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ENTRE DEUX IMAGES n°6 / TOP LIST n°1

28 novembre 2014

AUTOMNE A GRUNEWALD / LE SIGNIFIANT SE DECHAÎNE 7 / TOP LIST 1 / LE SIGNIFIANT SE DECHAÎNE 8 : FAUTES D'ORTHOGRAPHE / DEJA-VU JAMAIS-VU

Fellini / Daney / Chirac / Jospin / Sarkozy / Verne / Tolstoï / de Ségur / Kafka / Andersen / Hugo / Lovecraft / Dick / Mann / Dickens / Proust / Giono / Miller / Melville / Homère / Butler / Flaubert / Salinger / Giraudoux / Nabokov / Kubrick / Lyon / Leroux / Derrida / Green / Liman / Cruise / Blunt

Beide stöhnen gemeinsam

"Beide stöhnen gemeinsam", "Les deux gémissent de concert", ainsi s'expriment les sous-titres allemands pour malentendants de cette édition DVD de Roma, 1972, de Fellini.

Fellini, mort en 1993, me manque toujours, il pourrait continuer à chroniquer notre époque. Il savait voir la beauté dans ce que beaucoup trouvent laid, la vie dans ce qu'on peut croire mort ; il n'est jamais devenu phobique par rapport à aucun aspect de l'histoire, de l'évolution de la société, et c'est une erreur de Serge Daney que d'avoir vu dans son dernier film, La voix de la Lune, un pamphlet "anti-jeunes" (L'exercice a été profitable, Monsieur). De Roma j'extrais cette image de matrone perpétuellement malade, comme la reine de la ruche, au centre d'un appartement romain en 1938, et accueillant son fils lui-même dolent.

Mais qui sait si elle ne rayonne pas de l'énergie qui semble lui manquer?

AUTOMNE A GRUNEWALD

Jamais vu autant de feuilles mortes, comme une invasion cosmique. Divers tas sur les trottoirs, que le vent disperse aléatoirement en tourbillons. Des feuilles que des hommes revêtus de masques chassent de ces trottoirs par des souffleurs, qui les amènent sur la chaussée. Là, de grosses voitures les avalent bruyamment comme des aspirateurs géants. Puis - une des phases de l'opération m'a échappé -, j'en retrouve des tas encore plus hauts sur d'autres trottoirs qu'ils encombrent, comme une gigantesque réserve de matière première (nous sommes dans le pays de la récupération et du tri sélectif). En même temps, sur les branches fragiles et nues de nombreux arbres, subsistent d'autres feuilles que le vent n'a pas encore fait chuter, et à travers lesquelles se dégage de mieux en mieux, quand je suis dans notre appartement, la vision, de l'autre côté, de telle villa blanche jusque-là inaperçue ou seulement devinée, au delà d'un de ces petits lacs artificiels dont le quartier est rempli et que parcourent de vrais canards (écrit le 10 novembre, à présent la dénudation est achevée).

LE SIGNIFIANT SE DECHAÎNE 7

Elections en France pour un nouveau président du parti UMP. Alors que tout le monde dit indifféremment "PS" ou "Parti socialiste", "FN" ou "Front National", personne dans les medias et les journaux, pourtant pointilleux sur les effets de signifiant, ne s'intéresse à ce dont les trois lettres de ce sigle sont les initiales. L'UMP, fondée en 2002 comme Union pour la Majorité Présidentielle, pour unir gauche et centre et faire réélire Jacques Chirac, se rebaptisa plus tard en douce, la victoire acquise, Union pour un Mouvement Populaire, ce qui permettait de garder ses lettres. Populaire, le parti que veut rediriger l'ancien maire de Neuilly-sur-Seine ? Aucun membre de l'UMP n'ose revendiquer cet adjectif, de sorte que si Lionel Jospin (pour qui j'ai voté, je le précise, au premier tour de la présidentielle de 2002) a pu se croire obligé de dire "je ne suis pas socialiste", les présidents de l'UMP n'ont jamais eu à protester : "je ne suis pas populaire".

On en reparlera si Sarkozy, qui a manifesté son intention de changer le nom du parti, actuellement un squelette vide, est élu (écrit avant le 29 novembre).

TOP LIST n°1 : ROMANS ET RECITS DE FICTION

Sans ordre, ni de préférence, ni alphabétique, ni de date de parution, ni d'âge quand je les ai ouverts, les vingt romans ou récits de fiction lus en entier avant 25 ans qui m'ont le plus marqué (règle : pas plus d'un titre par auteur) :

1) Voyage au centre de la Terre (J. Verne). Adulte, je suis allé là où le voyage commence, en Islande, et près de là où il se termine, le Stromboli.

