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ENTRE DEUX IMAGES n°40

22 mai 2016

UN CHAMPIGNON DANS UNE BULLE / UNE FIN PROPRE / LES NOMS DE LIEUX COMME MANTRAS / DÉMATÉRIALISÉ, VRAIMENT ? IMMERGÉ, CROYEZ-VOUS ? / SUPRÊME DE VOLAILLE

Bonnet / Palmier / Kubrick / Meyer / Hilberg / Capek / Balzac / Duras / Resnais / Harwood / Hulot

UN CHAMPIGNON DANS UNE BULLE

Les deux images ci-dessus, celle particulièrement de droite, m'ont longtemps hanté après les avoir vues à l'âge de 7-8 ans, et elles sont restées 50 ans dans mon esprit avant que je puisse vérifier qu'elles avaient un support. Elles proviennent d'une bande dessinée de René Bonnet, peu connue mais dont j'ai cependant retrouvé une réédition parue en 2005 aux éditions du Triomphe, preuve qu'elle intéresse d'autres que moi. Il s'agit du Mystère d'Etrangeval, une aventure de Fripounet et Marisette parue en 1954. Une bande bizarrement dessinée, l'effet néanmoins sur moi a été fort. Surtout le phylactère à droite contenant à la fois une image et un texte, dont émerge un mot qui pour moi est resté longtemps terrifiant : le mot "désintégré", à l'époque couramment employé à propos de la guerre. La désintégration des corps humains était associée automatiquement à l'explosion d'une bombe atomique. Autour de moi les adultes en parlaient, non seulement parce que les bombardements d'août 1945 sur Hiroshima et Nagasaki étaient récents, mais aussi parce que le surarmement des deux grands blocs "occidental" et "communiste" inspirait la peur justifiée d'une guerre nucléaire. Cet effet aurait été celui d'une dispersion instantanée des atomes constituant votre personne, d'un retour à l'indifférencié absolu n'ayant plus rien même de vivant (alors qu'un reste de corps peut contenir encore, et pour des millénaires, de l'organique).

UNE FIN PROPRE

C'est pourquoi ma mère, redevenue Thérèse Palmier après son divorce, nous répétait souvent - elle qui, née en 1917, avait connu l'Occupation, ainsi que les bombardements alliés sur la base allemande en bordure de Creil - qu'au moins avec la guerre atomique, ce serait propre : on est quelque chose puis tout d'un coup on n'est plus rien. La mort sans souffrir ni attendre. Hélas, cela n'avait été, dans les deux villes japonaises frappées, que le cas de quelques "privilégiés" parmi les victimes, ceux qui étaient au cœur de l'impact. Mais en tout cas, elle, cette idée de fin propre la rassurait.

Maman elle-même devait mourir subitement en 1999 d'un arrêt du cœur, sans souffrir (je l'espère en tout cas), seule dans son fauteuil devant la télévision, où la retrouva le jour même sa voisine de palier à laquelle elle avait, prévoyante, confié sa clef. La veille, je lui avais téléphoné d'Argentine, et le jour même ma femme Anne-Marie avait parlé avec elle sur sa prochaine hospitalisation pour faiblesse cardiaque. Quelques mois plus tôt, Stanley Kubrick était mort subitement d'un arrêt cardiaque dans son sommeil, et avait été retrouvé sans vie au matin. Son œuvre témoigne de sa hantise atroce à l'idée de "se sentir mourir" ("'My mind is going. I can feel it", dit l'ordinateur de 2001, L'Odyssée de l'espace, voir aussi Les Sentiers de la gloire, Full Metal Jacket, et la mort du petit garçon de Barry Lyndon), et cela apparemment lui fut épargné. Je pense à lui parce que dans le film qu'il a consacré au scénario-catastrophe de la fin du monde, Dr Strangelove (un chef-d'œuvre), celle-ci est représentée sous la forme abstraite et poétique d'une efflorescence de champignons atomiques, au son d'une chanson ironique qui promet qu'"on se retrouvera". Nombreux sont les films des années 50 et 60, sérieux, ou, comme celui-ci, à la fois profond et satirique, à représenter ainsi le péril nucléaire - comme quelque chose de pur, d'absolu, et d'abstrait, dans ses effets sur les populations.

