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ENTRE DEUX IMAGES n°77

March 24, 2019

SPECIAL « GRANDES MENACES ET REPONSES IRRATIONNELLES »

Rennie / Milestone / Wise / Barjavel / Peyrefitte / Mao Zedong / Neal / Cooper / Vidor / Jaffe / Capra / Huston / Robbins / Crichton / Herrmann / North / McKay / Cheney / Bale / Adams / Bush / Rockwell / Hussein / Kouchner / Lovelock / Serres / Latour / Rousseau / Vigny / Malick / White / Selous / Trumbull / Scott / Baez

Regardez ce que dit cet homme de grande taille, joué par le charismatique acteur britannique Michael Rennie – qui fut Jean Valjean chez Lewis Milestone - dans le film de science-fiction de Robert Wise Le Jour où la Terre s'arrêta (The Day the Earth stood still, 1951) : comment ne pas être d'accord ? Et cependant, à la fin du même film, il va se conduire et parler en brandissant l'argument unique – ou plutôt le chantage - de la menace et de la terreur.

Car ce monsieur, qui se promène sur Terre - en l'occurrence, dans les rues de Washington D.C., sous le nom de John Carpenter (initiales J.C., comme pour le John Connor de Terminator) et sous l'aspect d'un humain, est un extra-terrestre venu de loin et dont le nom réel est Klaatu. Klaatu représente une civilisation extra-terrestre ultra-puissante qui a le moyen de détruire notre Terre, et au nom de cette civilisation il ne se prive pas, pour montrer qu'elle en a le pouvoir, de créer sur la planète une grève de l'électricité. D'où le titre, qui m'a longtemps trompé avant que je ne voie le film dans les années 60 : ce n'est pas la Terre qui s'arrête de tourner, c'est le fonctionnement de l'humanité qui est paralysé et perturbé ! La grève en question épargne d'ailleurs miséricordieusement les hôpitaux et autres lieux vitaux.

La « grève » (mais cette fois-ci inexplicable et non intentionnelle, sans intervention d'êtres venus de l'espace) de l'électricité et donc des facilités, pour ne pas dire plus, qu'elle nous donne, est par ailleurs le point de départ du fameux roman d'anticipation de René Barjavel Ravage, paru en 1943 : roman franchement pétainiste et réactionnaire, condamnant les machines, et que j'ai lu dans les années 60. Passionnant et très agréable à lire, il fait l'objet d'un article détaillé, que je recommande – comme modèle de contextualisation historique -, dans le Wikipedia français.

Pour revenir au film de Wise, il a bien envie, ce Klaatu, d'atomiser notre Terre, une planète qu'il pense exclusivement habitée de politiciens obtus, de militaires hostiles et d'une populace bornée. Il est même tellement énervé qu'il estime suffisant de se promener incognito quarante-huit heures dans la capitale des Usa, pour se faire un avis sur l'humanité en général (cela me rappelle le ministre gaulliste Alain Peyrefitte qui, passant deux mois en Chine au temps du maoïsme, en tirait la matière d'un best-seller de plusieurs centaines de pages). Heureusement pour nous , un heureux hasard lui fait rencontrer une belle et intelligente veuve de guerre jouée par Patricia Neal (la partenaire de Gary Cooper dans The Fountainhead, 1949, de King Vidor, voir mon blog n°43) et son petit garçon Bobby, qui le réconcilient avec les humains. Il tient aussi à aller voir un savant atomiste pacifiste joué par Sam Jaffe, le Grand Lama du film de Capra Horizons perdus, 1937, et l'inoubliable petit docteur Riedenschneider du chef-d'oeuvre de John Huston Asphalt Jungle, 1950. A cause de ces trois rencontres, Klaatu renonce, mais lance un avertissement à la Terre devant le Capitole, avant de repartir dans sa soucoupe en compagnie de son robot. En substance, il nous dit : « nous sommes plus puissants que vous, et l'avons prouvé ; à côté de nos moyens à nous, vos bombes H ne sont que des fléchettes, et cependant, si vous continuez à vouloir faire joujou avec pour vous menacer les uns les autres, nous réduirons en poussière votre planète et les humains qui pullulent sur sa surface ». Comprenne qui pourra cette logique de fasciste !

