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ENTRE DEUX IMAGES n°17

30 avril 2015

DIMANCHE DE PRINTEMPS / LE COIN DU SIGNIFIANT : LA CHASSE AUX SIGLES QUI S’ÉPELLENT EST OUVERTE / LE MONDE AUTOUR D'UNE SCÈNE / TRUCHES ET AIAUTS SONT DANS UN TRAIN / LA MAIN DANS LES CHEVEUX

Borchert / Ehlers / Ulmer / Siodmak / Bellour / Schüfftan / Chirac / Sarkozy / Boulez / Inarritu / Fellini / Fléchelle / Chion René / De Funès / Fox / Zemeckis / Glover / Lynch / Kurosawa


DIMANCHE DE PRINTEMPS

Printemps à Grünewald ; la gracieuse Brigitte Borchert, allant sur la plage de Wannsee non loin d'où j'écris, avec sa copine brune (Christl Ehlers) et deux garçons de rencontre est un des nombreux attraits du film miraculeux de Siodmak et Ulmer Menschen am Sonntag tourné dans des conditions de documentaire en 1930, sur les petites gens de Berlin qui prennent le métro pour aller respirer le bon air au bord du lac. Ce chef-d'oeuvre muet a fait l'objet d'une belle monographie de Raymond Bellour (chez Yellow Now). Le film m'était connu, bien avant de le voir grâce à une belle édition DVD, sous le titre français un peu froid Les Hommes le dimanche, alors que "Mensch", c'est l'être humain, l'homme comme la femme, et on pourrait dire Les gens le dimanche.

Malgré les toilettes et les coiffures de l'époque, malgré les bus portant d'énormes publicités pour les cigarettes Juno, malgré les magasins de phonographes et les panaches de fumée des trains à vapeur, malgré les photographes publics travaillant avec de grandes chambres et les rues d'un Berlin depuis tout à fait détruit, Menschen am Sonntag semble avoir été filmé la semaine dernière ici même, tant tout y est naturel, vivant et beau, gentil et cruel à la fois : le petit couple où on se laisse aller, la fille qui aime traîner au lit durant le week-end, pardon le "Wochenende", les vieux dans les squares, les amies un moment fâchées à cause d'un homme, la saucisse que l'on déguste, le quotidien. La photographie d'Eugen Schüfftan est magnifique. Le problème du style de maquillage adapté à l'orthochromatique (maquillage qui a vieilli, malgré eux, bien des grands films muets) ne semble pas se poser dans ce film qui semble avoir été tourné avec la nouvelle panchromatique.

LE COIN DU SIGNIFIANT : LA CHASSE AUX SIGLES QUE L'ON ÉPELLE EST OUVERTE

Quand une publicité française comporte un slogan dans une autre langue, la loi impose de le traduire, même si le sens est évident. A charge pour un astérisque à la fin du slogan (qui n'est jamais en italien ou en arabe, évidemment, toujours en anglais !) de nous renvoyer à cette traduction figurant dans la même image, et dont personne n'a besoin.

L'exemple que je commente est trouvé dans le numéro du 27 avril 2015 du Parisien, version parisienne d'Aujourd'hui. Il s'agit d'une pleine page de publicité pour le changement de nom du groupe GDF-Suez, devenant "enGie". Pas "'Engie", ni "engie", mais, du moins pour le logo, "enGie", avec un "e" minuscule et un "G" majuscule - trouvaille qui évoque aussi bien un prénom féminin dans une chanson des Rolling Stones, qu'une contraction du mot énergie. Le slogan qu'on lit est : "By people for people." L'astérisque figure bien, et comme d'habitude il faut explorer l'image pour découvrir où se loge, en caractères menus, la traduction. Je finis par la trouver, bien cachée et profil bas : "par nous pour tous", au lieu de "par les gens pour les gens". J'ai remarqué depuis longtemps que ces traductions, que je m'amuse toujours à chercher, sont d'une inexactitude arrogante. Ce n'est bien sûr pas un hasard et les publicitaires savent ce qu'ils font ; ça favorise la mémorisation du slogan initial, le lecteur qui se sent fier de lire "l'anglais dans le texte" est content de relever la faute, et comme la prétendue traduction est également calculée pour sonner mal dans notre langue ("par nous pour tous", qui voudrait en France de ce machin sourd et mou ?), l'anglais original du slogan s'en trouve cautionné et valorisé. Il n'y a pas de petites ruses.

Maintenant, faudrait-il une loi pour imposer une traduction exacte et respectueuse du sens littéral ? Je crois qu'il y a d'autres urgences, mais un professeur de lettres peut très bien se servir de cet exemple pour illustrer le phénomène du slogan, le procédé rhétorique de l'assonance en français, l'histoire du rapport en français entre ce qu'on lit et ce qu'on prononce (personne n'étant censé dire : "par nousse pour tousse"), etc... Cela pourrait être fait sans moraliser et sans se poser en croisé anti-publicitaire ou anti-capitaliste, mais être présenté comme une leçon de choses...