Ce n'est qu'en 1983, avec le téléfilm de Nicholas Meyer The day after, que le cinéma chercha à montrer concrètement la bombe atomique comme un mal qui n'était ni abstrait ni absolu : il y aurait, comme il y avait eu déjà à Hiroshima et Nagasaki, mais aussi lors des expositions aux radiations créées par les essais atomiques dans le monde (ceux de la France notamment) des malades, des souffrants et des mutilés se traînant ; mais pas ou peu de "champignons de fumée" sur pattes, comme à Etrangeval. De même, les accidents de Tchernobyl et Fukushima (dont je ne veux pas minimiser la gravité, ni noyer la responsabilité en les nommant "accidents") ont rarement donné lieu au "tout ou rien" - appréhendé, ou dans les dires de ma mère, idéalisé - de la désintégration atomique. Ceux qui ont reçu au Japon la bombe de très près ont disparus d'une manière qui semble absolue et dit-on se sont "dématérialisés", mais ce n'est un absolu que relatif : il concerne le corps, les atomes sont toujours quelque part.

LES NOMS DE LIEU COMME MANTRAS

La perte de conscience d'un individu menant à sa mort par cessation prolongée de l'irrigation du cerveau peut être instantanée ou presque, alors que le corps continue de présenter un aspect intact. Mais les gens ont besoin d'absolutiser le nucléaire. Une écrivaine française a récemment déclaré, à propos d'un roman inspiré par Fukushima qu'elle venait de publier : "c'est un comble que l'homme ait réussi à créer sur terre un endroit inhabitable par lui-même ! ". Peut-on faire l'objection à cette personne que le problème n'est pas du tout là, puisque la quasi-totalité de la surface terrestre est déjà hostile à toute vie humaine, si l'homme n'amène pas sur place des vêtements, de la nourriture, éventuellement du feu, et, de préférence sur la mer, un esquif. Ce roman, en tout cas, semble vouloir faire de Fukushima un nom magique synonyme d'absolu. Or, les marchands d'absolu m'énervent, parce qu'ils idéalisent, et empêchent de penser concrètement.

Je ne discute pas le fait de faire un absolu métaphysique des camps nazis d'extermination ou de travail (j'ai visité celui de Buchenwald, et lu l'ouvrage de Raul Hilberg), mais je discute celui de le faire bêtement et mécaniquement, de le faire quand n'a pas quelque chose de précis à dire, et qu'on se contente de répéter dévotement certains noms propres comme des mantras. En effet, les fabricants d'absolu (pour citer le titre français du roman satirique du tchèque Karel Capek Továrna na absolutno, 1922, où il est question de désintégration de la matière) aiment bien fétichiser un nom de lieu : Ushuaïa, Hiroshima, ou plus rarement une date (Nine-Eleven), tout leur va.Je pense qu'abuser de l'absolu est une démarche obscurantiste dès qu'on prétend penser et analyser, alors que dans la fiction et la poésie, c'est licite.

Le romancier qui, comme cela arrive chez Balzac, assaisonne sans compter sa narration de mots absolutistes comme "toujours, jamais, suprême, partout, rien, tout, sublime", ne risque que le ridicule (ou bien, comme l'auteur de la Comédie humaine, il les fait accepter par la richesse des situations et des détails) ; Marguerite Duras peut scander dans le film de Resnais Hiroshima mon amour, "Tu n'as rien vu à Hiroshima - j'ai tout vu, tout" - rien, tout, Hiroshima, c'est très beau. Mais lorsqu'on écrit un essai, ou un ouvrage historique ou théorique, c'est stupide et me met mal à l'aise, l'esprit critique en est paralysé.

DÉMATÉRIALISÉ, VRAIMENT ? IMMERGÉ, CROYEZ-VOUS ?

