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ENTRE DEUX IMAGES n°5

16 novembre 2014

CHAMP ET CONTRE-CHAMP / LE SIGNIFIANT SE DECHAÎNE 5 : UN U EN MOINS / TROP VITE / VARIATIONS SUR LA JOIE / LE SIGNIFIANT SE DECHAÎNE 6 : UN A EN TROP / SUR LA JOIE 2

Farrow / Milland / Donaldson / Costner / Young / Marsaguet / Duchamp / Prokofiev / Reiches / Fellini / Tarkovski / Leone / Bronson / Bloch / Montel / Marguin / Barenboim / Beethoven / Schiller / Blake / Marchetti / Noetinger / Schaeffer / Chopin / Gaspard / Eugenio De Melo / Wise

John Farrow - The Big Clock

The Big Clock, réalisé par John Farrow, est un thriller de 1948 avec Ray Milland et Charles Laughton, et c'est le film dont No Way Out (Sens unique), 1987, de Roger Donaldson avec Kevin Costner et Sean Young, est le remake, adaptant le même roman de départ. Les sous-titres pour malentendants que j'ai trouvés sur cette édition DVD ont pour particularité d'être disposés sur les personnages mêmes, ce qui permet des échanges de répliques. Ici, le couple est dans la même image ; ce n'est pas le cas dans la scène que je décris ci-dessous.

CHAMP / CONTRE-CHAMP

Il est dans une lumière morne, il s'est assis devant elle, à qui il a proposé la banquette de l'endroit le moins éclairé mais le plus calme du café Von Lück, et il tourne le dos à l'ensemble de la salle, vaste rectangle. De temps en temps il a besoin de telles discussions pour accoucher d'un projet de plan en vue d'un texte à partir d'un parcours informel parmi les obsessions, les mots, les exemples qui le travaillent, et qu'il lui semble voir flotter dans une sorte d'aquarium sombre et plein de vase.

Les yeux bleus de sa femme le considèrent attentivement. Il ressent néanmoins une morosité habituelle, qu'il ne cherche pas à refouler, car elle participe de cet état dont il a l'expérience que quelque chose peut sortir.

A la fin de la discussion, qui a porté fruit - une idée s'est dégagée - , il se retourne et voit ce que voyait sa femme en l'écoutant : la longue salle pleine de clients discrets, l'éventaire coloré des journaux vendus dans l'établissement, la lumière du soleil du matin qui anime les vitrines remplies de gâteaux et de bonnes choses. L'univers du champ sombre qu'il voyait et celui du contre-champ qu'elle avait devant ses yeux lumineux se complétaient comme l'inverse et la condition l'un de l'autre.

LE SIGNIFIANT SE DECHAÎNE 5 : UN U EN MOINS

Achat de vêtements chez UNIQLO (deux lignes de trois lettres blanches en capitales sur fond sombre). Le premier que j'ai découvert était à Tokyo, et s'écrivait comme ici : c'est là-bas que je découvris que SONY était toujours SONY. Vive cette langue japonaise, qui ne laisse pas le monde des marques polluer son expression (même si UNIQLO a un logo japonais jumeau, en caractères phonétiques).

Le Q suivi immédiatement d'un L n'est pas là pour des prunes. Il choque puisqu'en général, dans les langues en alphabet latin, il est suivi d'un "u". Mais c'est justement ce "q" veuf de son "u" qui provoque un de ces effets de pseudo-faute d'orthographe que j'appelle le verrouillage visuel de la marque. Remarquons que l'absence du "u" ne change pas la prononciation, et tout le monde sur la planète entend bien "uniclo", ou "uniklo".

Bien sûr, pour les Allemands, "Qlo" évoque le mot familier abrégé pour dire "les toilettes",("Ich muss aufs Klo" = il faut que j'aille aux W.C.), tandis que le Français peut penser à un anagramme embryonnaire du célèbre sigle "LHOOQ", que Marcel Duchamp associe à la Joconde. Mais loin d'être gênant pour la marque, cela en renforce la mémorisation.

TROP VITE

Au Konzertshaus, concert symphonique, clôturé par la Cinquième Symphonie, 1944, de Prokofiev, une de mes oeuvres orchestrales préférées. Meredith Reiches, Anne-Marie et moi sommes placés comme le permettent maintenant beaucoup de salles, derrière l'orchestre et face au chef, ce qui déséquilibre l'écoute (les percussions sont au premier plan), mais donne un aperçu sonore et visuel intéressant. Du coup, en face de nous aussi, la plus grande partie du public. Nouveau champ / contre-champ.

