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ENTRE DEUX IMAGES n°15

5 avril 2015

DEUX NOTES EN L'AIR / LE SIGNIFIANT DECHAÎNÉ : PHRASES VIDES, ÉTYMOLOGIE, SENS PROPRE ET SENS FIGURÉ / UN ROMAN, ET LE MONDE RÉEL / ÉMULATION / RETOUR SUR L’ÉCOUTE RÉDUITE / LES FRÈRES HONGROIS

Franck / Rousseau / Ciccolini / Erignac / Truffaut / Wagner / Houellebecq / Camus / Lavocat / Sarraute / Friedl / Frangipane / Grimaud / Schaeffer / Montel / Reibel / Boulez / Malec / Dufourt / Rafelson / Burstyn / Kovacs et Zsigmond

Ceci est une image du début de la transcription pour piano d'une des plus belles et déchirantes musiques jamais écrites, le Prélude, Fugue et Variation, 1868, de César Franck, originellement pour orgue. A la première mesure il faut lire les deux notes à la main gauche, au dessus de la portée du bas, comme un fa dièse et un si. La partition de cette transcription (chez Durand éditeur, tous droits réservés) est farcie de telles notes hautes juchées sur des lignes supplémentaires, parce qu'il a bien fallu concentrer en deux portées ce qui au départ en prenait trois, et confier à la main gauche du pianiste la partie normalement échue au pédalier - ici, un si bécarre prolongé. A la lecture, je trouve à la fois énervants et touchants ces échelons supplémentaires qui n'ont rien pour les tenir. Enervants, parce que mon oeil entraîné au déchiffrage continue à hésiter en les lisant alors que je sais bien ce qu'ils représentent. Mais touchants aussi, parce que c'est une trace du bricolage que représente toute notation musicale. Heureux bricolage, qui ne fait pas semblant d'être autre chose. L'esprit logique et rationalisant aimerait pour éviter ces barreaux supplémentaires, qu'il y ait une troisième portée, ou bien des portées de huit à dix lignes (avec sept ou neuf interlignes), et non ces pauvres grilles de cinq sur lesquelles ne tient pas grand-chose.

Aussi bien a-t-on souvent cherché à y mettre de l'ordre. Jean-Jacques Rousseau lui-même, l'écrivain-philosophe, fut l'inventeur d'un intéressant système de notation musicale à base de chiffres, à ses yeux plus logique, qu'il jugeait bien meilleur et qui n'a pas "pris".

Que le ciel nous préserve de ceux qui veulent rendre la réalité plus cohérente et rationnelle. J'apprécie cette beauté hétérogène de la notation musicale traditionnelle, et j'aime la lire. Mais, comme je l'ai déjà raconté, c'est parce que je m'ennuyais à écrire les notes, à les semer une à une sur le papier réglé (j'avais fait assez d'exercices d'harmonie et de contrepoint pour m'en rendre compte) que j'ai adopté très vite, du jour où j'en ai découvert la technique, la musique concrète, qui ne se note pas.

On sourit également de lire "sempre legato" ("toujours lié") car c'est le genre d'indication de jeu que l'interprète débutant ou désinvolte s'empressera d'oublier après la troisième mesure, tel un panneau de limitation de vitesse au début d'une route de campagne...

Il se trouve - résonance de la catastrophe du 24/03 - que je lis cette partition entre ciel et terre, dans un avion qui me ramène à Berlin, et que je m'identifie à ce pauvre si bécarre suspendu au-dessus de l'abîme. Le si qu'on lit, pas celui qu'on entend. Car lorsque l'on écoute la musique que cela donne il n'y a rien de tel : les notes tiennent toutes seules en l'air, sans support, et s'unissent en une ronde infinie, où elles vont rejoindre un cercle céleste de tierces parallèles....

