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ENTRE DEUX IMAGES n°34

28 février 2016

QU'EST-CE QU'UN ISLAMOPHOBE / LETTRE A X... / HOMMAGE A ZULAWSKI

Hubbard / Travolta / Daoud / Nietzsche / Gracq / Xenakis / Cahen / Marchetti / Noetinger / Zulawski / Roda-Gil / Nuytten / Adjani / Dutronc / Dubus / Lang-Willar / Rambaldi

Adapté d'un roman d'aventures du fondateur de l'Eglise de Scientologie, Ron Hubbard, et produit par la volonté de John Travolta, scientologue avéré qui y tient l'un des rôles principaux, Battlefield Earth (réalisé en 2000 par Roger Christian avec beaucoup, comme ici, de cadrages penchés !) passe pour être un des pires films jamais tournés. J'en ai vu de bien plus mauvais. En tout cas, les maquillages des extra-terrestres, les "Psychlos", qui ont colonisé la Terre, sont divertissants, et ceux qui les portent, dont Travolta lui-même, s'amusent beaucoup à échanger, sous ce déguisement, des dialogues remplis de perfidies et de sous-entendus, avec rivalité pour le pouvoir, coups bas, etc.., comme dans une tragédie historique de Shakespeare. Cela devient même le problème du film, où l'histoire passe au second plan.

QU'EST-CE QU'UN ISLAMOPHOBE

"Watch your tongue", c'est ce à quoi l'ère d'Internet et de la propagation instantanée et universelle des mots, qui a tant d'avantages (sans elle, pourrais-je m'adresser ici à un public aussi international), nous oblige à veiller. Sans appeler à la censure ou à l'auto-censure et sans être un Psychlo, j'aurais envie de donner ce conseil au collectif d'intellectuels qui, dans Le Monde du 12 février 2016, a cru pouvoir accuser l'écrivain Kamel Daoud (voir mon blog Entre deux images n°33), d' "islamophobie", à cause d'une tribune qu'il consacrait aux événements de Cologne, et où il pose la question de la répression sexuelle dans certaines sociétés musulmanes. Le débat s'est poursuivi depuis, et heureusement, plusieurs voix ont défendu l'auteur de Meursault, contre-enquête.

Le terme d'islamophobe me choque dans leur texte, car il est moins ambigu qu'indéterminé : il ne dit pas s'il vise le fait de critiquer la religion musulmane (ce qui est le droit de tout le monde, comme pour n'importe quelle autre religion), ou les Musulmans, ou les deux. Les signataires ne font pas le distinguo. La littérature européenne est pleine de textes christianophobes - Sade, Nietzsche - , qui ne sont pas dirigés contre les individus mais contre le Christianisme. Faut-il s'interdire le terme "islamophobe" ? Non, mais la moindre des choses est de spécifier dans lequel des deux sens on l'entend, ou bien si, clairement, on assimile l'un à l'autre.

LETTRE A X...

Un jeune musicien pas encore connu de moi, à qui une personne proche, dont il a été l'élève, a communiqué mon adresse, m'écrit : il me propose de participer à un événement musical dont tout ce que je peux dire - pour ne pas compromettre le projet, en cours de financement - est qu'il doit se dérouler en plein air dans un lieu public prestigieux, et dans des conditions techniques d'écoute spécifiques. Je lui réponds que ce type de projet n'est pas ma tasse de thé, et que je lui souhaite bonne chance. Il semble contrarié, et un peu découragé. De mon côté, je lui demande pourquoi il s'est adressé à moi. Finalement, il a le courage et la gentillesse de s'expliquer plus en détail sur les raisons qui l'ont fait me contacter moi plutôt qu'un autre, et sur son souhait que je rencontre un "plus large public". Et là, je lui réponds ce qui suit :

"Cher X... (je ne donne pas son nom, car encore une fois, je ne veux pas interférer sur son projet), je réponds plus en détail à votre courrier qui, comme je vous le disais, m'a touché.

