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ENTRE DEUX IMAGES n°53

5 mars 2017

SPÉCIAL "MAL-DIVISION SENSORIELLE"

Paradjanov / Kurosawa / Fellini / Nolan / Deleuze / Fléchelle / Klee / Langlois / Murnau / Dreyer / Marchetti / Montel / Maia Sacic / Serres / Bailly / Tsaï / Aristote / Shyamalan / Gide / Onfray / Chaffey

ÉVÉNEMENTS DE LUMIÈRE

Vous voyez cette image fixe ? Elle est extraite d'un plan du merveilleux film de Paradjanov Les Chevaux de feu, 1964. Ce qui se trouve derrière les marguerites filmées en contre-plongée, ce ne sont pas seulement deux enfants qui dansent ensemble, mais aussi, caché par la plus grande, le soleil. Un peu de vent fait que la fleur bouge sur sa tige, et que le soleil apparaît et disparaît. J'appelle cela un événement de lumière, et suis convaincu que c'est une des premières sensations prégnantes de la vie, lorsque le nouveau-né voit, c'est-à-dire, croit-on savoir maintenant, tout de suite, même si c'est encore confusément et sans couleurs. Il suffit d'ailleurs d'être cloué au lit quelque temps, par une maladie grave ou non, pour retrouver l'importance archaïque des événements de lumière. Il est un cinéaste moderne qui en fait usage abondamment, en dehors de tout prétexte "diégétique" (chez lui la lumière peut changer sans ce que ce soit à cause d'un nuage qui passe, ou d'une manipulation par les personnages de leurs moyens d'éclairage), c'est Kiyoshi Kurosawa, par exemple dans ses deux films récents Vers l'autre rive, 2015, et Le secret de la chambre noire, 2016. Comme je le racontais dans mon blog 22, Fellini était coutumier, à partir de Huit et demi, de ce genre d'effets, chez lui souvent associés à un affect de dévitalisation et de culpabilité. La science-fiction moderne est plus que jamais occasion d'en produire sur l'écran, y compris en relief. Dans Interstellar, 2014, de Nolan, qui n'est pas en 3D, il y a un nombre considérable d'événements de lumière diégétiques, parce que les personnages sont dans des véhicules spatiaux qui tournent constamment autour de sources stellaires ou lumineuses, comme si se succédaient pour eux à toute allure des milliers et des milliers de jours et de nuit, ce qui est une belle métaphore visuelle de ce qui leur arrive dans le temps.

Dans le temps : ce que je ne supporte plus dans la pétrification de tout ce qui est visuel au cinéma à travers le mot unique d' "image" (chez Gilles Deleuze, mais aussi dans les manuels de "lecture de l'image"), c'est qu'elle emploie le même mot que pour la peinture ou la photographie, et ne tient pas compte du fait qu'au cinéma c'est dans le temps et donc que ça bouge à une certaine allure. Notamment la lumière. Et c'est si important que même dans les films en images de synthèse, il arrive qu'on imite virtuellement des effets liés à l'objectif photographique, par exemple lorsqu'une lumière solaire ou de phare de voiture "tape" sur les lentilles de celui-ci.

Sauf grandes occasions, les éclipses solaires, par exemple (comme celle du 20 mars 2015), les événements de lumière sont généralement "scotomisés" dans la vie quotidienne, autrement dit on n'y fait pas attention. Mais dès que l'on filme, ils ressurgissent. Or, de plus en plus de gens filment, avec leur portable notamment, et ils les voient réapparaître, se faire évidents.

TRANS-SENSORIALITÉ DU RYTHME

Tout le monde, je crois, est sensible aux rythmes lumineux. Dans la maison de M. et Mme Fléchelle, le couple qui nous a élevés mon frère et moi, la cuisine qui était aussi la salle de séjour a longtemps été éclairée, le soir, par une ampoule au bout d'une lampe à suspension, qui se balançait parfois, faisant s'animer les ombres et sculptant différemment les visages. Puis du jour au lendemain tout a changé ; ils avaient installé au plafond un tube de néon, encore rare dans les domiciles français (c'était en 1955, disons). Au début, j'ai eu du mal à m’y habituer, parce que cette lumière supprimait les ombres (et leur mouvement quand la lampe bougeait) mais elle avait une pulsation à elle, que la langue française appelle joliment "papillotement". Puis au contraire, j’ai trouvé cette lumière rassurante, alors qu’elle paraît brutale à beaucoup. J’aime en Italie voir dans les restaurants ces néons partout et leur lumière très tranchée, cela me rappelle mon enfance.

