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ONOMANIE, la série de la rentrée, chapitre 3

20 septembre 2026

Vous vous souvenez de la photo de la semaine dernière, avec la marque de vêtements French ? En fait, je parlais déjà dans mon tout premier blog du 7 septembre 2014 (merci Geoffroy de m'y avoir poussé), de ce qu'elle emblématise avec son N en miroir. Sur ce sujet, je n'ai pas changé. Douze ans plus tard, je déteste toujours ce jeu avec l'écriture et avec l'imprononçable, ce côté faussement rebelle, en même temps que je vois bien sa justification commerciale : privatiser les mots, s'accaparer ce qu'on appelle en français les noms communs, les adjectifs qualificatifs. J'applique la même réticence aux titres de films, comme le Seven de Fincher que certains trouvent très chic d'écrire sous sa forme logo : Se7en, mais que je préfère écrire seulement en six lettres.

Je disais donc, il y a une semaine, que le titre de mon Acoulogon a été créé (à partir d'acoulogie, un néologisme de Pierre Schaeffer) comme un nom propre, en même que comme un emblème tel que les auteurs ou les films, peuvent en créer. Acoulogon, cela peut être arboré. Le Nautilus de Jules Verne dans Vingt mille lieues sous les mers, le Pequod d'Herman Melville dans Moby Dick, le Karaboudjan et le Pachacamac d'Hergé dans Le Crabe aux pinces d'or et Le Temple du soleil, ce sont des noms de bateaux mythiques que des écrivains (Hergé en est un pour moi, en même temps qu'un conteur et un dessinateur de génie) ont fait vivre. Swift est grand non seulement parce qu'il a fait voyager Gulliver, mais aussi parce qu'il a inventé les pays de Lilliput, Brobdingnag, Laputa (l'ile volante), qui inspira un de  beaux films à Hayao Miyazaki. Hergé a aussi enrichi notre mappemonde de deux noms de pays voisins et ennemis, la Syldavie et la Bordurie. Si je n'aime pas cette pratique actuelle de récupérer les noms de personnages réels, Marylin Monroe, Roland Barthes, Philip K. Dick, pour leur inventer une biographie, leur prêter des pensées, imaginaires, qui sont souvent des projections agressives, je salue le génie d'inventer des noms de fiction : Edmond Dantès (remis à la mode par un film que je n'ai pas vu), de Dumas, Arsène Lupin, de Maurice Leblanc, Madame de, de Louise de Vilmorin, Christine Daaé de Gaston Leroux dans Le Fantôme de l'opéra, les Verdurin et le Swann de Proust, évidemment Hugo, évidemment Jules Verne, évidemment Duras, même Thomas Mann avec ses noms bizarres (Adrian Leverkühn, Hans Castorp), qui curieusement exaspèrent un autre grand écrivain, Peter Handke.

En écrivant à mon ami Hidekatsu Kawatake qui a de sa propre initiative, traduit en  japonais mon ouvrage de 1982 La voix au cinéma (cette traduction vient de paraître et j'en suis très fier) et qui est très curieux de lire l'Acoulogon, m'est revenu le nom d'Ataragon est C'est le nom d'un sous-marin volant qui apparaît dans le film d'Ishiro Honda du même titre, et qui, comme on le voit dans l'image ci-dessus, est de taille à affronter les dragons...

La terminaison en « gon » n qu'on peut dire en prononçant ou non le « n », se retrouve également dans Calgon, un produit anti-calcaire miraculeux. J'emprunte à l'entrée Wikipedia différentes versions du slogan de ce produit international :

  • allemand : Waschmaschinen leben länger mit Calgon
  • anglais : Washing machines live longer with Calgon
  • bulgare : Пералнята живее по-дълго със Калгон
  • croate : Perilica dulje živi uz Calgon
  • danois : Vaskemaskiner lever længere med Calgon
  • espagnol : Prolongue la vida de su lavadora, con Calgon
  • estonien : Pesumasin teenib kaua, Calgon
  • français : Les lave-linge durent plus longtemps avec Calgon

Les noms d'aliments ou de produits ménagers dans mon enfance étaient souvent magiques pour moi, ils renvoyaient souvent au latin : Astra (margarine), Omo, Pax, Crio (des lessives), Moulinex, etc … Il y avait aussi les marques dont on entendait les slogans sur Radio-Luxembourg, une des radios dites « périphériques » tolérées en France malgré le monopole, parce que leur émetteur était situé à l'étranger : « les parfums Bourjois, avec un J comme Joie ». Ce slogan m'est resté dans l'oreille quand j'ai composé L'Isle sonante, en prenant ce titre à Rabelais, et que j'ai fait dire à ma nièce Florence, pour l'incorporer dans son orthographe même (l'orthographe, c'est par excellence en français ce qu'on n'entend pas)  : « L'Isle sonante, avec un S, et un seul N ».