Vous me parlez de mon indépendance en tant que compositeur. Cette indépendance, qui me tient en effet à coeur, j'ai pu l'obtenir en gagnant ma vie par l'enseignement du cinéma et par l'écriture d'articles, notices de dictionnaires, livres, parfois de traductions : aussi bien des textes de recherche personnelle que des travaux plus ingrats de compilation. L'essentiel, encore aujourd'hui, de ma vie professionnelle consiste à m'adresser à des élèves, des audiences de conférences, ou des lecteurs dont la plupart ne savent même pas que je suis compositeur, et n'ont jamais entendu un son de ma musique, et cela me convient. Cela protège ma musique, et aussi, ne brouille pas mon travail de recherche historique et scientifique sur le son, sur la perception que j'appelle "audio-divisuelle" et sur l'histoire du cinéma sonore.

Artiste, on peut l'être pleinement sans gagner sa vie avec ce qu'on fait. Un professeur d'histoire-géographie, comme l'a été Julien Gracq, n'a pas à raconter ses livres devant ses élèves ; cela lui a assuré son indépendance d'écrivain, et offert, grâce à l'éditeur José Corti, le droit d'écrire à son rythme ses romans, qui continuent d'être appréciés (ma préférence va au Balcon en forêt, et à ce merveilleux récit, La presqu'île). Bien des compositeurs ont donné des leçons de piano, tenu l'orgue le dimanche à la Messe, administré des opéras (Mahler) ou dirigé des Conservatoires, et paradoxalement, c'était, sauf pour l'orgue, rarement un travail de musicien. Il me paraît absurde de vouloir à tout prix être "compositeur" ou "artiste professionnel" à temps complet si l'on y perd son indépendance et son rythme personnel, en répondant à beaucoup trop de sollicitations (ce fut le cas à mon avis de Iannis Xenakis, compositeur extrêmement original, mais submergé à partir des années 70 de commandes qui ne lui laissaient plus le temps d'approfondir son style) ou bien en réalisant beaucoup trop de musiques d'application, et en en y perdant la fierté de ce qu'on fait.

En ce qui me concerne, j'ai arrêté au cours des années 80 de faire des musiques et des conceptions sonores pour les films des autres, avec une exception pour Robert Cahen, pour lequel j'ai travaillé plus longtemps. Même avec ce dernier j'ai cessé il y a vingt ans environ, car je ne voulais plus être le "toutou", le "compositeur partenaire fidèle" d'un vidéaste, même ami, encore moins d'un(e) chorégraphe ou de tout ce que vous voulez, ayant observé qu'il y a toujours un rapport de forces, et que dans ce rapport de force avec les gens du spectacle et du visuel, même si ces gens sont des proches, le musicien n'a souvent rien à gagner, sinon de l'argent. Il faut que la musique retrouve la fierté d'être écoutée pour elle-même.

Si je suis indépendant, ne croyez pas que ce soit dans l'arrogance et l'auto-satisfaction ; cette position est souvent détestée, soupçonnée par d'autres, on la paye un certain prix, et moi-même, je doute souvent des choix et des refus que je fais, comme cela a été le cas avec votre projet. Mais j'essaie de suivre ce que je sens.

Je constate aussi que la notion d'œuvre musicale n'est plus comprise. Lorsque vous me proposez une création originale, avec pour condition de la donner à entendre dans une situation de plein air, et qu'en réponse je décline votre aimable offre en vous disant que ce contexte brouillerait la perception des sons et de la forme, vous entendez autre chose. Vous interprétez que j'appréhenderais - je vous cite - la "frustration de ne pas pouvoir restituer la finesse de la forme". Qui parle de "finesse" (les formes de mes musiques sont souvent carrées, claires, et évidentes dès lors que je les explique) ? C'est la forme entière qui est atteinte, brouillée, et donc l'œuvre qui se définit comme tout par celle-ci.

