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ENTRE DEUX IMAGES n°16 / TOP LIST n°11

19 avril 2015

TOP LIST n°11 : VINGT VERSIONS DE CHANSONS FRANCOPHONES QUI M'ONT MARQUÉ AVANT L'AGE DE 40 ANS / TRISTOUNET / "JE VOUS FERAI AIMER LA VIE" / HARINEZUMI

de Oliveira / Fellini / Ekberg / Mastroianni / cinquante interprètes, auteurs, musiciens compositeurs / Wagner / Henry / Kuriyama


Le grand Manoel de Oliveira est mort à 106 ans, mais je lui rends hommage en évoquant un autre cinéaste, qui, sans vivre aussi longtemps que lui - loin de là - a laissé travailler l'âge sur son oeuvre et sur ses acteurs : Federico Fellini. Ici, une image d'Anita Ekberg, également disparue récemment, telle qu'elle est montrée en 1987 regardant - aux côtés de son partenaire de la Dolce Vita, Mastroianni - la déesse qu'elle avait été en 1960 dans la fameuse scène de la fontaine de Trevi, projetée en muet sur un drap. Et Fellini, à nouveau, en fait une déesse.

TOP LIST n°11 : 20 VERSIONS DE CHANSONS FRANCOPHONES M'AYANT MARQUÉ AVANT MES 40 ANS

Pourquoi cette limite d'âge ? Pour me permettre d'incorporer une chanson de 1986 qui reste pour moi magique. Comme d'habitude, aucun ordre de préférence, une chronologie volontairement mélangée et un seul titre par interprète ou groupe. Mais ici, il s'agit de versions, car ces chansons m'ont marqué non en soi mais à travers un interprète et souvent l'enregistrement particulier par lesquels je les ai découvertes, un arrangement, un effet sonore, etc...

1. En sortant de l’école, poème de Prévert et musique de Kosma, par Agnès Capri : c'est une chanson rare, "durchkomponiert" comme on dit ici pour différencier les lieder où la musique suit le texte au fur et à mesure sans répéter un refrain. Agnès Capri, c'est la perfection dans la simplicité. Il y a sur Youtube une terrifiante version swing par Yves Montand, qui au contraire a "tout faux" : arrangement chargé, rythme haletant, diction tendue, alors qu'il importe que ce soit beau et simple, minimal, comme une ronde avec des enfants. Que j'aime l'entendre quand la chanson ralentit : "Alors, on est revenus à pied", et que cela reprend de plus belle : "... et en bateau à voiles."

2. Le Mistral gagnant, 1985, de et par Renaud. D'habitude, je n'aime pas Renaud, mais celle-là est une merveille de nostalgie. Le "tant qu'y en a" dans "les gens tant qu'y en a" est une trouvaille.

3. La Chasse aux papillons, 1952, de et par Brassens. Il a écrit tant de belles choses, mais j’ai un faible pour celles où il imite la vieille chanson anonyme, celle qui vient de la nuit des temps (comme A la claire fontaine), et celle-là coule de source, comme on dit si bien en français. Pourtant, elle est écrite avec un soin extraordinaire, les rimes en "yon" sont toutes bien trouvées. Et quelle musique ! La modulation à la sous-dominante pour les couplets, puis le passage par le relatif mineur avant de retrouver le thème principal en majeur, sont du grand art. Pardon pour le jargon musical, mais il faut redire en termes techniques que Brassens était un grand compositeur.

4. Les retrouvailles, 1966, de et par Graeme Allwright : une si belle voix et une chanson de fraternité et d'humour, associée aux grandes vacances, et au chalet dans la vallée de Vallorcine, où l'album tournait en boucle cet été-là. "Ca m'fait d'la peine, mais il faut que je m'en aille."

5. Sur la place, 1954, de et par Jacques Brel. Ce n’est pas sa chanson la plus connue. Il est encore dans sa période "chansons de curé", mais toute son émotion est là, comme un bloc. Il est question d'une fille qui chante et danse sur la place, et que les gens ne veulent pas écouter. La chanson serre le coeur, et elle a la force d'une vision définitive, implacable.

"Ainsi certains jours paraît / une flamme en nos yeux". La prosodie est bizarre, Brel chante "flam-me" en deux syllabes au risque du hiatus, mais il ne m'est pas possible de l'écouter sans verser une larme, notamment lorsqu'il la chante seul avec une guitare et rien d'autre. "Pleurent des hommes leurs destinées".