Ma théorie sur la manie de laisser les postes de télévision allumés chez beaucoup de gens, même quand ils ne la regardent pas, est que cela remplace les variations, les rythmes et les mouvements de lumière que ne produit plus l’éclairage électrique d'intérieur, alors que les bougies, les chandelles, les lampes à pétrole (comme dans le prenant biopic de Terence Davies A Quiet Passion, sur Emily Dickinson) les produisaient naturellement. Le fait de fumer ou de brûler de l'encens crée aussi des micro-rythmes lumineux. Le rythme est un besoin chez l'homme, il s'en nourrit, que ceux-ci lui viennent du toucher, de l'ouïe, ou de la vue, les trois "sens" officiels concernés – c'est pour cela que la privation sensorielle est si dure.

Les rythmes, on les connaît depuis toujours : dans le sein de la mère, on a ressenti des variations de pression, des battements... Leur perception se transfère aisément d'un "sens" à l'autre. Mais, encore aujourd'hui, les sens sont mal étudiés, notamment en raison de la non-prise en considération du "trans-sensoriel" - le mot que j'emploie, depuis pas mal de temps, pour désigner des sensations qui ne sont d'aucun sens en particulier. Le rythme étant la principale, mais on peut y ajouter le lisse et le rugueux (sensibles à l'œil, à l'oreille, à la peau qui touche), le continu et le discontinu, tandis que d'autres ne peuvent par définition pas l'être. Par exemple la couleur n'existe que pour l'œil - et encore, pas pour les daltoniens prononcés, ceux à qui font défaut en trop grande quantité les cellules dites "cônes". Ce fait que la couleur n'existe que pour l'œil est précisément ce qui fait rêver que quelque part elle puisse trouver son équivalent dans d'autres sens, les fameuses "synesthésies" dont je doute. J'en doute, cela veut dire que si je les constate chez moi-même (j'ai des associations colorées quand j'entends des instruments classiques occidentaux), je reconnais en même temps qu'elles diffèrent tellement d'un individu à l'autre qu'on ne peut pas en faire de quelque chose de précis. Le mot allemand de Klangfarbe (littéralement : couleur du son), appliqué à ce qu'on appelle en français "timbre", est particulièrement leurrant, même si c'est un leurre poétique.

De même, cette merveille qu'est l'intervalle musical (octave, seconde, quinte, quarte, tierce) n'existe que pour l'oreille. Les tentatives de transpositions visuelles d'accords (dans certaines toiles de Paul Klee, par exemple), n'ont, c'est le cas de le dire, rien à voir. Pourquoi pas, si cela a servi de stimulant pour l'artiste ? Mais ne feignons pas de "voir" des quintes et des contrepoints dans un tableau. Cela me dérange quand on triche sur ses sensations, qu'on se gargarise de mots faux sur celles-ci. A côté de cela, les perceptions que j'appelle trans-sensorielles sont les mêmes, je dis bien les mêmes, pour l'œil ou l'ouïe notamment.

TOUTES LES SENSATIONS DANS LE MONO-SENSORIEL

Comment ai-je eu ce sentiment qu'il y a mal-division sensorielle ? A cause de ma découverte presque simultanée, dans les années 60, des projections de films à la Cinémathèque de Paris et des concerts de musique concrète (on disait à l'époque "électroacoustique" ou "expérimentale"), que je suivais avant d'œuvrer moi-même dans le genre.

Henri Langlois, fondateur et directeur de la Cinémathèque Française, avait en effet décidé qu’on passerait les films muets sans aucun son, sans piano, sans orchestre - et tant pis si ce n'était pas ainsi qu'ils avaient été montrés à leur sortie. J’ai vu ainsi Dreyer, Murnau, Griffith, dans le silence, et me suis aperçu que l’image était pleine de rythmes vivants, et que les sensations semblaient se regrouper dans un seul sens (je distingue ici sens et sensations). Par exemple, dans L'Aurore, de Murnau, l’entrée du tramway en ville combine des gros plans des personnages et au second plan le défilement de l’extérieur, à des rythmes différents. Lorsqu'il arrive sur la grande place, la foule des piétons représente l'équivalent de valeurs rythmiques fluides et rapides, et tout le passage de la campagne à la ville, où nous suivons la femme terrifiée et le mari contrit qui a voulu la noyer, est conçu comme une vaste “modulation sensorielle” et transformation rythmique.

