante au début en jeune ingénue (comme dans Dishonored / Agent Secret X 27, lorsqu'elle se fait passer pour une brave paysanne), et sa métamorphose, à la fin, en "méchante" altière impressionne. Elle est en tout cas bien loin du cliché de princesse hautaine et inaccessible que l'on associe aux stars du début des années 30.

Si l'on regarde bien le film, comme tous ceux du tandem Dietrich/Sternberg aux USA, on voit qu'il est tourné souvent sur des plateaux assez petits, ceux que lui donnait la Paramount, et que Sternberg arrive à donner une sensation de faste et de démesure par l'abondance des idées de mises en scène, la vitesse du montage, les ombres et les lumières, les fondus-enchaînés, et en remplissant le cadre d'objets et d'acteurs. Les sculptures tourmentées en bois, qui évoquent des nains de jardin géants et cauchemardesques écrasant les acteurs vivants, sont dues au ciseau du Suisse Peter Ballbusch, comme me l'apprend le bel ouvrage de Jean-Pierre Berthomé sur Le décor de cinéma, lequel décor est du grand Hans Dreier. Le film est si limité en moyens qu'il puise, pour sa figuration, dans des stock-shots de Lubitsch. Cela amène à des idées insensées, comme celle de faire passer au galop toute une cavalerie bruyante dans des étroits escaliers pour faire monter concrètement Marlene au trône qu'elle a fini par conquérir. Le grand nombre de fondus-enchaînés permet à l'œil de voir au vol, pour représenter Moscou et ses églises, des maquettes qui semblent tenir sur un guéridon. J'aime ce genre de grandeur. Curieusement, la même année 1934 - une grande année ! - Cecil B. de Mille réalisait un de ses meilleurs films sur une autre reine légendaire, Cléopâtre, avec un mélange similaire de burlesque (la scène de hoquet de Claudette Colbert) et de mégalomanie.

J'aimerais que ma Troisième symphonie "audio-divisuelle" ait quelque chose de sternbergien, en attendant la Quatrième, qui devrait être à nouveau une musique concrète / acousmatique, sans images, et pour laquelle j'ai déjà un sous-titre, dicté par les sons : "L'Immobile".

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