6. Mon amant de Saint-Jean, c'est de 1942, dans la version de Lucienne Delyle. Je l'ai pourtant entendue dans les années 50. La façon datée dont elle prononce les "a" et les "o" est magnifique.

7. Voyage voyage, 1986, de Dubois et Rivat, par Desireless. Il paraît que ce fut un tube mondial, même dans les pays où on ne comprenait pas le français. Ma déception, quand j'ai vu imprimées les paroles, fut de lire "idées fatales", au lieu de "cités fatales" que j'entendais et qui est plus beau, même si cela crée une redondance avec le vers précédent, "Au-dessus des capitales". Il y a dans l'histoire de la chanson beaucoup de quiproquos comme cela, surtout au temps où l'on n'avait pas accès aux textes des paroles.

Voir les textes de chansons que j'aime me procure presque toujours au début une déception, les textes deviennent semblables à des cailloux retirés de l'eau qui semblent ternes et banals, mais ils reprennent leur éclat dès que la chanson résonne à nouveau. Ici, je suis comme au ciel, la voix semble flotter détachée de l'accompagnement, cela fait rêver infiniment.

8. Y avait une ville, 1959, révisé en 1964, de et par Nougaro, musique Jimmy Walter. Comme Sur la place : une vision hallucinée, très forte. "Y avait une ville, et y a plus rien."

9. Fidèle, 1971, de et par Charles Trenet. Je l'ai vu à l'Olympia, sur scène, à la fin des années 70. Il faisait, sans conviction me semble-t-il, son numéro ringard de boute-en-train, avec un fond de tristesse mais la voix était toujours aussi bien placée. C'était un auteur-compositeur de génie, mais je choisis une chanson plus tardive et moins connue que ses chefs-d'oeuvre comme La Folle complainte, ou Que reste-t-il de nos amours parce que certains vers me touchent et que je me les approprie, cherchant à rester comme lui fidèle "à des riens qui pour moi font un tout." Lui est notamment fidèle "au souv'nir d'un soir à Montauban / Candides ardeurs, nos cœurs je me rappelle / S'étaient donnés si jeun's sur un vieux banc / J'étais parti dans la nuit des vacances / Plus léger qu'un elfe au petit jour / Mais à présent à présent quand j'y pense / Je pleur' toujours mon premier amour". La justesse et la délicatesse du rapport paroles/musique sont parfaites.

10. La Fille de Londres, 1952, par Germaine Montero, sur un texte de l'écrivain Pierre Mac Orlan. La chanson a passé sur les ondes pendant des années, et j'étais hanté, en n'étant pas sûr de bien les comprendre, par des paroles comme "Un rat / est venu / dans ma cham-bre. / Il a / rongé la / souriciè-re / Il a / remonté / la pendu-le", etc... Enfant, je comprenais : "il a rangé la souricière", et ce rat qui entre pour mettre de l'ordre me semblait encore plus bizarre. Comme des dizaines de chansons, la mélodie imite éhontément le style de Kurt Weill, et le thème d'Anton Karas dans le Troisième homme. Et le texte devient une berceuse...

11. Le Sud, 1975, de et par Nino Ferrer : j'ai été frappé d'apprendre récemment que l'auteur de ce chef-d'oeuvre avait voulu en faire quelque chose d'ample, et que le gimmick rythmique de l'arrangement - un trait descendant de piano ou de guitare - qu'on entend après "toujours en été", n'était pas de lui et l'attristait, parce que ça rendait la chanson pour lui trop badine.

12. Monsieur William, 1953, par les Frères Jacques. Je l'ai entendu et réentendu dans un album 33 tours de ce groupe, bien avant de savoir que c'était écrit par Léo Ferré. La version de ce dernier, sarcastique et second degré, ne m'est connue que depuis peu de temps et elle me plaît moins. Les Frères Jacques en font eux un vrai drame, un opéra avec des cris, des imitations de son de trombone, etc... Et l'harmonisation est superbe. "Monsieur William, vous manquez de tenue. Vous êtes mort dans la treizième avenue." Des rues désignées par des numéros, où cela existe-t-il donc, me demandais-je ?