J'ai raconté que, contrairement au vœu de mon père, je n'ai pas voulu prendre de pseudonyme pour ma musique et mes livres, même si je comprends George Sand, George Eliot, Marguerite Duras, Julien Gracq, Stendhal, Blaise Cendrars, Lewis Carroll entre autres, pour les citer par leurs noms de plume, de s'en être créés un. Signer « Chion » m'a permis de faire mieux résonner pour moi et accepter le « on » dans mon nom, qui me renvoie à la fois à ce pronom collectif, veule et ambigu (« on dit que », « on se demande ») qu'à la terminaison du genre neutre en grec classique, qui a inspiré des titres comme le Decameron de Boccace, ou L'Heptameron, L'Icosameron, et mon propre Nycthéméron. Cela a aussi un coté cabalistique, comme le fameux Necronomicon inventé par Lovecraft, cette œuvre fictive attribuée par lui à l'« Arabe dément » Abdul al-Hazred , et que Sam Raimi, entre autres, fait intervenir dans Evil Dead. Le symbole du livre qu'il faut se garder de lire à voix haute.

En même temps, le « on », en français, c'est une « mise en commun ».

La distinction entre ce qu'on appelle en français les noms propres et, curieusement, les noms communs, a été si importante pour moi, que ce que n'est que tardivement que j'ai réalisé que beaucoup de patronymes français sont dérivés de noms communs ou d'adjectifs substantivés: les innombrables Legrand, Lepetit, Lelong, Lecourt, Legros, Legras, Lebrun, Leblond, Levert, Leduc, Leconte, Lemercier, Lemarchand, Levaillant, Lefort, et bien sûr Leblanc et Leroux que j'évoquais plus haut. Du coup, ils perdaient virtuellement leur majuscule et retombaient à l'état d'objets, de qualités. C'est en classe de sixième que j'ai découvert la langue allemande avec les yeux, et me suis émerveillé qu'elle fasse un usage aussi large de la majuscule jusque dans les substantifs, à part certains poètes comme Stefan George, qui de façon volontariste et sans avoir de suiveurs, ont raboté toutes ces capitales et écrit sans capitales sinon dans les débuts de phrase.

Mon amie Christiane Sacco, dans son beau et terrible roman Plaidoyer au Roi de Prusse, ou la première anamorphose, publié en 1980, chez Buchet-Chastel, tenait à ce que le nom ou plutôt le prénom de l'héroïne enfermée, émilie, soit imprimé sans majuscule à l'initiale, comme si l'épreuve qu'elle vit en faisait une non-personne, tandis que celui du personnage que celle-ci imagine venir la sauver, Amédée, commence par un A en majesté. Christiane, qui habitait Lyon, m'avait chargé, selon le souhait de l'éditeur, de contacter Françoise Dolto, dont elle avait été l'analysante, pour que celle-ci en écrive la préface (une mauvaise idée, selon moi) et m'avait confié une lettre à lui remettre, une lettre que bien sûr je n'ai pas lue. Je me suis présenté à l'adresse parisienne de Dolto, et suis tombé pile à une heure où elle rentrait chez elle. Elle m'a demandé, dans l'antichambre de son appartement de la rue Saint-Jacques, d'attendre qu'elle ait ouvert l'enveloppe et lu la requête , pour me donner sa réponse immédiatement. Cette réponse a été, dans le contenu sinon dans les termes exacts, qu'elle ne faisait pas de préface aux écrits des personnes qu'elle avait prises en analyse. J'ai rapporté cette réponse à Christiane. Finalement, la préface a été remplacée par une simple dédicace à Dolto, « l'autre voix de la mère », car dans ce livre la mère a des mots terribles pour défendre son enfant, des mots qui lacèrent. Deux semaines plus tard, Christiane m'a dit avoir reçu une lettre de la psychanalyste, qui avait finalement pris le temps de lui écrire, et qui donnait un sens à ce prénom d'émilie en l'écrivant : aime-y-lit. Comme si la mère d'émilie pouvait enfin aimer son enfant en lisant ce livre; comme si émilie était par ce livre digne d'être aimée.

Comme pour Christiane Sacco, le jeu sur les capitales (ou si l'on veut les majuscules) et les « bas-de-casse » (= les minuscules), comme on dit en jargon typographique reste... capital pour moi. En français, langue dite « bicamérale », il fait notamment la différence entre certaines formes poétiques et d'autres, selon que le vers, si vers il y a, commence par une majuscule ou non. Je ne me suis pas complètement habitué, même si j'en accepte la nécessité, à l'arasement typographique que les adresses de courriels font subir aux noms de personne, à tous les noms (sur l'arasement, voir mon blog du 30 septembre 2014, écrit comme le précédent à Berlin).

Alors, Acoulogon, que vous écrirez comme vous voudrez, c'est un nom pour moi, à majuscules, sinon tout en majuscules, ACOULOGON.  Il rime bien aussi avec Dragon, un mot qui vient du grec δράκων, οντος (ὁ). Cette coïncidence faisant rime, à laquelle je n'avais jamais pensé cjusqu'ici, avec le nom d'un animal fabuleux, symbole d'énergie tellurique (sauf dans le Siegfried de Wagner, chez qui le dragon Fafner dort lourdement dans sa caverne!) me plaît bien. Et si vous aimez les dragons, vous aimerez probablement comme moi le film de Rob Bowman Reign of Fire. Il est sorti en 2002.