GDF-Suez remplacé par "engie", c'est comme UMP (Union pour la Majorité Présidentielle, puis Union pour un Mouvement Populaire, voir mon blog n°6), que Sarkozy veut remplacer par Les Républicains. En d'autres termes, la chasse aux sigles qui s'épellent est ouverte, et bientôt ils seront synonymes de vieux syndicats CGT ou CFDT. Ainsi le CNPF s'est-il depuis longtemps "modernisé" en Medef (officiellement Mouvement des Entreprises de France, ce qui devrait faire Moudef !), et voilà comment nous avons, depuis 1998, un patronat moderne.

Dans un secteur différent, l'astuce de celui qui a suggéré à Pierre Boulez en 1975 d'appeler Ircam son Institut de recherche musicale, fut de créer un sigle ringardisant les groupes antérieurs à vrai dire beaucoup plus modestes économiquement, comme les GRM, GMEB, GMVL. Ircam est un sigle qui n'a pas l'air d'en être un et qui, comme l'écrivait Jean-Jacques Nattiez, sonne comme un nom de fleur. Une conséquence heureuse - pour Boulez - de ce choix fut que personne, à part moi à l'époque et jusqu'à ce jour, ne s'est préoccupé de ce que pouvait vouloir dire le CAM : en quoi donc pouvait consister cette "coordination acoustique-musique", et si l'Institut à présenté le moindre résultat sur ce plan.

Quant à la confiscation d'un mot comme Républicain qui appartient à tous - la justice, saisie je crois par un élu PS, se prononcera. Il est possible que, si elle est autorisée, le côté clivant de ce choix (il revient à opposer les "vrais" républicains à ceux qui ne le seraient pas) se retourne contre Sarkozy et la droite dite traditionnelle, tant la ficelle est grosse et malhonnête. N'ai-je pas, en 2012, après avoir voté Jospin au premier tour de la Présidentielle, accepté comme tant d'autres électeurs de gauche de jouer le jeu de ce qu'on appelé alors le Front Républicain, en votant au second tour contre Le Pen pour Chirac ? Lequel, réélu à 80%, a tout de suite été indigne de cette circonstance exceptionnelle et a continué sa petite politique de clan.

Et que se passe-t-il si en 2017, le second tour oppose Sarkozy et Marine Le Pen ? Comme beaucoup d'autres, je pense que cette fois-ci je m'abstiendrai.

LE MONDE AUTOUR D'UNE SCÈNE

Quant un film comme Birdman, d'Inarritu, que nous voyons à Berlin avec un certain décalage et qui me plaît beaucoup, obtient tellement d'Oscars, on oublie facilement qu'il ne les avait pas à l'avance, et il faut continuer de considérer selon moi ce film comme ce qu'il a été : une aventure loin d'être gagnée. C'est d'ailleurs une oeuvre qui a quelques rapports avec Huit et demi de Fellini : un homme de spectacle dans le brouillard au milieu de ses choix, de ses femmes, de son sentiment d'être perdu. Huit et demi gagna beaucoup de prix, notamment au Festival de Moscou, et cela, ainsi que le nombre de films qui s'en inspirèrent (de Truffaut à Godard, et de Wajda à Woody Allen) fit oublier que c'était un film vraiment... bizarre.

Le parti pris du réalisateur mexicain de faire comme si son oeuvre avait été tournée en un seul plan, alors que c'est beaucoup moins un défi que cela ne l'était avant (à cause du numérique) n'est pas vain. Il s'agit dans son film de la scène d'un théâtre, un bon vieux théâtre pour public âgé et endimanché, et aussi du parterre, des coulisses et des loges qui tournent autour de cette scène, et de la petite rue près de Times Square où est ce théâtre, et de la presqu'île de Manhattan où se trouve cette rue - une presqu'île que l'on ne voit pas mais que l'on sent. Autant d'occasions de basculements, de passages de frontières. Le réalisateur ne reproduit pas mécaniquement le truc du "film en un plan unique", comme une gageure creuse, mais il lui donne un enjeu renouvelé : en effet, avec son film, dans le réel cinématographique, pour nos yeux et nos oreilles, tout s'enchaîne en continu, tandis que dans leur réel diégétique, les personnages vivent des ellipses de temps, se reposent, font autre chose. J'aime aussi les moments du film où la caméra ne montre que des couloirs vides, j'aurais même aimé que ces moments durent plus longtemps : ils auraient été la vérité du lieu.

Sans doute, Bergman aurait fait, de ces allers-et-retours scène/coulisse/salle/rue, quelque chose de génial, mais c'est déjà très bien. Inarritu montre avec force la rue, le peuple, les petites gens, qu'il aime. Je préfère de loin ce film qui se déroule dans quelques kilomètres carrés (mais lesquels ! aussi mythiques pour moi que la cité de Venise) à son Babel, qui avait pour scène une bonne partie de la planète, et n'en donnait que des images touristiques.