Il existe sur Youtube beaucoup de versions de cette oeuvre du grand Belge, version originale ou transcription pour piano. Certaines me semblent trop rapides, mais le tempo Andantino cantabile n'est pas facile à trouver : trop vite cela devient trivial ; trop lent, c'est sinistre et interminable. J'aime particulièrement celle d'Aldo Ciccolini (où l'on peut suivre la partition), qui est particulièrement émouvante : c'est une occasion de rendre hommage à ce grand pianiste qui vient de mourir.

LE SIGNIFIANT DECHAÎNÉ : PHRASES VIDES, ETYMOLOGIE, SENS PROPRE ET SENS FIGURÉ

Selon le journal populaire Bild, le pilote fou de Germanwings aurait déclaré à son ex-compagne : „Eines Tages werde ich etwas tun, was das ganze System verändern wird." ("Un jour, je ferai quelque chose qui changera tout le système"). Une déclaration qui me rappelle la formule employée par ceux qui ont organisé l'assassinat du préfet Erignac en Corse, en 1998 : il s'agissait, ont-ils dit, de créer dans leur famille politique un "électrochoc". Mourir massivement ou individuellement par le fait d'assassins imbéciles dans la tête desquels ne résonne, comme un grelot dans une coque trop grande, qu'une formule journalistique creuse ("changer le système", "créer un électrochoc") qu'ils n'ont eux-mêmes jamais cherché à interroger... Il faut redire à quel point ces tueurs sont des crétins.

Y a-t-il une force mortifère des expressions toutes faites, quand on ne les fait pas passer par l'esprit critique ? Après la tuerie du 7 janvier, un rappeur français qui un an plus tôt avait appelé à l'"autodafé" contre les "chiens de Charlie", accusés à tort d'être racistes, s'est excusé - dont acte - pour cette formule d'"autodafé", que d'autres crétins ont pris, ce qu'il ne pouvait savoir ni prévoir, au sens propre. Il avait voulu, dit-il, trouver une "punchline", faire une bonne rime.

Qu'est-ce au fait qu'un auto da fé, en trois mots ? Officiellement, dit Wikipedia, un "acte de foi", une "cérémonie de pénitence publique célébrée par l'Inquisition espagnole, française ou portugaise, pendant laquelle celle-ci proclamait ses jugements", cependant que par ailleurs, l'hérétique ou le blasphémateur étaient mis à mort. Puis, par déplacement, cela a désigné la mise à mort. Et enfin après quoi, par métaphore, cela s'est appliqué aux destructions de livres. Entre parenthèses la mise à feu de livres imprimés - qui sont par définition des objets de série - ne provoque pas chez moi le frisson d'horreur que Truffaut a voulu susciter dans son adaptation du livre de Bradbury Fahrenheit 451. Si les tueurs avaient détruit des exemplaires du journal, voire des effigies des dessinateurs, c'eût été bien préférable.

On dirait que quoi que ce soit qu'on écrive, il y aura quelqu'un pour vouloir le réaliser à la lettre et au sens propre. C'est ce qu'on pourrait croire s'être passé avec les appels à la "Vernichtung" (anéantissement) des Juifs, à leur Untergang (chute), dans le pamphlet antisémite de Wagner Das Judenthum in der Musik ("Le Judaïsme dans la musique"). D'où, comme à propos de Nietzsche et Heidegger, de longs débats pour départager le sens propre et le sens figuré. Est-ce que cela ne vaudrait pas la peine, au-delà des procès faits à des auteurs d'autrefois, de parler de l'enjeu que représente aujourd'hui cette distinction sens propre/sens figuré dans notre société libérale du signifiant déchaîné ?

UN ROMAN, ET LE MONDE RÉEL

A la suite de tout ce qui s'est passé en janvier, discussion suscitée par l'essayiste Françoise Lavocat, dans le cadre du Wissenschaftskolleg, autour du roman Soumission de Houellebecq. Sorti en Allemagne en même temps qu'en France, il y rencontre le même succès de vente. J'en lis la première moitié sur une tablette (étrangeté de cette expérience, nouvelle pour moi, où l'acte de toucher déclenche une réaction variable, où le livre peut se faire indocile et où, selon que l'on tient la tablette à l'horizontale ou à l'horizontale, les coupes à la fin de chaque ligne changent et parfois se font "à l'américaine", tranchant différemment dans les syllabes tandis que la pagination se modifie !) et la seconde sur une édition papier qui m'est prêtée par Françoise.

