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ENTRE DEUX IMAGES n°13

8 mars 2015

ÉLOGE DE PAUL VALERY / DOUZE, SEPT OU DIX / LE COIN DU SIGNIFIANT : DES RÈGLES DE CONDUITE D'EXPRESSION / CARAPACE / ENVOÛTEMENT

Miyazaki / Valéry / Racine / Aragon / Scève / Labé / Hilberg / George du Maurier / Mayo / Grot / Barrymore / Marsh

Dans quelques secondes, la ligne de séparation entre ombre et lumière, qui se déplace en montant selon les mouvements du bateau, va exposer au soleil le visage de nos deux héros. C'est une des choses que j'adore dans les films de Miyazaki - quand se produit ce genre de phénomènes à la fois si concrets, familiers, proches, quotidiens et cosmiques (ombres se déplaçant, glissement des nuages, pétillements de la lumière, vent faisant onduler les champs, pluie sur des vitres), qui me donne incomparablement plus une impression de vrai, de "c'est cela !" que tout autre style d'images en mouvement, en prise de vue réelle ou non - et surtout, où je ressens que l'unité entre le corps humain et le monde dont il est partie n'est pas rompue.

ÉLOGE DE PAUL VALERY

Dans le dernier film, merveilleux, de Miyazaki, dont cette image est extraite, Le vent se lève, le titre est prononcé en français par le héros japonais à la femme de son coeur. Pourquoi en français ? Parce que c'est une citation d'un poème de Valéry très connu et certainement le plus beau, "Le Cimetière marin". "Le vent se lève. Il faut tenter de vivre !"

Quand j'étais pensionnaire à l'Internat de Creil, j'ai beaucoup lu la poésie de Valéry et je l'ai même imitée, dans des exercices d'adolescents tout à fait perdus et très certainement pour toujours, mais que je serais bien curieux de retrouver par je ne sais quel miracle. Je lis ici, à Berlin, ses Cahiers dans l'édition de la Pléiade.

A une époque où c'était devenu presque un anachronisme, Valéry continuait de défendre l'alexandrin et la rime, d'une façon très intéressante, et chaleureuse. Je me rappelle pourtant peu d'alexandrins de Valéry, moi qui les ai tellement lus et relus. Certains, retirés des poèmes assez beaux où ils figurent, sentent l'effort, tel :

"Dormeuse, amas doré d'ombres et d'abandons" ("La dormeuse")

... avec ses allitérations ; d'autres respirent la nostalgie du théâtre de Racine :

"Je regrette à demi cette vaine puissance" ("La Jeune Parque")

En revanche, j'avais gardé dans un coin de ma tête, toujours dans "La Jeune Parque", cette étrange adresse aux Iles, que je n'avais pas relue quand j'ai composé mon Isle sonante et dont cependant je redécouvre qu'elle m'avait marqué :

"Rien n'égale dans l'air les fleurs que vous placez,
Mais, dans la profondeur, que vos pieds sont glacés !"

Ces deux vers ont quelque chose de trivial et de frappant, qui rompt avec le côté volontairement pompeux de ce long monologue.

Il est tout de même émouvant que Valéry se soit réfugié dans l'écriture de ce texte "suranné", c'est lui qui le dit, en pleine guerre (moi, je n'étais pas en guerre mais en pension, à l'écart des autres, et j'aime l'idée d'être intempestif en ce sens). Plus personne, je crois, ne lit aujourd'hui "La Jeune Parque". Il me semble que, puisqu'il s'agit d'un monologue, il serait très beau à monter sur la scène, et qu'en 2015 son incongruité délibérée, et ses ruptures de ton, je viens d'en citer une, seraient pour une actrice un excellent matériau.

DOUZE, SEPT ET DIX

"Une très long train d'alexandrins (plus "réguliers" que c'est la mode)", dit Valéry de son poème, dans une lettre à Maurice Denis. L'auteur a produit beaucoup d'alexandrins réguliers, donc, comme un exercice de style, mais il affectionnait aussi le vers de sept syllabes, sur le modèle des Cantiques Spirituels :

Le pain que je vous propose
Sert aux anges d’aliment ;
Dieu lui-même le compose
De la fleur de son froment :
C’est ce pain si délectable
Que ne sert point à sa table
Le monde que vous suivez.
Je l’offre à qui veut me suivre ;
Approchez. Voulez-vous vivre ?

Prenez, mangez, et vivez.
écrivait Racine, dans une strophe à faire saliver, et où il fait parler la "Sagesse immortelle".

Paul Valéry s'en souvient dans "Palme" :

De sa grâce redoutable

Voilant à peine l'éclat,

Un ange met sur ma table

Le pain tendre, le lait plat ;

Il me fait de la paupière

Le signe d'une prière

Qui parle à ma vision :

— Calme, calme, reste calme !

Connais le poids d'une palme

Portant sa profusion !