Par peur sans doute de peser ou d'ennuyer, le chef d'orchestre finnois - qui réussit et enlève avec brio les mouvements 2 et 4, les plus rapides, leur communiquant l'énergie saine, et en même temps semée de taquineries, qui est le secret du compositeur russe - ne veut ou ne sait pas donner au premier mouvement Andante la lourdeur éléphantesque, l'énormité qu'il exige selon moi (Prokofiev savait ce qu'il faisait, voir les cataclysmes de sa Suite scythe). Et surtout, au troisième mouvement de cette Symphonie (un Adagio régulier à trois temps), le même chef refuse le tempo retenu et implacable qui en fait l'évocation d'une sorte de Roue de l'Histoire, celle de la deuxième Guerre, broyant sous elle des millions de vies. Il prend les 1 et 3 un peu vite, et du coup cette magistrale Cinquième perd à la fois son centre de gravité formel (1) et son centre émotionnel (3), et elle n'est plus qu'un grand morceau de bravoure, un gros gâteau orchestral vaguement coupé en quatre parts. Mais même ainsi, quelle pêche !

La peur d'ennuyer, certaines oeuvres impliquent qu'on la néglige et qu'on passe outre. Si de grands réalisateurs y avaient cédé, nous n'aurions pas eu La Dolce Vita de Fellini et son interminable nuit de laborieuse débauche qui la justifie, la soutient et la porte loin, ni bien sûr Stalker, de Tarkovski, morne épopée qui se délite et dont le délitement fait la grandeur, ni même Il était une fois dans l'Ouest, de Sergio Leone, avec ses trois méchants qui s'ennuient longuement à attendre l'arrivée de Charles Bronson dans une gare isolée.

Je suis soulagé, chaque fois que j'y pense, d'avoir, après avoir hésité, osé à la fin conserver à ma longue Messe de terre, lors de sa laborieuse genèse, et plus récemment lors de son remontage avec Jérôme Bloch pour l'édition DVD de Motus, les moments pénibles du début qui lui donnent - à défaut de sa qualité, dont je ne suis pas juge - sa vérité et sa progression. En tout cas, la musique concrète a comme avantage de ne pas pouvoir être trahie par le tempo d'un chef, celui-ci étant fixé avec l'oeuvre. Ainsi, mes pièces de 1970-71 (merci Geoffroy et Franck) n'ont-elles pas bougé.

D'une manière générale, je trouve que, sous l'influence sans doute de l'école baroque, on joue souvent aujourd'hui la musique classique un peu trop vite ; alors même que la capacité des supports n'est plus un problème.

VARIATIONS SUR LA JOIE

Autre moment musical berlinois, mais vu à la télévision. A l'occasion des 25 ans de la Chute du Mur, Daniel Barenboim dirige avec grandeur l'Hymne à la joie, contenant ces vers de Schiller (où le poète s'adresse à la Joie, "belle étincelle divine"), des vers beaux mais raides, que Beethoven a rendus bouleversants :

"Alle Menschen werden Brüder

Wo dein sanfter Flügel weilt"

(tous les humains deviennent frères / Là où passe ton aile douce."

L'image de l'aile me rappelle un poème de William Blake :

"He who binds to himself a joy

Does the winged life destroy;

But he who kisses the joy as it flies

Lives in eternity’s sunrise."

Je laisse le lecteur traduire ce quatrain sublime, qu'on trouve sur Internet dans toutes sortes d'orthographe : "winged" est écrit "wingèd" ou "wingéd", Joy et Eternity ont des capitales (c'était l'usage à l'époque) ou n'en ont pas, et sunrise apparaît aussi sous les formes sun rise et sun-rise. A votre guise !

Au moment de présenter mon Gloria - dans le cadre du deuxième concert que je donne avec Lionel Marchetti et Jérôme Noetinger (le premier était consacré à notre Filarium) - , je construis mentalement l'idée d'un petit speech que finalement je ne prononce pas, et où j'aurais dit brièvement ce que cette oeuvre hurlante de 1994 représente pour moi : mon Hymne an die Freude, la façon dont un certain enthousiasme s'est exprimé sous la forme où il l'a pu. Une nième fois, je pense au roman de Thomas Mann lu vers l'âge de 15 ans, Le Docteur Faustus, où j'avais compris que la joie peut s'exprimer comme elle peut par ce qui semble son contraire. Non par goût du paradoxe, mais parce que c'est le chemin que cela prend en vous.

Ce deuxième concert dans la salle 104 de la Technische Universität (une grande expérience par ailleurs, avec l'aide d'une équipe berlinoise dévouée, d'un public nombreux et chaleureux et bien sûr de Lionel et Jérôme) était annoncé au public comme un test pour un système technique de "champ d'ondes" (Wellenfeldsynthese) unique au monde par sa taille. Sur chaque siège, un questionnaire pointilleux posé à l'intention de chaque auditeur l'invitait à faire état de ses sensations quant aux mouvements des sons venant des haut-parleurs invisibles ; mais rien ne rappelait qu'il s'agissait, après tout, d'oeuvres construites par trois compositeurs. Si l'on veut faire des expériences de perception - et j'y suis favorable, n'étant pas schaefférien pour rien - pourquoi ne pas prendre des séquences sonores qui ne soient pas des oeuvres, et tester des échantillons de situations acoustiques particulières ? On n'accorde pas un piano en jouant du Chopin ou même du Czerny, ça se fait note à note. C'est seulement à la fin que l'accordeur esquisse un morceau.