Durant la même décennie, je découvrais la musique concrète et m'apercevait qu'avec une perception uniquement sonore (pas d'instruments à voir), toutes mes sensations me semblaient passer par le canal de l'ouïe. Lorsque je compose, j'ai toujours besoin de ne rien voir qui se donnerait comme la visualisation du son - d'où mon problème avec les logiciels de montage par ordinateur : heureusement Lionel Marchetti et Geoffroy Montel m'ont souvent aidé pour certaines œuvres, au stade de la finition.

Lors d'un concert que j'ai donné en 2012 pour créer ma Deuxième symphonie de musique concrète, j'ai fait précéder celle-ci de la projection du court-métrage de 1975, Le Grand Nettoyage, mais en coupant le son (Rodrigo Maia Sacic a mis ce petit film, avec mon accord, sur Youtube). Cela semble avoir aidé le public à se concentrer ensuite sur une pièce "acousmatique", car il s'est aperçu qu'en regardant mon film silencieux, il percevait des rythmes et des suggestions sonores par le canal visuel ; puis quand l'œuvre a commencé, dans laquelle au contraire il n'y avait plus que du son et aucune image, c'est comme s'il était mieux préparé à tout investir dans un autre sens, qui était maintenant celui de l'ouïe. Il avait pris conscience de sa sensibilité rythmique avec l'image muette, et il n'y avait plus qu'à déplacer cette sensibilité vers le sonore seul.

Par ailleurs, la musique concrète m'a fait découvrir que deux choses différentes passent par le haut-parleur (ou le son d'un instrument puissant) : une sensation et une forme dans la "fenêtre auditive" de l'oreille, et des co-vibrations dans le corps. Perceptions synchronisées et issues de la même cause, mais loin d'être semblables. Le son pourrait donc être, dans certains cas, bi-sensoriel.

GIVE ME FIVE ? OR MORE ?

Les sens, d'ailleurs, combien y en a-t-il ? Question ouverte, et l'un des livres que j'ai en projet est justement de la rouvrir, sans donner une solution pour la refermer autrement. Il y a "mal-division sensorielle" ? Bien. Vivons avec, et ne cherchons pas à recoller les morceaux. Mais connaissons-la.

Parmi les nombreux livres, souvent pédagogiques, qui s'intitulent Les cinq sens, j'en possède deux. Le premier est un essai compact d'un auteur connu, Michel Serres, paru chez Grasset en 1985. L'autre est la transcription, publiée chez Bayard en 2015, d'une intervention de Jean-Christophe Bailly à de petites conférences devant un jeune public, conférences dont Gilberte Tsaï est l'initiatrice. Les deux ouvrages, aussi différents que possibles, ont en commun de ne pas remettre en cause le fait qu'il y a cinq sens et c'est tout. Drôle d'idée pourtant ! Pourquoi pas six, sept ou cinquante, en tout cas plus que ceux qu'Aristote, dans son Traité de l'âme, énumère déjà comme une liste finie et sans appel, liste à laquelle on n'a presque pas touché depuis :

"οὐκ ἔστιν αἴσθησις ἑτέρα παρὰ τὰς πέντε (λέγω δὲ ταύτας ὄψιν, ἀκοήν, ὄσφρησιν, γεῦσιν, ἁφήν)."

... en français :

"il n'y a pas d'autre sens que les cinq, par lesquels je veux dire la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher."

Notez la formulation négative - comme s'il fallait barrer toute possibilité qu'il y en ait des tas et des tas, à ne plus pouvoir s'y retrouver.

Un jeune auditeur de la conférence de Jean-Christophe Bailly lui pose une question logique : y a-t-il un sixième sens ? Non, répond tout de suite le conférencier, sans demander "qu'entendez-vous par là"... Apparemment, Bailly a supposé une allusion aux perceptions paranormales, du genre de celles que désigne le titre The Sixth Sense, le film de Shyamalan, que j'aime d'ailleurs beaucoup, - et probablement c'était ce à quoi pensait le questionneur. Mais il pourrait être de bonne maïeutique de prendre la question à la lettre, ou de la faire préciser (comme professeur, j'ai souvent réagi un peu vite, comme Bailly, au lieu de déployer les implications d'une question).