Le livre ne me paraît pas raciste ni haineux. L'ouvrage est une fantaisie dans la tradition de Swift ou Voltaire. L'écriture de Houellebecq est plus tenue que dans ses livres précédents, et elle brille par un ton très spécial, insolite et drôle, que l'auteur a inventé et qui je crois restera. Par ailleurs c'est un vrai conte de fées, édulcorant la réalité mondiale et mettant l'Europe sous une cloche analogue à celle que celle que Stephen King a imaginé dans son roman Dôme. Ce récit fait l'impasse sur plusieurs données auxquelles je pense tout le temps : la réaction de la communauté internationale et les contrecoups économiques et politiques aux USA et dans le capitalisme mondialisé, si une partie de l'Europe était gouvernée par des Islamistes ; la présence d'une violence armée liée à la drogue... et enfin le fait que dans la réalité il n'y a pas un monde musulman solidaire mais de terribles luttes, avec des oppresseurs et des victimes, entre ceux qu'on dit trop vite coreligionnaires. La lutte des classes est aussi complètement oubliée.

Le personnage-narrateur nous fait le coup de L'Etranger, 1942, de Camus, dont les premières phrases étaient : "Aujourd'hui, Maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.". Ce début célèbre, affectant un détachement qui blesse nos bons sentiments, m’a choqué, enfant, à la première lecture, et plus tard m’a semblé un effet truqué, puisque la suite du roman fait au contraire appel plus d'une fois à notre compassion et à notre identification pour ce tueur d'Arabe. Nathalie Sarraute, dans L’Ere du soupçon que je n’ai lu que très récemment, critique déjà, en 1947, ce double jeu de Camus, qui est aussi celui de Houellebecq : chez ce dernier, un coup pour choquer et se faire taxer de misogynie (ici, les considérations récurrentes sur le vieillissement du corps féminin, et la pente inéluctable vers la non-désirabilité), puis un coup pour attendrir, et apparaître comme un nounours qu'on a envie de protéger.

ÉMULATION

Lorsque j’ai montré à Reinhold Friedl qu’un de ses disques est identifié par Gracenote comme celui d'un certain Frangipane (Blog n°14), cela l’a amusé plutôt qu’autre chose. Il est vrai qu’une erreur d’étiquetage sur un disque dit Vinyle est toujours possible, et qu’aucune forme de présentation d’une oeuvre n’est à l’abri d’une fausse identification. Reinhold me confirme aussi que la présentation anonyme de son coffret de CD Real time avec Dirk Dresselhaus, est, non son choix, mais un «concept» du label éditeur. Comme je l'ai dit, je suis quant à moi partisan de disques (tant que ce support existe), sur lesquels les noms des auteurs et le titre des oeuvres sont clairement identifiés, et, je n’hésite pas à le dire, «vedettarisés». Ce qui se ramène à mettre les compositeurs sur le même plan que les écrivains et plasticiens. Je crois à l'intérêt d'une émulation/compétition pour la qualité et la célébrité des auteurs et des oeuvres. Même si cette émulation et cette compétition sont toujours faussées, elles le sont moins que la situation actuelle. Il s'agit aussi pour les compositeurs de se défendre contre une vedettarisation arrogante : celle de beaucoup d'interprètes. Je supporte mal que la pianiste classique Hélène Grimaud s'approprie la couverture de ses CD avec sa photographie et un titre vague du genre : Credo, Résonances, etc..., reléguant au dos, beaucoup moins lisibles, les titres des oeuvres qu'elle joue et les noms de leurs obscurs compositeurs : Schumann, Chostakovitch, etc.... D'autant qu'au contraire de Ciccolini, qui révéla au disque Satie, Déodat de Séverac, etc., Grimaud ne sort pas du répertoire éprouvé et ne fait connaître personne.

