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ENTRE DEUX IMAGES n°94

May 03, 2020

DÉCONFINEMENT DANS LE TEMPS : L’ANNÉE 1966

O'Toole / Hepburn / Grant / Holden / Wyler / Bacharach / Myers / Rappeneau / Noiret / Deneuve / Lhomme / Donen / Griffith / Paradjanov / Donner / Skolimowski / Godard / Hitchcock / Gide / Giraudoux / Resnais / Semprún / Montand / Bujold / Franco / Dasté / Marie / Ropars / Bailblé/ Araujo / Thulin / Bouise / Vierny

C'est bien Peter O'Toole et Audrey Hepburn que vous voyez ci-dessus confinés, pour les besoins du scénario, dans le placard à balais d'un musée parisien où ils vont commettre un vol. Après deux autres comédies, Charade (avec Cary Grant) et Deux têtes folles (avec William Holden), dans lesquelles ses partenaires étaient des hommes bien mûrs - et même plus que mûrs, Audrey Hepburn (1929-1993) trouve enfin un partenaire de son âge. L'acteur irlandais que rendit célèbre Lawrence d'Arabie est séduisant et lunaire, l'ex-princesse de Vacances romaines est fine et merveilleuse. Elle ne sait pas encore, bien sûr, qu'elle deviendra une icône pour les années 10 du XXIe siècle. Le film est Comment voler un million de dollars, réalisé par William Wyler, et ce film ne sait pas qu'il se situe en 1966, je veux dire : qu'il est représentatif d'une époque. Il ne l'a d'ailleurs jamais été, les années soixante n'ayant pas existé.

Nous sommes pourtant en 1966. Ou plutôt non : je suis en 1966 (j'y suis toujours peut-être), étudiant en lettres classiques et en musique. Je ne sais pas encore que l'année où je vis fait partie d'une période qu'on appellera plus tard les « années soixante », et même les « Sixties » (à l'époque, personne en France ne donne de noms aux décennies), et encore moins qu'on associera cette époque idéalisée à des films en couleurs pimpantes ainsi qu'aux chansons de Burt Bacharach, auxquelles Mike Myers rend chaleureusement hommage dans la série des Austin Powers. Pour moi, en 1966, il n'y a pas d'années soixante, il y a mes études, mes rêves, des amours, une famille éclatée mais néanmoins une famille, je dirais même une sur-famille. J'ai 19 ans, je vis encore chez ma mère à Vaucresson, tandis que mon frère est parti continuer ses études d'ingénieur à Paris puis à Lyon. Je vais à Nanterre pour ma licence de Lettres Classiques, et au Conservatoire de Versailles pour travailler la composition musicale (dans les classes d'écriture, car je ne sais pas encore que je ferai plus tard de la musique électroacoustique). Mais entre Vaucresson, Nanterre et Versailles, je passe aussi beaucoup de temps à Paris, où je ne peux pas savoir que je travaillerai et habiterai à partir de 1970, pour ne plus en partir (j'espère bientôt tout de même le quitter un peu). Un Paris que j'aime revoir aujourd'hui en 2020 tel qu'il était à cette époque, dans les limites de ce qu'en montrent les films. La Rive droite, par exemple s'y limite souvent sur l'écran aux lieux touristiques : Champs-Elysées, rue de Rivoli, Place de la Concorde, Ménilmontant, Montmartre.

Mon année 1966, celle que je retrouve au jour le jour en consultant un petit agenda que j'ai conservé, est ce qu'elle est : ni pimpante ni grise, ni en couleurs ni en noir-et-blanc. Beaucoup de films sortent encore en noir-et-blanc, de moins en moins mais on n'y fait pas attention. La Vie de château, premier long-métrage de Jean-Paul Rappeneau, une comédie vive avec Philippe Noiret et Catherine Deneuve, est en noir-et-blanc (image de Pierre Lhomme, il est vrai, un grand chef-opérateur), et personne ne boude le film, que je découvre le 5 février 1966, un samedi, salle de l'Impérial, sur les Grands Boulevards.

Des films, j'en vois beaucoup cette année-là, un peu de tout, et je les note sur le calepin dont je parle. Mais pas le divertissement de Wyler, qui sort le 31 août. Ce n'est pas que je suis snob. Peut-être me suis-je dit que ce serait juste un Charade-bis, or Charade ne m'avait pas trop accroché (je préfère d'autres réalisations de Donen). Je ne verrai donc How to steal a million que bien plus tard, le 30 avril 2020, sur écran plat, chez nous, confinés, et avec beaucoup de plaisir. Après un début certes poussif (les rapports conventionnels entre l'héroïne et son père escroc, joué par Hugh Griffith), le film décolle et la partie « cambriolage » est très réussie. Au passage, j'apprécie de voir ici et là, dans le film, des « cartes postales » en couleur des Champs-Elysées, de Notre-Dame et des bords de la Seine, en m'imaginant que je ne suis pas loin quand cela a été tourné.