Cinq sens seulement... Pourquoi pas plus en effet, mais du côté des sensations courantes ? Des sensations "additionnelles" et fort peu anodines, auxquelles, très curieusement, il a fallu donner des noms nouveaux et savants, qu'on n'emploie pas tous les jours. Le sens du chaud et du froid, par exemple (la thermoception), si important ; celui de la douleur (nociception, en fait, cela englobe des choses très différentes, internes et externes), celui de l'équilibre, aussi. Et la proprioception - cette faculté illustrée par le test du "se toucher le nez alors qu'on ferme les yeux", prouvant qu'on peut situer les régions de son corps sans autre référence qu'interne - qu'en faites-vous ? Et ainsi de suite.

Objection possible : mais pour tout cela, il n'y a pas d'organe visible spécialisé et localisé, comme les deux yeux, les deux oreilles, les deux narines ! Réponse : ce qu'on appelle le toucher, est-ce un organe localisé qui le capte ? Pourquoi le toucher serait-il un sens, et pas la thermoception ?

UN ALLER-ET-RETOUR BLOQUÉ

A propos de l'essai de Michel Serres - livre ambitieux et travaillé - j'ai beaucoup plus de réserves que sur d'autres auteurs, car la question devait y être discutée. Ce texte, dont j'attendais beaucoup sur une question qui m'occupe depuis longtemps, et que je n'ai lu qu'il y a trois mois, n'a pas grand-chose à dire. Il s'agit juste de valoriser le bien-vivre sensoriel tout en débinant le langage et les livres, comme si les deux domaines étaient ennemis. C'est le "Nathanaël, jette mon livre" des Nourritures terrestres, d'André Gide, mais en plus prétentieux et snob, parce que là où le Gide de 28 ans, acceptant les joies de la chair, louait des choses accessibles à chacun - le petit matin, la fraîcheur, un fruit - le Michel Serres de 55 ans tient à nous faire savoir qu'il est venu se recueillir au théâtre grec d'Epidaure, non pas en bande comme un vil touriste, mais tout seul ; et qu'il ne se régale pas de vin à dix euros la bouteille, mais de Chateau-d'Yquem, un des plus chers qui soit. Bref, son éloge des sens n'est pas celui de Monsieur Tout le monde.

D'autre part, j'éprouve une aversion pour les pseudo-Livres de Vie qui dénigrent la raison et la réflexion, alors que leurs auteurs sont des lettrés, et qu'ils en vivent même. Et puis, pourquoi exclure le langage et les mots de la sensorialité, alors qu'il y a en eux les assonances, le rythme et la rime ? Serres recherche un rythme dans le monde, et ne voit pas que ce rythme devrait être dans ses mots. Car son essai vise le bien-écrit, la cadence, l'élan, l'envol littéraire, et ne l'atteint pas. Comme certains autres universitaires français (je pense aussi à des textes de Michel Onfray, universaire en cela bien qu'il s'en défende), l'auteur ne veut pas prendre le risque du style aride, difficultueux, laborieux, qu'impose l'approche de certains sujets.

Contrairement à ce qu'écrivait Serres dans les années 80, le problème n'est pas selon moi celui d'un trop-plein, de code et de mots, et d'une insensibilisation aux sensations, mais d'un manque de verbalisation du ressenti. L'aller-et-retour sensation/nomination, qui fait l'humain, est bloqué, encombré pour différentes raisons, dont certaines très évidentes (l'obligation de formules frappantes et simplifiées pour être audible dans les mass-media). D'où des titres-chocs comme Les Cinq sens, ou Décadence.

Considérons maintenant cet homme de la préhistoire en train de banqueter (l'image est extraite du joli film de Don Chaffey One million years BC, 1966) : vous ne me ferez pas croire que ses sensations lui sont seulement données par la langue, et qu'il fonctionne avec seulement cinq sens bien rangés. Associés au goût, il y a l'odeur de ce qu'il mange, il y a la satisfaction de ses pulsions orales (avaler, broyer), la thermoception, le mélange du croquant et du fondant, le bruit certainement, et évidemment le plaisir.

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