Si d'autres musiciens se fichent de la notion d'œuvre, c'est leur droit, créer des œuvres est seulement ma vocation. Même lorsque je collabore, exceptionnellement, avec des compositeurs que j'estime comme musiciens et aime comme amis (je parle du Filarium, composé avec Lionel Marchetti et Jérôme Noetinger et récemment édité sur CD), c'est pour faire une œuvre. Quant à Jérôme et Lionel, ils font aussi de l'improvisation en public et le font bien, mais je ne sais pas le faire.

Bien entendu, j'accepte toutes sortes de conditions de présentation partielle (extraits à la radio, etc...), mais l'important est que la situation soit claire et que les auditeurs comprennent qu'ils n'ont affaire qu'à un extrait. Je suis également reconnaissant envers les labels et organisations généralements privées, Metamkine, Brocoli, Motus, et d'autres, et envers les quelques personnes qui me jouent et m'éditent ; en ce sens, je suis "dépendant" d'elles, on ne peut se passer des autres. Mais elles respectent mon rythme de création et l'esprit de mon travail. Rien à voir avec le paternalisme du Groupe de Recherches Musicales, qui, lors du dernier concert - dernier à tous les sens du mot - que j'ai fait avec lui en 2012, m'a programmé dans des conditions bruyantes, diffuses et ouvertes, qu'il savait ne pas convenir à l'œuvre que je devais jouer, cela pour que je "rencontre", comme on dit, un "nouveau public", tout cela "pour mon bien" - voir plus bas - ainsi que me le disait un responsable du GRM.

Vous semblez baigner dans une culture de la psychologisation, tournée vers l'ego de l'artiste : il est question, pour reprendre vos mots, de ma frustration, de mes désirs, de mes attentes. Rien de cela ne compte. Je vous parle d'œuvres que je cherche à faire exister en dehors de moi, et où ce que j'ai éprouvé en les faisant doit disparaître et ne regarde personne.

Cette position, je le sais, peut sembler idéaliste. Celui qui a vocation à faire des œuvres (j'ai mis un certain temps à assumer cette vocation clairement, et des proches m'ont aidé à défendre mon travail musical, et à ne pas le présenter n'importe comment) est à la fois un idéaliste et un pragmatique : il peut accepter des conditions de présentations imparfaites, incomplètes, mais en même temps, il lui faut savoir sur quoi il ne cèdera pas, ce à quoi il ne consentira pas. Et, comme je le disais, je ne suis jamais sûr si j'ai raison. Mais j'ai plusieurs fois regretté de n'avoir pas suivi mon sentiment immédiat.

Quant au "large public" - je vous cite - que cette circonstance de présentation en plein air serait censée m'ouvrir, j'ai à dire deux choses :

1) A un certain niveau, même si cela peut choquer qu'on le dise, je ne suis pas si préoccupé par la quantité d'auditeurs, tout en appréciant une audience vaste, et en espérant pour mon œuvre une beaucoup plus longue durée de vie que pour moi. Par la qualité de l'attention pour mes oeuvres, si. Dans les conditions où je la crée maintenant, ma musique ne coûte pas cher à faire, et je peux donc passer plusieurs années à retravailler une pièce sans me hâter de la diffuser.

2) De quoi ce vaste public de plein air qui m'est offert serait-il le public ? Certainement pas de ma musique, beaucoup plus de la circonstance qu'il va créer par sa participation à votre dispositif. Le public sera beaucoup plus le public de lui-même, dans une sorte de narcissisme de la circonstance et de l'événement, qui règne aujourd'hui, et que j'ai annoncé et critiqué en 1994 dans un livre épuisé, Musiques, media, technologie. Je n'aime pas en particulier la vedettarisation des conditions techniques et des lieux de présentation.

Il m'est arrivé d'être joué dans une circonstance où, à cause d'une publicité insuffisante ou d'une promotion mal faite (affiches illisibles), il n'y avait dans la salle "que" six personnes. L'organisateur avait tendance à mépriser ce maigre public, et était tenté d'annuler. Je lui disais : bien sûr, je préfèrerais pour tout le monde, notamment vous et moi, que la salle soit pleine, mais même s'il n'y avait qu'une personne, elle est là, elle est le public, elle est venue, elle a donc droit à un bon concert, sachons l'honorer.