J'aime toujours l'invitation appétissante des quatre premiers vers, mais je reconnais que "le signe d'une prière / qui parle à (une) vision," c'est du charabia, qui fait une image très embrouillée.

Le ton modeste sur lequel Valéry a constamment parlé de sa production poétique me paraît sincère, parce qu'en même temps, il ne boudait pas le plaisir qu'il avait eu à la faire. Je m'en fiche, qu'il ne passe plus pour un grand poète. Mon amour pour la poésie n'est pas hautain. Je continue d'aimer certains poètes qui passent aujourd'hui pour pleurnichards, comme Lamartine et Sully-Prudhomme (Prix Nobel de Littérature), même si ce dernier ne survit que pour les mélodies que Fauré à tirées de certains de ses textes.

Alexandrin, heptasyllabe (également magnifié par Aragon dans La Rose et le réséda) - et pourtant, j'en reviens à Miyazaki, le poème de Valéry dont on se souvient le plus est en vers de dix pieds : c'est "Le Cimetière Marin". La régularité immuable et figée de la coupe 4/6, durant toutes ces strophes, en fait je ne sais pourquoi un poème immortel, plus que dans les alexandrins le ronron des hémistiches 6/6 (Valéry refusant le 4/4/4 que se permettent parfois les Romantiques) :

"Le vent se lève !... il faut tenter de vivre !"

On cite moins le décasyllabe suivant :

"L'air immense ouvre et referme mon livre."

Et deux vers plus loin, ce qui a dû toucher le réalisateur japonais :

"Envolez-vous, pages tout éblouies !"

Mais oui, bien sûr, ses avions, ce sont les avions, d'abord de papier, qui s'envolent !

Le décasyllabe est un vers vedette de la poésie du XVIe siècle. C'est celui du cycle amoureux Délie, de Maurice Scève, où l'on trouve des choses aussi belles que :

"Je me taisois si pitoyablement
Que ma Deesse ouyt plaindre mon taire."

Et dans la poésie de Louise Labé :

"Diane estant en l'espesseur d'un bois,
Apres avoir mainte beste assenée,
Prenoit le frais, de Nynfes couronnée."

(Asséner n'est plus employé que pour asséner un coup).

Je cite avec l'orthographe de l'époque ; il faut bien sûr prononcer "ou-yt" et "Di-ane", et faire ce qu'on appelle la diérèse.

Pourquoi le robuste décasyllabe est-il tombé en désuétude, et n'a-t-il été ressuscité que par un poète français d'origine corse/génoise né à Sète en 1871 ? Mystère. En tout cas, cela lui a réussi. "Le Cimetière marin" est naturellement accessible instantanément et partout sur Internet. J'aimerais bien l'apprendre par coeur d'ici la fin de mon séjour ici.

Je finis sur Valéry en remarquant qu'il n'avait pas peur du point d'exclamation. Ca me fait plaisir, moi qui dans des essais de cinéma, en ai souvent mis que pourchassaient les correcteurs et parfois les directeurs de collection. Qu'est-ce que ça pouvait leur faire, ces traces d'oralité ?

LE COIN DU SIGNIFIANT : DES RÈGLES DE CONDUITE D'EXPRESSION

En revanche, dans ceux de mes essais qui ont des prétentions historiques voire scientifiques (Le Son), je n'aurais pas aimé être pris en défaut sur l'exactitude et l'expression.

Quand j'étais PAST à Paris III, j'ai été amené à donner des conseils de rédaction à des étudiants en Master. Je leur transmettais les règles que j'essaie d'appliquer moi-même quand je présente aux autres un travail comme rationnel, argumenté et historique :

  • dans un contexte où le lecteur attend de vous une certaine exactitude, essayer de n'introduire aucune ambiguïté qui soit une fuite devant la précision, par rapport à ce qu'on veut dire ;
  • mobiliser activement le plus qu'on peut le vocabulaire que l'on connaît et comprend passivement (par la lecture et le savoir, mais aussi par l'audition) ;
  • considérer que la langue dans laquelle on s'exprime possède des mots plus spécifiques et différenciateurs que les rares qui vous viennent immédiatement à l'esprit.... (j'encourageais pour cela les étudiants en cinéma, dont beaucoup ne lisaient pas de fiction, à lire des romans de qualité, actuels ou classiques, populaires ou littéraires, afin d'acquérir un vocabulaire de sentiments et de sensations) ;
  • ne pas généraliser à tort et à travers, et préférer ce qu'on appelle (malheureusement négativement en français), l'article indéfini (des Français, des Américains), à ce qu'on appelle à tort l'article défini (les Français, les Américains), qui semble plus franc et qui est surtout moins vrai ;
  • ne pas se laisser contaminer par le maximalisme verbal de la télévision, de la publicité et des medias, et éviter d'écrire à tort et à travers : toujours, jamais, tout, rien, partout, nulle part, extrême, minimal, omniprésent, passion, etc... ;
  • chaque fois que deux mots se présentent ensemble automatiquement à l'esprit du genre "cohue indescriptible" ou "tollé général", les séparer, les examiner, et se demander notamment s'il n'y aurait pas de cohue descriptible ou de tollé particulier, et d'ailleurs en profiter pour se demander, et pour aller vérifier dans le dictionnaire - peu importe que celui-ci soit sur papier ou en ligne - c'est quoi : un tollé ? ;
  • ne pas se laisser imposer des expressions même adoptées majoritairement, si elles ne vous semblent pas convenir ; pour ma part, je ne parle pas de l'Holocauste ou la Shoah, termes qui impliquent une téléologie ou une symbolique que je ne comprends ou ne partage pas, mais "destruction des Juifs", comme dit Raul Hilberg ; si un(e) étudiant(e) est amené(e) à commenter ou décrire des films traitant directement ou indirectement de cela, qu'il/elle n'adopte aucun mot par routine ou paresse, même celui de Hilberg, mais fasse un choix en s'informant et en réfléchissant (de même, pour tout événement historique) ;
  • bref, écrire en être de raison traitant le lecteur comme quelqu'un également raisonnable envers qui on s'engage.