RETOUR SUR L’ÉCOUTE RÉDUITE

Reinhold, qui est aussi un des auteurs de la traduction allemande de mon manifeste L’Art des sons fixés, m’interviewe pour la radio, sur l'histoire du genre "électroacoustique". Nous constatons combien l’histoire du genre est devenue illisible (ce qui va m'amener à mettre en ligne avec son aide et celle de Geoffroy Montel, sur mon site, mes textes à ce sujet des années 70 et 80, et pour commencer mon livre de 1976 sur Les Musiques électroacoustiques en France et dans le monde, co-écrit avec Guy Reibel). Même observation pour certaines grandes idées mal comprises de Schaeffer, comme l’écoute réduite, à savoir l'écoute du son comme forme et matière, objet sonore décrit indépendamment de ses causes et de son sens, du système musical, etc. Cette écoute est expliquée dans le Guide des Objets Sonores, que j’ai mis en téléchargement gratuit sur le présent site, grâce à Kaik Eugenio de Melo, mais on ne peut vraiment la comprendre qu’en la pratiquant et en la faisant pratiquer. A suivre.

Une très bonne question de Reinhold, à laquelle je n'ai pas eu la présence d'esprit de donner la réponse exacte : "serait-il possible de faire de l'écoute réduite sur Le Marteau sans maître de Boulez ?". J'ai réagi vaguement : pourquoi pas ? Mais une réponse plus juste est : en tant qu'oeuvre écrite cette musique célèbre pour voix d'alto (chantant du René Char) et petit ensemble instrumental, est une partition, susceptible donc de différentes exécutions et de différents enregistrements. Le son en varie d'une version à l'autre ; or, on ne peut faire de l'écoute réduite que sur des sons fixés. La question devient : peut-on faire l’écoute réduite d’une des nombreuses versions enregistrées du Marteau sans maitre ? Bien sûr mais une par une. Si c’est à partir d’un enregistrement qui gratte nous devons choisir d’incorporer ou non au son décrit les «défauts sonores», etc. Le Traité des Objets Musicaux problématise déjà partiellement cette question par le concept d’objet composé, mais il est vrai que l’ouvrage de Schaeffer pourrait être plus clair sur son postulat implicite : le son étant fugitif et événementiel, on ne peut observer un son qu’après l’avoir fixé, mais ce qu’on a fixé est à ce qui s’est déroulé ce qu’un enregistrement cinématographique est à l’événement filmé ; c'est devenu autre chose.

Selon moi, une grande erreur dans le T.O.M. a été d'y mettre le chapitre XXIII, "Le Laboratoire" (description des techniques de studio), qui a pu faire croire que nous avons affaire à un ouvrage sur la musique électroacoustique ou concrète. Or, il n’a rien à voir, et la musique généralisée «imaginée» peut être réalisée avec des moyens instrumentaux et à partir de partitions écrites (Ivo Malec et Hugues Dufourt, entre autres, ont employé des critères schaeffériens dans leurs oeuvres instrumentales).

LES FRÈRES HONGROIS

Cette image insolite montre un autre orgue que celui dont jouait César Franck à la paroisse de Sainte-Clotilde : ici, c'est un orgue de spectacle géant dans une salle de convention vide à Atlantic City, et la femme est l'excellente Ellen Burstyn. Le film : The King of Marvin Gardens, Bob Rafelson, 1972, que le DVD (dans mon cas, loué chez Vidéosphère) permet de revoir. Une histoire de deux frères, où Jack Nicholson et Bruce Dern font un duo excellent. La lumière de Laszlo Kovacs, responsable aussi des images extraordinaires du film fou de Scorsese, New York New York, un de mes favoris, y est superbe : lui et un autre ex-hongrois expatrié, son ami Vilgos Zsigmond (Deliverance, 1972, de Boorman, et Obsession, 1976, de de Palma) sont pour beaucoup dans le rayonnement spécial du cinéma américain des années 70.

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