2) Guerre et Paix (L. Tolstoï). Toute la vie s’y trouve. Ce livre lu à douze ans m’a accueilli avec ses nombreux personnages entre lesquels je ne suis jamais perdu, il m’a donné une famille et cette famille habite un monde, avec des villes, des arbres, le ciel. Je peux m'y promener, lecteur, comme un fantôme qui a toutes les clés.

3) La Soeur de Gribouille (Comtesse de Ségur). Son climat de sentimentalisme et de masochisme moral m'a beaucoup troublé.

4) La Métamorphose (F. Kafka). Je me suis identifié, bien sûr, à Gregor qui se réveille cafard géant, mais je vois aussi maintenant que c'est également l'histoire d'une jeune soeur, la préférée de Gregor, se métamorphosant en femme (voir les dernières lignes, rarement citées).

5) Les Cygnes sauvages (H-C. Andersen). J'ai toujours le projet de tirer une musique ou un film de ce conte, sans savoir encore sous quelle forme ; le détail du bras manquant du douzième frère, à la fin, continue de me hanter.

6) Les Misérables (V. Hugo). Comme je ne l'ai lu qu'après avoir vu le film de Le Chanois (1958), Jean Valjean ne peut pas avoir pour moi d'autres traits que ceux de Gabin. Quel magnifique feuilleton et quel bouquet de noms propres génialement inventés : Fantine, Javert, Cosette, Thénardier... Si j'en faisais un film, je le ferai commencer à partir du moment où Jean Valjean doit simuler son propre enterrement pour réapparaître vivant dans le couvent - sa vie, celle qui précède et celle qui suit, viendrait à partir de là.

7) A la recherche de Kadath (H.P. Lovecraft). Une des traductions de The Dream-Quest of Unknown Kadath, celle de l'édition 10/18. Moi qui ne suis pas sensible à ce qu'on appelle l'Heroic Fantasy, voilà l'exception.

8) Ubik (Philip K. Dick). L'exemplaire que j'ai acheté en 1971 contient une anomalie rare : la couverture est brochée la tête en bas par rapport au texte. Je me suis fait dédicacer cet exemplaire incongru par Dick lui-même, quand celui-ci est venu à Metz en 1977.

9) Le docteur Faustus (T. Mann). Ce roman a changé ma vie, je me suis identifié à la fois au compositeur damné (je suis devenu compositeur, pas maudit j'espère) et à son ami et biographe, un brave intellectuel humaniste nommé Serenus Zeitblom. Ma dualité s'y résume...

10) David Copperfield (Ch. Dickens). Je crains de le relire, comme si ma vie écrite à l'avance allait y défiler. Plusieurs personnages m'ont bouleversé.

11) A la recherche du temps perdu (M. Proust). Je suis allé jusqu'au bout, mais depuis je n'ai relu intégralement que les deux premiers titres : Du côté de chez Swann, et A l'ombre des jeunes filles en fleur, j'ai picoré dans la suite.

12) Le Hussard sur le toit (J. Giono), associé à l'exemplaire en lambeaux de l'édition Gallimard, et aux combles du chalet de vacances paternel à Vallorcine. Cette histoire terrible au milieu de destructions du choléra est en même temps comme une conte de fées.

13) Plexus (H. Miller). Une célébration de la vie par un homme lumineux, qui m'a remis beaucoup d'idées en place.

14) Moby Dick (Melville). Le roman est tellement bizarrement construit que je ne sais même plus si je l'ai lu linéairement. Il a l'accent du Livre de Job dans la Bible, ce qui est peu dire.

15) L'Odyssée (Homère). Dans la traduction cadencée de Victor Bérard, je l'ai dévorée à dix ans, sans m'apercevoir qu'il s'agissait de vers blancs, d'alexandrins enchaînés. Personne ou presque ne la lit en entier, alors que la construction de ce récit est stupéfiante. Je suis très sensible à la thèse, souvent ridiculisée mais surtout ignorée, de Samuel Butler (The Authoress of the Odyssey) qui, avec beaucoup d'arguments, y voyait l'oeuvre d'une femme.

16) Madame Bovary (G. Flaubert), lu dans une édition de 1880, l'année de la mort de Flaubert.

17) Franny et Zooey (J-D Salinger). Sans que je sache toujours pourquoi, ce livre, que j'ai déjà cité dans ce blog, est associé à une joie, une allégresse céleste.

18) Siegfried et le Limousin (J. Giraudoux). Je n'ai rien compris (j'avais 10 ans, et seulement le dixième des références culturelles nécessaires), mais j'ai été enchanté dès le titre, qui me l'a fait acheter en Poche, par les cadences et les balancements de l'écrivain. Il a donné un axe franco-germanique à ma culture.