En 1966, à en juger par les croix que j'ai mises aux films sur mon agenda, j'ai adoré Les Chevaux de feu, de Paradjanov (11 avril, au cinéma La Pagode, dans le 7e arrondissement, j'adore toujours cette oeuvre), j'ai bien aimé What's new Pussy Cat, de Clive Donner (26 février, au Vendôme, près de l'Opéra Garnier, il y a des chansons de Burt Bacharach), mais je me suis ennuyé au Walkover, de Skolimowski, que je n'ai jamais revu depuis (29 avril, au Studio de la Harpe dans le Quartier Latin, je me souviens seulement que le héros, joué par son metteur en scène tenant à montrer qu'il est « physique », ne tient pas en place même quand il est immobile) comme à Masculin-Féminin, de Jean-Luc Godard, découvert le 25 mai au cinéma du Studio Saint-Lazare près de la Gare du même nom, presque sur les lieux mêmes où il a été tourné, mais qui me paraissait se dérouler sur une autre planète. Une planète de cinéma, qui, contrairement à celles que me montraient le cinéma de s-f, les Carpathes de Paradjanov, les suspenses de Hitchcock, ou les comédies policières, ne m'intéressait pas du tout, tellement la société, les bistrots, les rues, n'y sont que des décors pour des dialogues de filles et de garçons en papier découpé sortis de magazines. Si l'on m'avait dit que Godard serait considéré un jour comme un grand cinéaste politique ou sociologique, y compris par des gens très politisés que j'estime beaucoup, j'aurais été très étonné.

Je n'étais pas politisé, c'est vrai, mais les différences de classe, comme je le disais dans mon blog n°19, je les connaissais, en étant passé brutalement d'une année sur l'autre, de l'ENP de Creil, Oise, au Lycée Hoche de Versailles, encore en Seine-et-Oise (ce grand département n'avait pas encore été démantelé). Et l'histoire du XXe siècle m'intéressait aussi, pas seulement à cause de mes travaux de maîtrise sur Gide et Giraudoux.

C'est pourquoi le 25 juin 1966 je suis allé voir avec un grand intérêt, dans un cinéma parisien dont je n'ai pas noté le nom, La Guerre est finie, de Resnais, que je viens seulement de revoir à nouveau le 1er mai 2020, sur notre écran de confinés. Partiellement inspiré par l'expérience de son scénariste Jorge Semprún (1923-2011), écrivain, militant, combattant, rescapé de Buchenwald et ancien membre du Parti Communiste espagnol dont il avait été expulsé, le film montre un certain Diego joué par Yves Montand (ci-dessous, de dos, écoutant la jeune Nadine, jouée par Geneviève Bujold), un combattant communiste de 1965 qui fait la navette entre son Espagne natale et sa France d'adoption, et se pose des questions à la fois sur les méthodes de son réseau clandestin et sur l'utilité de sa lutte pour renverser le régime de Franco.

A l'époque, je n'avais ni aimé ni détesté ce film ; j'avais remarqué le procédé récurrent du « flash-forward » (l'image anticipe ce qui se passe un peu plus tard), noté l'approche étrange et stylisée des scènes d'amour, mais aussi, sans tout comprendre faute d'une culture politique, « enregistré » des scènes dont je découvre 54 ans plus tard qu'elles m'ont instruit et marqué : l'amour et la pratique de la solidarité chez des communistes se retrouvant dans une cité d'Aubervilliers pour élaborer leur stratégie (magnifique scène avec Jean Dasté qui est le chef du réseau), la mise en cause de Diego par d'arrogants jeunes gauchistes qui le trouvent ramolli et dépassé (c'est filmé deux ans avant Mai 68, que personne n'aura vu venir), sa lassitude, son humanité.

Or, quand j'ai commencé à travailler à la radio mais aussi que j'ai mieux connu l'histoire du Théâtre National Populaire où mon père et sa femme nous emmenaient tous jeunes mon frère et moi, et enfin quand j'ai fréquenté les ciné-clubs de la FFCC, j'ai compris le rôle magnifique qu'avaient joué en France, dans les associations culturelles et à la radio, des membres et sympathisants du Parti Communiste Français pour créer une véritable culture populaire de la littérature, du théâtre, de la musique et du cinéma. Je regrette qu'un des effets collatéraux de l'effondrement électoral du PCF à partir de la fin des années 70 (effondrement dont certains de ses dirigeants ont été largement responsables) ait été l'affaiblissement et l'oubli de ce rôle, qui profitait à l'ensemble du pays et pas seulement aux communistes. Ce n'est pas un hasard si, en voyant le film de Resnais, je pense entre autres à mon ami Michel Marie, co-auteur avec Marie-Claire Ropars et Claude Bailblé d'un grand livre sur Muriel, mais aussi ancien rédacteur à la Nouvelle Critique, la revue culturelle de pointe du PCF. Michel Marie qui par la suite, outre ses ouvrages, a suscité, soutenu et dirigé l'édition de tant de travaux historiques et théoriques sur le cinéma, destinés à un large public. Nul ne connaît mieux d'ailleurs l'histoire du cinéma français, qu'il évoque de façon originale dans son récent La belle histoire du cinéma français en 101 films, chez Armand-Colin. Cher Michel, que je sais confiné avec Juliana près de Belo Orizonte, Brésil, j'ai cru voir ton sosie, y compris physique, en la personne mais aussi dans la personnalité de Jean Dasté, dans la scène que j'évoque plus haut. Quel grand homme fut ce créateur de la décentralisation théâtrale !

A part cela, en revoyant La Guerre est finie avec Anne-Marie, et en l'appréciant beaucoup plus qu'à sa sortie (la féminité d'Ingrid Thulin, la scène chaleureuse avec Jean Bouise, les cadres et la photo de Sacha Vierny), je ne perds pas une miette non plus des nombreux plans en noir-et-blanc du Paris de 1965-66, la Place du Panthéon, la rue de l'Estrapade, un quai de l'Ile Saint-Louis, le grand hall de la Gare de Lyon, en me disant que j'y étais, que je n'étais pas loin, que j'y suis toujours.