13. Paris s'éveille, 1968, par Jacques Dutronc. C'était en mai 1968, j'étais fraîchement majeur (21 ans à l'époque), je ne militais pas, me joignais à des manifestations sans en reprendre les slogans et n'avais pas de culture politique. Mais je me promenais dans Paris, et une nuit je monte au dernier étage d'une des tours de l'Université Paris III ou Paris VIII, je ne sais plus. La salle de réunion de la direction était "occupée" par quelques étudiants qui y avaient dormi. Quelqu'un qui avait amené un transistor alluma la radio, et sur Europe n°1, au petit matin, on entendit : "Il est cinq heures, Paris s'éveille." J'ai appris plus tard que le solo de flûte, qui n'était pas prévu, a été improvisé par Roger Bourdin en une seule prise, à la demande du chanteur. Légende ? C'est en tout cas un solo miraculeux et roucoulant qui renforce les hésitations majeur/mineur, et leur donne la douceur d'une ombre passant sur la voix élégante de Dutronc. Et puis, comme le texte sublime de Jacques Lanzmann et Anne Segalen - portrait du Paris de l'époque, avec la Gare Montparnasse en travaux - évoque l'insomnie, ma propre insomnie rajoutait un effet nauséeux qui contribuait à l'ivresse que j'ai alors ressentie.

14. L'Homme et l'enfant, 1956, (Eddie et Tania Constantine). Depuis que j'ai traversé la distance entre l'enfant et l'homme aux cheveux blancs que fait dialoguer la chanson, cette dernière me fait pleurer. " Mon enfant, c'est vrai, la Terre est ronde". Eddie Constantine y va franchement, et sa voix vibre plus que lorsqu'il chante son répertoire habituel, canaille et bon enfant. Dialogue étonnant quand l'adulte dit à l'enfant, comme possessivement : "Ne pars pas". Et l'enfant dit le contraire, comme s'il avait bien entendu l'adulte : "J'irai dans le soleil". L'homme alors le laisse partir : "Mon enfant, tu iras bien plus loin que le jour". Il n'y a pas de chanson - je parle très précisément de cette version de l'époque - qui m'émeuve plus à ce jour où j'écris.

15. Les Amants d'un jour, par Edith Piaf, 1956, la musique de Marguerite Monnot, une des rares compositrices de chanson sauf erreur, les paroles étant de Claude Delécluse et Michelle Senlis. "Moi j'essuie les verres / Au fond du café / J'ai bien trop à faire / Pour pouvoir rêver". La simplicité absolue. Petit, j'étais particulièrement ému par la façon qu'a Piaf de dire et de répéter : "ça m'a fait mal".

16. Les Lavandières du Portugal, 1955, musique d'André Popp, paroles de Roger Lucchesi. Il y avait plusieurs versions, mais j'aimais celle d'Yvette Giraud : "Et tape sur ton battoir". Il y en avait plein comme ça, dans mon enfance, des chansons françaises guillerettes qui se déroulaient dans un autre pays, plus au Sud. Le Portugal était aussi exotique, lointain et lumineux que le Brésil ou le Mexique de Georges Guétary. Longtemps, pour moi, ce pays où je ne suis toujours pas allé a été le pays des lavandières. Ca ne cherchait pas à être un document, et les gens qui sur Youtube s'offusquent de l'image conventionnelle que la chanson donne du Portugal me font sourire...

17. Ma déclaration, 1974, de Michel Berger, par France Gall. Berger semble avoir toujours écrit la même chanson, mais celle-ci est sa plus belle. France Gall était sortie de sa période gamine et des textes à double sens de Gainsbourg, mais elle en avait gardé la même façon de faire confiance au texte de la chanson. Elle ne joue plus un personnage, elle dit et elle est le texte. Quand elle passe du chanté au parlé et prononce sa déclaration (on dit qu'elle l'a improvisé), c'est simple et pur.

18. La Ballade irlandaise, 1958, chanté par Bourvil. Je ne comprenais pas le rapport avec l'Irlande - dont je ne savais rien - et ce titre énigmatique ajoutait aux mystères de la chanson, et à sa tendresse. "Un jour d'hiver embaumé de lilas" : une des rares odeurs que je reconnaissais, car il y avait des lilas près de la maison de ma mère.

19. Comme un petit coquelicot, chanté par Mouloudji. Dans le film Boum sur Paris (la séquence est sur Youtube), il le fait d'une manière particulièrement émouvante, avec son vibrato à lui, incomparable.

20. Complainte de la Butte, 1955, chantée par Cora Vaucaire, sur la musique de Georges Van Parys, et créée dans le film French Cancan. Les paroles sont, mais oui, du réalisateur lui-même, Jean Renoir. "Les escaliers de la Butte sont durs au miséreux". C'est une des innombrables chansons misérabilistes de l'époque, très troublante aussi ("petite mendigotte") avec cette diction sublime de Cora Vaucaire.