Que de contraintes - que je ne suis pas sûr évidemment d'avoir su toujours respecter ! Oui, parce que c'était dans un cadre précis, celui que j'ai dit. Qu'ensuite les gens écrivent les platitudes qu'ils veulent ou les belles choses vagues dont ils rêvent, c'est à moi de ne pas acheter les journaux ou les livres dont je sens qu'ils sont mal écrits, ou d'aimer les choses vagues en question.

CARAPACE

David H., un fellow du Wiko de Berlin, mélomane, grand amateur d'opéra, et à qui j'ai passé une copie de mes musiques m'avoue ne pas apprécier le Requiem, mais avoir trouvé dans mes Dix études de musique concrète, que j'avais gravées sur le même CD, sinon un plaisir, du moins un propos de forme. Et je lui en sais gré, car on me parle rarement de la forme de mes musiques, à laquelle j'accorde une grande importance, et surtout pour cette suite de 1988 qui semble à d'autres une pure succession. de 10 mouvements numérotés (j'espère l'éditer en 2016, chez un label auquel je dois déjà beaucoup).

De son côté, un autre ami de Berlin trouve que mes premières musiques concrètes 1970-1971, sorties par Brocoli manquent de complexité, alors que je suis justement fier de cet album et de ces pièces, de leur côté direct.

Quand certaines critiques sont émises sur mon travail musical, spécialement là où je ne les attend pas, par des gens, amis ou non qui d'ailleurs ne pensaient pas me blesser, je reçois deux sentiments synchronisés : d'une part, un sentiment de dépit et de vexation (non seulement d'avoir été critiqué, mais aussi de ne pas me connaître ce talon d'Achille, cette fragilité à cet endroit-là de mon travail) et d'autre part, un petit signal mental qui clignote et me prévient : "Ne te protège pas ! Ne te protège pas !" Car si l'on veut se protéger, fuir, ou se revêtir simplement d'une carapace à l'intérieur de laquelle on est encore plus mou et fragile, cela n'est pas bon. Car ensuite on s'identifie à la fuite et à la carapace elle-même, comme à un masque, et l'on devient bête - pour ne pas employer un mot plus cru de trois lettres. Car la carapace procède d'un déni....

Restent les cas où l'on se sent vraiment trop vulnérable. Il vaut mieux alors ne pas se prêter aux coups, se protéger des avis, ne pas lire les critiques s'il y en a, ou ne pas les solliciter.

ENVOÛTEMENT

Svengali est un personnage d'hypnotiseur-manipulateur artiste imaginé par George du Maurier (1834-96, l'auteur de Peter Ibbetson et le grand-père de l'auteure de Rebecca Daphne du Maurier), dans le roman Trilby. Ce roman serait la source du Fantôme de l'opéra, de Gaston Leroux, mais aussi, je viens d'y penser, de toute la partie de Citizen Kane où le héros veut à toute force faire une cantatrice célèbre de la pauvre Susan. Sous le titre Svengali, il y a eu plusieurs versions à l'écran de cette histoire de Pygmalion, qui contrairement au My fair Lady, inspiré de George Bernard Shaw, finit très mal. La seule que j'ai vue, réalisée en 1931 par Archie Mayo avec une magnifique image et d'extraordinaires décors du polonais Anton Grot inspirés du cinéma allemand, se distingue aussi par la puissance de John Barrymore et par le charme de la jeune anglo-allemande Marian Marsh (pseudonyme de Violet Etherled Krauth), jouant la jeune fille envoûtée Trilby. Un spectaculaire double mouvement d'appareil (travelling arrière auquel succède un travelling avant), reliant l'envoûteur et sa proie à plusieurs centaines de mètres de distance, fait partie des autres merveilles de ce film exceptionnel des débuts du parlant.

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