19) Lolita (V. Nabokov). Une très belle histoire d'amour. Le film de Kubrick, qui "vieillit" l'héroïne, n'est pas si mal, mais pas si bien. Sue Lyon y est excellente.

20) Le fantôme de l’opéra (G. Leroux). Un magnifique feuilleton populaire français : comme c'est hélas la tradition chez nous, il y a eu beaucoup d'adaptations directes et indirectes dans le monde (dont le merveilleux Phantom of the Paradise), mais le cinéma français n'a pas su en tirer le très grand film qu'on pouvait attendre (on peut dire la même chose de Notre-Dame de Paris).

LE SIGNIFIANT SE DECHAÎNE 8 : FAUTES D'ORTHOGRAPHE

Dans L'écrit au cinéma, j'affirme que le coup de maître de Derrida fut sa fausse faute d'orthographe qui lui a permis de créer le mot "différance", à ne pas confondre avec "différence", bien que sa prononciation en français ne fasse nulle... différence. Encore un effet de marque, admirablement trouvé par le philosophe pour symboliser sa théorie de l'écriture et du prétendu (selon moi) phonocentrisme (selon lui) de la métaphysique occidentale. Mais cet effet même, et la fossilisation du signifiant "différance", ont pu l'empêcher d'approfondir sa recherche.

A propos d'une autre faute d'orthographe, mais une vraie et qui obsède les medias français, le "Omar m'a tuer", inscription tracée en capitales de sang par une victime dans laquelle un infinitif remplace un participe, vient de trouver un nième écho dans le titre d'un pamphlet : "Sarkozy s'est tuer".

Remarque à faire, si ce n'est fait : l'infinitif fautif permet d'éluder la question du genre de la victime, que le participe doit préciser si le complément d'objet le précède ("tué" ou "tuée").

Au début du XVIIe siècle en France, la faute n'était pas possible, car on prononçait encore le "r" des infinitifs, en tout cas dans les fins de vers au théâtre et dans la déclamation. Depuis, il s'est "amuï", comme on dit en linguistique : le phénomène des lettres amuïes, toujours écrites mais nécrosées dans la prononciation (y compris dans celle des liaisons, qu'on ne respecte plus, sauf chez Eugene Green - qui dans Le Monde vivant fait dire : "Je suis le Chevalier (r)au Lion"-), est partie intégrante du génie orthographique français, même s'il existe dans d'autres langues.

DEJA-VU ET JAMAIS-VU

Edge of Tomorrow, réalisé par Doug Liman, avec Tom Cruise et Emily Blunt. Le déjà-vu/jamais-vu (ce film en évoque vingt autres) fait partie du projet. Il y a cependant de multiples différences de structure entre Un jour sans fin, ou, plus récent, Code Source avec lesquels on le compare à cause de la boucle temporelle. Précisément, ici, ce n'est pas un délai de temps, c'est de recevoir la mort, souvent de la main d'une femme, qui fait le personnage, et le monde avec lui, revenir au début.

L'idée du film est de remettre à zéro dans les derniers plans, la relation des deux protagonistes, mais en même temps, il y a dans le réel cinématographique un effet d'"amnésie" (dans le réel diégétique, on ne peut pas oublier ce dont l'existence même a été effacée). Sur ce plan, Un jour sans fin et Memento, ont été déterminants.

Le personnage joué par Cruise a - indirectement - le pouvoir de ressusciter, mais lorsqu'il le perd dans son réel diégétique à cause d'une transfusion de sang, ce pouvoir continue de lui être accordé dans le réel cinématographique. Je fais allusion à la fin, où il se réveille dans un hélicoptère, et que la coupe nous fait croire qu'il émerge une fois encore de la mort : non, ce n'était qu'une ellipse. De la coupe cut comme mort (j'avais d'abord tapé "mot" - lapsus calami), dont on peut toujours ressortir vivant. Toute coupe serait une mort-et-résurrection ? Il y a des exceptions : la dernière coupe d'Eyes Wide Shut, cut sur du noir après le visage et le mot de Kidman : "fuck", est une mort-sans-résurrection.

Pour mes trois réels (diégétique, cinématographique, profilmique), voir mes cours de cinéma en téléchargement libre sur le présent site.

La première et dernière image découverte par Cruise d'Emily Blunt est très marquante (à chaque fois, elle ne l'a "jamais vu") : elle est belle, féminine, mais elle est horizontale, dessus et non dessous, pour un exercice de musculation. Deux films avec Tom Cruise dans lequel sa partenaire a la dernière image et le dernier mot.

Doug Liman - Edge of Tomorrow