Et voilà, je suis tout étonné qu'il y ait peu de chansons gaies. Ce qu'on a appelé par la suite le "yé-yé", et qui est contemporain de ce qui aurait dû être mon adolescence, n'est rien pour moi, j'en ai tout entendu avec distance : j'étais pensionnaire dans un Internat, et il n'y avait pas de transistor pour écouter Salut les copains. Rien de Françoise Hardy, Vartan, Halliday, etc... J'en suis aussi éloigné que si j'étais né vingt ans plus tard. Cela dit, sans juger.

TRISTOUNET

Beaucoup des chansons que j'ai absorbées dans mon enfance, par la radio, étaient donc mélancoliques, dolentes. Au moins m'ont-elles permis de reconnaître et d'accepter en moi les états nauséeux, tristounets.

Je ne peux pas écrire cet adjectif sans me rappeler la voix de Pierre Henry ce jour de 1980 où il me dit que les premières pages qu'il avaient lues de mon livre consacré à son oeuvre avaient quelque chose de - c'est son mot exact - "tristounet". Ca été le début d'un malaise qui m'a obligé à finir l'ouvrage sans le lui soumettre. Eh bien, oui, Pierre Henry, le "tristounet" vaut mieux que de se vouloir toujours fringant, de n'accorder aucune place aux faiblesses et aux grisailles, et de se retrouver à faire sans y croire de la musique tagada-tsoin-tsoin ou boum-boum. C'est là d'ailleurs, que la musique dramatique a une force : elle met ces états sur le compte d'un personnage et de ses états d'âme, ou bien d'une situation, voire même de l'heure qu'il est (le soir tombe) et le tour est joué.

Mon père avait pris Wagner en grippe après l'avoir adoré, mais il continuait de reconnaître dans certains personnages du Ring des états mauvais, de Schadenfreude, dit-on en allemand, ("joie mauvaise"), qui lui parlaient, et l'art lui permettait de les accepter en lui et de les dire.

"JE VOUS FERAI AIMER LA VIE"

Ce titre d'un film qu'il n'a pas vu (Serge Korber, en 1979) résonne de temps en temps en lui, comme une menace. Et d'y penser il se sent coupable, coupable de ne pas l'aimer. Mais une voix parle en lui et lui dit quelque chose comme : "tu sais, tu n'es pas obligé d'aimer la vie." - ?!? - "Oui, tu n'oses pas trop le dire, parce que des médecins et des infirmiers dévoués te l'ont sauvée à deux reprises, tu n'aimes pas tant que ça la vie. ." "..." (embarras, et d'ailleurs embarras aussi pour la ponctuation qu'il convient de mettre). "Tu aimes de toutes façons, ta femme, tes proches, des amis, des paysages, les films de Fellini, tout ce que tu décris dans tes top lists, des choses, des arbres. Et tu n'oses pas les aimer sans te sentir obligé d'aimer la vie." - .... - "Pourquoi ? Je réponds à ta place : parce que la vie est la condition de pouvoir aimer..." Silence. "Mais il faut penser que la vie a, elle aussi, ses conditions : une fourchette de température ni trop basse ni trop haute, certaines substances chimiques, pas mal d'années d'évolution, etc... Est-ce que tu te sens obligé d'aimer le carbone, la température, l'eau... ?"- !!! - "Pour que tu naisses toi-même, il y a fallu des milliards de circonstances en cascade, ce qui fait de toi quelqu'un comme tout le monde. Est-ce que tu te sens obligé d'aimer ces milliards de circonstances ? Non. Alors tu n'es pas obligé d'aimer la vie. Pour n'être pas ingrat, il suffit d'aimer des choses qu'elle permet."

HARINEZUMI

Je l'ai photographié devant un miroir pour qu'on voie son dos de hérisson ("harinezumi", prononcé en japonais). Dans sa présentation de ma conférence au Wiko, Shigehisa Kuriyama m'a en effet comparé à cet animal, dont il a fait ma mascotte. Il m'en a même offert la peluche. Se voir offrir au "Wissenschaftskolleg zu Berlin" un hérisson en peluche par un professeur d'histoire de la médecine et d'histoire culturelle à Harvard, un homme original et plein d'humour, c'est un clin d'oeil affectueux de la vie. Voici donc ci-dessous mon nouvel ami.