Précisons-le : j'aime Robert Wise. Celui-ci a réalisé des films variés de genre (ce qui a nui à sa reconnaissance critique), comme La Tour des ambitieux, 1954, I want to live !, 1958, un éprouvant suspense sur la question de la peine capitale, Le coup de l'escalier, 1959, The Haunting / La Maison du diable, 1963, classique du film de phénomènes paranormaux, et pas seulement la belle Mélodie du bonheur, 1964 ou le magnifique West Side Story, 1961, co-dirigé avec Jerome Robbins. Même son techno-thriller de science-fiction d'après Michael Crichton, Le Mystère Andromède, 1971, est un modèle de narration et de rythme (Wise a commencé monteur). Parmi ces réussites, je compte Le Jour où la Terre..., qui a comme atout ses qualités de récit, et pas seulement la justement célèbre partition de Bernard Herrmann (partition dont je parle dans mon petit essai paru chez Capprici, Des sons dans l'espace). Néanmoins, pour des raisons qui tiennent à sa genèse (c'est l'actualisation par Edmund North, en pleine période de terreur atomique, période qui a duré jusqu'à la fin des années 70, d'un récit écrit en 1940), Klaatu est devenu, malgré les intentions pacifistes des auteurs, un répugnant personnage, et son chantage est colonialiste : c'est déclencher de toutes pièces une guerre dans un pays étranger qui ne vous a rien fait.

Ainsi, tout récemment, le brillant pamphlet cinématographique d'Adam McKay Vice montre comment Dick Cheney (Christian Bale), poussé par son épouse (Amy Adams, excellente comme d'habitude, ici en Lady Macbeth de la Maison Blanche), a convaincu le président George « W. » Bush (rôle où Sam Rockwell est meilleur que jamais) que la réponse appropriée à l'attentat meurtrier du 9/11 était de bombarder un pays qui, quoique dirigé par le tyran et criminel Saddam Hussein, n'avait rien à voir avec la destruction du World Trade Center. Dans le film, Klaatu ne fait que menacer la Terre, sans mettre en exécution sa menace, mais dans la réalité, les bombardements sur l'Irak, reposant sur le mensonge des « armes de destruction massive » ont ajouté bien des drames à un pays qui n'en avait pas besoin, et leurs conséquences n'ont pas fini de répandre dans le monde chaos, souffrances et meurtres, y compris contre les Américains innocents. En général, je n'aime pas les Klaatu, c'est-à-dire les redresseurs de torts chez les autres. Je crois comprendre que même Bernard Kouchner, qui s'est beaucoup engagé sur ce sujet, a assoupli sa notion de devoir d'ingérence humanitaire.

AU REVOIR KLAATU, BONJOUR GAÏA

Maintenant la hantise de la fin du monde, que j'ai bien connue, même en France, au temps de la Guerre Froide sous sa forme de « terreur atomique » , a changé de forme et d'objet, et on ressort souvent, pour alerter sur les dangers réels de la pollution et du réchauffement climatique, un autre croquemitaine que Klaatu : celui d'une Maman Planète, à laquelle on donne le nom d'une déesse grecque évoquée dans la vieille Théogonie d'Hésiode : Gaïa. Le Britannique James Lovelock aurait lancé en 1970 cette théorie d'une « entité planétaire » auto-régulatrice, ressuscitant pour l'occasion un nom divin connu des mythologues et hellénistes, et qu'on ne retrouvait que sous forme de racine dans ces mots comme géographie ou géologie.

Après Papa Klaatu, qui invoque les nobles idéaux de la raison mais finalement préfère montrer sa force et ses muscles, il nous faudrait donc, comme à des enfants qui ne comprennent que la toute puissance, une Maman Gaïa, gentille et nourricière quand on la respecte, mais capable de se venger durement ?

