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Pour une histoire débloquée (si possible) de la musique concrète, chapitre 8

12 juillet 2026

Vous le reconnaissez ? C'est un axolotl. Il y a plus d'une vingtaine d'années, le nom de cet animal n'était connu que des scientifiques, mais aussi des lecteurs de l'écrivain franco-argentin Julio Cortázar, qui écrivit sous ce titre en 1959 une nouvelle que le hasard m'a fait découvrir quelques années plus tard ; je l'ai lue probablement dans le mensuel Fiction, une revue de science-fiction et de fantastique que notre père René Chion achetait, et qui a été déterminante pour moi en me faisant connaître jeune les noms et les textes de Philip K. Dick, Philip Jose Farmer, A. E. Van Vogt, mais aussi d'auteurs européens comme Dino Buzzati, Philippe Curval, Thomas Owen. Depuis, ce nom d'origine probablement aztèque s'est répandu dans la culture populaire, notamment à cause, ai-je lu, des Pokemons.

Le propre de l'axolotl – je reviens à l'espèce animale - est de rester à l'état larvaire, et de pouvoir se reproduire sans vivre la mutation inscrite en principe dans ses gènes qui en ferait un animal de la famille des salamandres. Son évolution est bloquée quand il lui manque telle ou telle condition de vie, tant pis, il se reproduit tel quel. C'est comme une chenille qui ne deviendrait jamais papillon et se reproduirait chenille. On appelle ce phénomène « néoténie» ». Je vous invite à vous rendre sur Wikipedia, où vous trouverez des textes bien passionnants à lire sur ces questions. L'être humain, qui naît inachevé après neuf mois environ de gestation, et à qui cela impose une dépendance absolue et prolongée vis-à-vis de ses parents, dépendance qui n'est pas sans laisser de traces, est concerné par la néoténie.

Il y a quelques semaines, nous étions à un concert de création au Groupe de Recherches Musicales, et j'ai été frappé, comme je l'ai dit dans le blog précédent, par le fait que malgré la différence des techniques employées, elles se présentaient comme elles auraient pu se présenter quarante ans plus tôt, avec une esthétique (inconsciemment) « naturaliste ». Tout se passe comme si l'évolution de la musique concrète était restée à un stade bloqué, ce qui, à part chez quelques créateurs dont j'ai souvent écrit les noms dans mes blogs, la faisait se reproduire en mode axolotl.

Ça me dérange ? Oui, car dans l'art il en va comme dans la vie humaine. En effet, si nous sommes bien entendu des animaux, nous sommes des animaux humains, autrement dit une espèce différente des autres (comme le sont entre elles toutes les autres espèces), différente et spécifique, chez laquelle la stagnation équivaut à une régression.

J'ai aussi été très intéressé, quand je l'ai découverte, par la perspective dynamique développée par Françoise Dolto sur ce qu'elle appelle les différentes et successives castrations symboligènes pouvant mener l'être humain à une maturation, toujours exposée à se trouver bloquée.
Cette question m'occupe depuis longtemps. En 1972 – j'avais donc 25 ans – j'ai publié un texte dans la revue Musique en jeu, sur l'évolution de ce qu'on appelait alors la musique électroacoustique, où je proposais une comparaison entre les trois premiers stades d'évolution du cinéma, et ceux de la musique sur support. J'y voyais l'occasion d'un intéressant parallèle. Si je republie un jour ce texte évidemment daté, je ne sais encore ni quand ni où, ce sera sans en changer une ligne, bien que sur certains points j'aie changé de position (sinon ce serait tricher). Dans la période que je considérais, 1948-1972, tout était allé très vite, et la musique concrète ne s'était pas encore « installée » dans une routine ou un académisme.

Cet académisme-stagnation est arrivé quelques années après la période que j'examinais, et paradoxalement, c'est un changement de technique qui l'a favorisé, et surtout le fait d'attendre tout de ce changement technologique, à savoir le son numérique, soit en temps réel, soit en studio. C'est bien ce que j'appelle le numérisme (autrement dit, une doctrine, une idolâtrie, une superstition), et non le numérique, que je vise. Ce numérisme a fait classer les œuvres réalisées antérieurement sur disque et sur bande magnétique, comme des antiquités indignes d'intérêt, des pièces de musée qu'il était inutile d'étudier.

Récemment, j'ai travaillé bénévolement et avec un grand plaisir, dans les locaux de l'association Sonre, avec Isabelle Warnier, Bernadette Mangin et Luc Verrier, à nettoyer la Symphonie pour un homme seul de Schaeffer et Henry, réalisée sur disques en 1950, d'une partie de ses bruits de surface. Je voulais entre autres qu'on cesse de l'écouter comme un « primitif », mais qu'on y retrouve un art du « montage audible » qui pourrait inspirer des œuvres actuelles, de même que la connaissance du cinéma muet a stimulé des cinéastes contemporains aussi divers que possible. L'année prochaine, j'envisage un concert qui réunira autour de cette œuvre des compositeurs de différentes générations.

J'en reste là et je retourne à la finition de mon Nycthéméron, ainsi qu'à la préparation du lancement de notre Acoulogon – à bientôt donc, et bon courage.