TRUCHES ET AÏAUTS VOYAGENT EN TRAIN

Dans un train ICE de Paris vers Mannheim, je lie conversation avec mon voisin, un sympathique jeune Français venant passer une semaine à Kaiserslautern, où son frère suit des études. Il fait lui-même, me dit-il, des études de mécanique, ce qui englobe maintenant toutes sortes de choses, dont le contrôle de robots et la fabrication de membres de prothèse et d'exosquelettes destinés à des malades. Il me parle entre autres d'imprimantes 3D pouvant "sculpter" du cartilage organique, pour faire des oreilles externes. Comme moi il est de l'Oise, ce qui me donne l'occasion de lui demander si on utilise encore le mot "truche", que j'ai entendu enfant, pour dire "pomme de terre", et "aïaut" pour "jonquilles". Jonquille est un mot que j'ai appris plus tard, et qui reste donc à mon oreille un peu pédant et littéraire. Non, il n'a jamais entendu parler de truches et d'aïauts. Quant à moi je ne les ai jamais lus, au point d'être incertain de leur orthographe ; notamment pour le second, soudé donc à jamais à la voix de ma mère nourricière, Geneviève Fléchelle, née Santune : "dimanche, on va aux aïauts". Aucun problème qu'on ne les dise plus : c'est la vie naturelle des mots, qu'ensuite l'écrit vient, comme il le peut, recueillir.

C'est moi qui ai rompu la glace avec cet étudiant. Ma mère aimait ainsi engager la conversation dans les trains avec la personne que le hasard des placements ou des réservations lui avait donnée comme voisin. Depuis son décès en 1999, il m'arrive de faire comme Maman faisait, en pensant à elle et en "transmettant" ainsi.

Papa, lui, avait, en tant que père, des problèmes avec la notion de transmission. Fils unique d'un homme imposant qui l'écrasait de sa grosse voix, et de ses manières rogues et cassantes, il semblait chagriné que j'ai gardé son nom de Chion pour écrire et composer et aurait préféré, il me l'a dit, que je trouve un pseudonyme. Dans un autre registre, il s'amusait, sur un ton de dérision, à rappeler des maximes pseudo-stoïciennes à la noix, d'une sagesse à se suicider sur place, du genre : "Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer." Un maxime trouvée par lui je ne sais où, mais où tout de même insiste le son du mot "père". Mais René Chion avait cette curiosité formidable pour tout et pour le futur, et par lui j'ai découvert des tas de choses - entre autres, l'emploi précoce du magnétophone à bandes. C'est d'ailleurs pour retrouver pendant 48 heures mes magnétophones, en vue d'une oeuvre que je veux créer au Wissenschaftskolleg, que j'ai fait ce tour à Paris.

LA MAIN DANS LES CHEVEUX

L'année où au département cinéma de Paris III, j'avais proposé un cours de licence sur le Père au cinéma, il s'en était trouvé pour me demander : il y a tant de films que cela sur le thème ? En vingt minutes j'avais rassemblé de mémoire une centaine de titres, des plus populaires (Star Wars, les films avec Louis de Funès) aux plus cinéphiles (Dreyer dans Le Maître du Logis), en passant par les incontournables : Kazan, Ozu, Lumet, Tarkovski, Pialat. Parmi eux, évidemment, la trilogie Retour vers le futur. Contrairement au film de Ulmer et Siodmak, le film initial de Back to the future, 1985, semble avoir pris une double patine, mais qui en pérennise le charme : celle de l'époque où il se déroule principalement, l'année des Fifties où son héros de 1985 est transporté, et celle de l'année où il a été tourné trente ans plus tard. Ici, on voit Michael J. Fox, fraîchement arrivé en 1955 et entrant dans un fast-food pour s'y restaurer, se passer la main dans les cheveux en "imitant" inconsciemment celui qui, assis à sa gauche, est, sans qu'il le sache encore, son futur père potentiel, joué par Crispin Glover. Cet étrange acteur - Lynch lui donne un petit rôle dans Sailor et Lula - a refusé de jouer dans les séquelles tournées par Zemeckis en 1989 et 1990, ce qui a nui selon moi surtout au second film, contraint à des contorsions scénaristiques pour ne jamais montrer le personnage le plus intéressant. Absenté donc d'être père ? Quelle étrange et troublante, et parfois poignante histoire que la paternité : elle a offert à cet excellent acteur qu'est Brad Pitt, dans le film de Malick Tree of Life, son plus grand rôle à ce jour.

(Dans Kagemusha, de Kurosawa, un des nombreux cinéastes obsédés par le père, c'est le geste de se caresser la moustache de l'index qui crée la ressemblance et la filiation avec son double)