Lors d'une discussion chaleureuse que j'ai eue avec des étudiants de l'Esec, nous avons parlé des techniques dite de "réalité virtuelle" ou "augmentée", et je leur ai dit que la formule est un peu exagérée. Le GPS est devenu courant mais n'est pas plus déréalisant que de disposer d'une carte routière. Ce qui l'est beaucoup plus, c'est de pouvoir circuler très vite dans un véhicule isolé, chaud et confortable, en oubliant qu'on peut, au volant de cet engin, tuer ou se tuer. De toutes façons, l'utilisateur de réalité dite "virtuelle" continue de trimballer son propre corps et son histoire.

Il fut question aussi, au cours de notre discussion, des supports audio-visuels dits - abusivement pour moi - "dématérialisés" - ce qui me renvoie au "désintégré" de la bande dessinée de René Bonnet. Je venais précisément d'évoquer devant eux la question de l'œuvre musicale (matérielle ? immatérielle ?) en partant de ma pièce La Ronde, une musique concrète composée en 1982. Avant de la leur faire entendre sur un CD, j'avais tenu à amener et à montrer l'original - une bande magnétique de plusieurs centaines de mètres et de 6,5 mm de large, enroulée sur son noyau avec les collants, ainsi qu'à évoquer le fait que même apparemment dématérialisée, elle ne peut jamais l'être : il lui faut toujours un support concret, qu'il s'agisse d'une clé USB, d'une portion de disque dur, ou quelque part dans le monde d'un serveur. Ce support est aussi matériel qu'une bactérie. Si on le croit dématérialisé, c'est qu'il est inaccessible à nos sens "naturels", à l'œil nu, aux oreilles nues, à nos mains nues, mais cela fait longtemps que l'homme travaille sur et avec des phénomènes inaccessibles à ses sens. Il n'y a donc pas de "dématérialisation" de la musique. La notion d'œuvre immatérielle est un absolu de pacotille.

Tout comme avec le mot "immersif", un mot commercial, qu'on entend aujourd'hui partout pour décrire des manifestations où l'on serait "plongé" dans l'œuvre. Quelle drôle d'idée. En effet, même devant Avatar ou Star Wars 7 projetés sur grand écran, avec les lunettes qui permettent de voir en relief et des haut-parleurs aux quatre coins de la salle, on n'est pas "immergé" ou si peu. Je sais quelque chose de l'expérience d'être entouré de haut-parleurs (j'ai fait des concerts où il y en a avait des dizaines et des dizaines, et c'est un tel plaisir de les guider), mais une immersion, non. On est plus "immergé" dans une baignoire voire en marchant dans un lieu très peuplé ou une forêt - odeurs, sensations - que dans n'importe quelle de ces manifestations.

Il y a deux semaines, j'ai eu la joie de donner, grâce notamment à Mark Harwood, mon Requiem à Londres au Café Oto, où j'avais déjà créé en 2010 La Vie en prose. A ma demande, je n'avais cette fois-ci "que" quatre paires de haut-parleurs, mais des très bons ; le public était disposé comme je le souhaite, c'est à-dire par rangées de chaises toutes orientées de la même façon que moi, quatre haut-parleurs devant, deux sur les côtés, deux à l'arrière. Guidé par mes gestes à la console de diffusion, le son des deux pistes pouvait provenir de tous les côtés, ou seulement des haut-parleurs de devant, ou de l'arrière, ou bien circuler rapidement. C'était spectaculaire (en tout cas beaucoup de personnes m'ont dit à la sortie avoir été émues), mais c'était moins immersif que de rester coincé dans une rame de métro bondée. La différence est que c'était organisé dans le temps, structuré, condensé, scandé, humanisé. Et c'était seulement sonore. La concentration sur un seul sens, ici l'écoute, est parfois plus efficace que la pulvérisation sensorielle du "multi-media".