Symétriquement, le succès d'une œuvre crée d'autres problèmes, quand elle est trop jouée, trop connue, trop apparemment familière, et recouverte par la culture. Mais ce n'est pas vraiment encore mon problème ! Il y a un mot français qui exprime bien ce que je ne veux plus faire, et que j'ai fait (mais une amie regrettée m'a mis en garde contre cette tendance que j'avais), c'est le mot de "complaire", verbe qui signifie étymologiquement "plaire avec". A quoi bon complaire, si on ne "se" plaît pas ?

Je suis conscient que ma position risque de paraître romantique et aristocratique. En même temps, quand j'ai fait les œuvres de moi que vous citez comme vous ayant particulièrement plu, le Requiem (composé sur six mois), la Tentation de saint Antoine et la Messe de terre (élaborés au contraire longuement et laborieusement), je n'avais pas une ambition différente. Ce sont des œuvres qui ont certainement des défauts, mais elles ne sont pas complaisantes, elles ne cherchent même pas à "provoquer des réactions" dont je me repaîtrais ensuite, spectateur pervers de ce que j'aurais déclenché.

A ce propos, quelle est votre position par rapport au projet auquel vous avez souhaité m'associer, à quelle place y êtes-vous ? Si c'est celle d'un instigateur et d'un créateur de circonstances, ne vous dérobez-vous pas (vous seul pouvez le savoir, ou des personnes proches de vous et bienveillantes, comme d'autres l'ont été pour moi) aux doutes et aux angoisses qui naissent lorsque l'on est sur le chemin de son vrai désir - lequel est toujours largement inconscient - si ce désir était à la fois de s'exposer et de s'oublier dans des œuvres ? Je m'en préoccupe non "pour votre bien", à mon tour, mais parce que des gens qui me sont proches sont tentés par cette même dérobade où l'événement est préféré à l'œuvre, et que je le regrette à la fois pour eux, et pour le genre de la musique concrète. D'eux, en effet, je sais qu'au début, ils voulaient faire des œuvres.

Bien cordialement à vous et bonne chance pour votre projet."

HOMMAGE A ZULAWSKI

"Céder sur son désir", ce n'est certes pas ce qu'on peut reprocher à Andrzej Zulawski, qui vient de mourir. C'était un cinéaste intense et audacieux, même si je n'aime pas toutes ses œuvres.

J'ai écrit dans les Cahiers du Cinéma, quand j'étais membre de la rédaction, un article très mitigé sur L'Amour braque, 1985, transposition dans le Paris contemporain de L'ldiot de Dostoievski. Etienne Roda-Gil (l'auteur des paroles de Joe le Taxi) avait écrit pour le film des dialogues baroques, comme : “Je vais faire un cimetière marin autour de toi / Un diamant noir au creux des dunes / Du venin refroidi pour les chacals”. Mais selon moi, l'ensemble ne fonctionnait pas.

J'ai beaucoup aimé en revanche Mes nuits sont plus belles que vos jours, 1989, sur un texte de Zulawski lyrique, où Jacques Dutronc joue de sa voix parlée comme d'un instrument merveilleux et souple. Et bien sûr je garde un culte pour Possession, 1981, un de mes films préférés de tous les temps, poétique et halluciné, grotesque et terrible, émerveillement et horreur devant ces énigmes : qu'est-ce qu'un couple ? Que veut une femme ? Les acteurs, Sam Neill (le grand comédien néo-zélandais), Isabelle Adjani, Heinz Bennent, la photo de Bruno Nuytten dans le Berlin de 1981, le montage de Marie-Sophie Dubus et Suzanne Lang-Willar, le monstre de Carlo Rambaldi y sont fantastiques. Très grand film !

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