Les concepteurs de ce système aux effets intéressants semblent obsédés par l'idée d'escamoter non seulement la vision des haut-parleurs qui ici ne sont pas présents en volume dans la salle, mais aussi leur représentation mentale. Que veut-on faire croire : qu'un haut-parleur est un objet indécent ? Est-ce qu'on dissimule l'écran au cinéma (même si un haut-parleur n'est pas l'équivalent d'un écran, plutôt d'un projecteur ?). On en revient à cet idéal, que je critique, d'une musique concrète "immédiatiste", dans laquelle il faudrait dissimuler que le son est capté en un autre temps, monté, mis en espace, bref composé. Sur cela, nous amorçons la discussion au restaurant, après le concert, et c'est un contact prometteur.

LE SIGNIFIANT SE DECHAÎNE 6 : UN A EN TROP

Gaspard, étudiant français de l'Université Lyon 2 (il tient à signer comme tel) m'écrit. Après un bref remerciement pour avoir mis en téléchargement gratuit mon Promeneur écoutant et le Guide des Objets Sonores (ce qui n'a pas été rien de ma part), il me signale sèchement une faute au bas de la page p. 121 de ce Guide - une image soigneusement scannée et transformée par Kaik Eugenio de Melo en document PdF, de l'édition de 1984.

Après vérification, je confirme. C'est vrai, là où il faudrait lire :

"Dans le cadre de la typologie",

... on lit en effet : "Dans lea (sic) cadre de la typologie."

Je constate tout de même que ce "a" de trop n'entache la phrase d'aucune ambiguïté, d'aucun faux sens, d'aucune erreur.

A l'intention de Gaspard (qui ne le sait peut-être pas), je veux dire que ce livre a été fait en 1982, à l'ère pré-numérique, donc dactylographié par moi puis composé et typographié avec les techniques de l'époque. Un correcteur de chez l'éditeur Buchet-Chastel et moi-même (mais certainement pas le directeur de collection du GRM, bien au-dessus de ces basses tâches) avons relu scrupuleusement un livre bourré de notions, de références, de tableaux. Le "lea" nous a échappé. Mais à l'époque, il n'y avait pas les outils de correction automatique comme celui que j'ai sur Word et qui signale par un trait ondulé tout mot n'existant pas dans la langue choisie.

Malheureusement pour eux, ces outils de corrections, qui semblent à certains avoir toujours existé, ne relèvent pas les erreurs de faits ou de citations, les tricheries de raisonnement, les abus de termes.

Ce "a" de trop qui dépasse, et surtout le fait qu'il ait fasciné le regard de Gaspard - alors même qu'il ne change rien au texte - montre encore une fois le signifiant tel qu'il se déchaîne aujourd'hui : causant la perte de toute appréciation possible de l'échelle de gravité d'une anomalie typographique, et de toute référence à l'effet de la faute, au niveau où elle intervient, au contexte où elle se produit. Comme si la suite de lettres composant un livre était l'équivalent d'une équation sur la relativité donnant le secret de la bombe atomique, et dans laquelle un chiffre erroné risquerait de faire exploser la fusée en vol, de dériver le tir d'un missile, voire de détruire la Galaxie. Rassurons donc Gaspard : nous ne sommes pas dans Le jour où la Terre s'arrêta (la version de Robert Wise, un excellent film, voir à 35'25" après le début), et le "a" n'a aucune conséquence sur la logique et l'honnêteté de l'exposé. S'il faut discuter mon approche (et celle, que je voulais rapporter, de Schaeffer, sans d'ailleurs que je la partage entièrement), ce n'est pas là-dessus que ça porte.

VARIATION SUR LA JOIE 2

Encore un poème, que je découvre par Interstellar, de Nolan, et que je ne connaissais pas. On l'y entend quatre fois, et il est dit :

"Do not go gentle into that good night,


Old age should burn and rave at close of day;


Rage, rage against the dying of the light." (Dylan Thomas).

Je suis très ému par le film, et j'ai bien envie d'y revenir plus tard.

Nous en parlons au Wissenschaftskolleg, lors d'un des dîners rituels du jeudi soir, qui sont de plus en plus des moments de grâce. Je trouve même de brillants intellectuels partageant mon enthousiasme pour un autre film moins nouveau, lui célèbre et fêté, que je ne nomme pas et où une joie mêlée de rage se répand dans l'espace en formes acérées et enchanteresses. En voici une image, avec le sous-titre énigmatique, traduisant assez bien le texte original :

"My soul is spiraling in frozen fractals all around"

My soul is spiraling in frozen fractals all around

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