A en croire Wikipedia, Lovelock, en tout cas, est devenu plus nuancé sur la question, allant jusqu'à déclarer en 2012 au Guardian des choses que je pense depuis longtemps :

« Il se fait précisément que la religion verte prend la relève de la religion chrétienne. Je ne pense pas qu'on l'ait remarqué, mais elle a hérité de toutes sorte de termes utilisés par les religions. Les Verts utilisent la culpabilité. On ne peut pas se gagner les gens en disant qu'ils sont coupables de répandre le CO2 dans l'air. »

Je suis étonné notamment de voir Michel Serres et Bruno Latour utiliser et populariser l'hypothèse Gaïa, et croire pouvoir en « contrôler » l'usage, en ces temps propices à l'irrationalisme : le Contrat Naturel que Michel Serres forge sur le modèle du Contrat Social de Rousseau, ou le Parlement des Choses de Latour, sont des divagations qui ne prennent de sens que sous la forme de délires et de commentaires conspirationnistes. En effet, par quelle ventriloquie donnera-t-on à la nature, aux animaux, ou au choses leur supposée « parole » ? En termes rhétoriques, cela s'appelle une prosopopée - un fort beau procédé quand il est affiché comme tel. C'est ainsi que j'ai été frappé, très jeune, par ce passage du poème d'Alfred de Vigny La Maison du Berger, écrit vers 1840, où le poète, sans mélanger science, connaissance et mythe, ne se cache pas de « faire parler » la Nature, avec une majuscule, une Nature qui en fait est ce qu'on appelle aujourd'hui la « Planète » :

Elle me dit : « Je suis l’impassible théâtre
Que ne peut remuer le pied de ses acteurs ;
Mes marches d’émeraude et mes parvis d’albâtre,
Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.
Je n’entends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine
Je sens passer sur moi la comédie humaine
Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.
« Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,
À côté des fourmis les populations ;
Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,
J’ignore en les portant les noms des nations.
On me dit une mère et je suis une tombe.
Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,
Mon printemps ne sent pas vos adorations. »

Est-ce beau ! Pourtant, je ne crois pas à la Nature comme à une entité qu'on puisse faire parler, sinon poétiquement. Dans mon livre sur La Ligne Rouge de Terrence Malick, un bref essai devenu introuvable en France (il m'avait été commandé par Rob White pour sortir directement en anglais dans une traduction de Trista Selous), je me déclare même un « athée de la Nature ». Cette profession de foi, que je réitère dans Des sons dans l'espace, ne me fait courir bien sûr aucun risque, même dans les pays hélas trop nombreux où se déclarer athée vous amène en prison ou pire, mais elle a du sens pour moi : cela veut dire qu'il n'y a aucune entité « auto-régulée » qu'on puisse isoler comme telle de l'univers, avec un petit u. L'hypothèse Gaïa est un conte, et je suis sidéré que des intellectuels l'utilisent comme si l'humanité avait besoin d'une marionnette de plus. Le mythe qu'elle emploie n'est pas neutre, c'est le cas de le dire. C'est celui d'une mère parthénogénétique, toujours déjà-là, et potentiellement porteuse de tout pouvoir de destruction. 

Je suis sensible, pour cela, à des films comme le beau Silent Running, 1972 de Douglas Trumbull, et même au récent Seul sur Mars, 2015, de Ridley Scott. Qu'ont-ils en commun, à part de relever de la science-fiction, même si le premier film est pessimiste, en apparence, et le second optimiste (peut-être trop, en tout cas prématurément) ? C'est que tous deux dissocient la vie et la nature (terreau, atmosphère, végétation, animaux) de leur support actuel (notre planète). Un autre de leurs points communs est d'emmener dans l'espace une voix humaine qui chante : et pas n'importe laquelle, dans le premier, puisque c'est celle de Joan Baez.

En ce sens, la Terre, ou la Nature, pour moi, au sens merveilleux et mythique que je reconnais et auquel j'adhère, c'est n'importe quel endroit où l'on entend la voix de Joan Baez.