Je n'ai rien contre la sensation, et notamment le cinéma à sensation, que j'apprécie comme le son de l'orchestre dans une symphonie ou un opéra, mais je suis contre la survalorisation des "sensations" chimiquement isolées (les fameuses "décharges d'adrénaline") aux dépens des émotions, de la raison et de la forme, au détriment de l'humain. Et je suis dérangé par l'hystérisation des mots qu'encouragent la publicité et la télévision.

SUPRÊME DE VOLAILLE

À cause de cela, je n'ai pas envie de voter un jour pour Nicolas Hulot, si celui-ci se présentait aux élections de 2017, car cet homme a créé une émission de télévision très bête qui s'appelait "Ushuaïa, le magazine de l'extrême", en prenant prétexte de ce qu'Ushuaïa serait le nom de la ville la plus septentrionale du monde. N'importe quoi. Car tout dépend de ce à quoi s'applique l'adjectif "extrême", ici substantivé. L'extrême de quoi, en effet ? Même un cure-dent possède deux extrémités. Des extrémités, il y en a partout, c'est une notion relative à une échelle et un contexte donnés. 100 degrés Celsius de température, c'est extrême pour l'eau à une altitude donnée, où ça la transforme en vapeur (en très haute altitude, elle bout à bien moins de 100%, d'où le problème pour boire chaud), mais pour faire fondre certains métaux, ce n'est rien.

Voici ce qu'écrit Wikipedia France sur l'émission de Hulot, et je trouve cela très savoureux :

"Au départ, Ushuaïa, le magazine de l'extrême est présenté en plateau par Nicolas Hulot dans un décor représentant un bateau avec un bruitage évoquant le vent. Le présentateur commente des images achetées à d'autres productions. Mais l'émission ne convainc pas Patrick Le Lay qui compte l'arrêter. Dominique Cantien, directrice des divertissements de TF1 considère que l'erreur vient du fait que pour faire rêver les téléspectateurs, il faudrait pouvoir quitter le plateau et que Nicolas Hulot puisse jouer son rôle d'aventurier au bout du monde."

Aventurier ! Appliqué à quelqu'un qui ne pouvait pas se déplacer sur la planète sans être filmé par une équipe de tournage et sans être payé, c'est une insulte à ce que ce mot conservait de beau. Je sais bien que cet-ex marchand d'"extrême" est lié par des contrats, mais j'aurais aimé que le donneur de leçons converti à l'écologie qu'il est devenu fît un petit mea culpa sur la part qu'il a prise dans l'abêtissement de son pays, en promouvant la fausse valeur d'un adjectif substantivé en dehors de tout contexte.

Je ne suis pas allé à Ushuaïa, mais Anne-Marie et moi avons passé trois jours pas si loin de là, dans la ville chilienne septentrionale de Punta Arenas, dont la normalité m'a plu. J' y ai vu des gens, des maisons, des chiens, des voitures, l'électricité, des hôtels, des entreprises, comme dans ma ville natale de Creil. On ne pense pas du matin au soir qu'on est à la pointe de l'Amérique du Sud.

Non loin de là où j'habite à Paris, vient de s'ouvrir l'unique boutique en Europe, à ce jour, d'une marque dont jusque-là j'ignorais tout : Supreme, sans accent circonflexe. Un événement auquel Les Inrocks et Libération ont consacré chacun deux pages. Or, il s'agit en gros de planches à roulettes et de tee shirts. Les jours de promotion, on voit des "jeunes", majoritairement des garçons, faire la queue durant des heures sous la surveillance de gardiens reliés à la boutique par portable, afin de venir calmement et sans troubler le quartier acquérir des tee shirts censés être rares, mais qui ressemblent à n'importe quel autre tee shirt.

Si l'on adhère aux valeurs longtemps affichées par Nicolas Hulot, il est possible que l'expérience ultime de la vie soit de se déplacer dans les rues d'Ushuaïa sur un skateboard de marque Supreme, puis de rentrer dans un restaurant dîner d'un "suprême de volailles" (image ci-dessous). L'hystérisation capitaliste du signifiant-marque, un signifiant fétichisé et isolé de la phrase, trouverait là un accomplissement.