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ONOMANIE, la série de la rentrée, chapitre 4

18 octobre 2026

J'ai vu coup sur coup, et dans cet ordre, Notre salut, réalisé par Emmanuel Marre, avec Swann Arlaud dans le rôle principal, et Digger, réalisé par Alfredo Gonzalez Inarritu, avec Tom Cruise (ci-dessus) en vedette. Le premier, qui rencontre un grand succès public et critique, en France en tout cas, ne m'a pas plu. Le second, qui serait d'ores-et-déjà un « flop » économique malgré la présence de la plus grande star mondiale (grimée, grossie, parfois méconnaissable), m'a beaucoup plu. Le point commun : l'histoire qui y est racontée y dépasse le destin individuel des protagonistes, elle est planétaire. Les différences ? Les voici, en tout cas celles qui font sens pour moi.

Dans son film bien français - français en ceci qu'il a beaucoup de mal à situer les questions de classe, et d'autre part à montrer sérieusement la question du travail- , Emmanuel Marre nous apprend que son arrière-grand-père Henri Marre (dont il garde le nom tel quel dans son film, celui dont il  a hérité), né vers 1890, a travaillé pour le régime de Vichy, où il est arrivé au moment de la débâcle de 1940, que cet Henri Marre a publié à l'époque un livre intitulé Notre salut (titre qui devient celui du film), et dans ce travail, participé sans états d'âmes à l'organisation de déportations de juifs, entre autres. Tout cela notamment, croyons-nous comprendre d'après le film, pour regagner l'estime de son épouse qui lui en voudrait d'avoir dilapidé en affaires miteuses sa fortune à elle.
Ce qui m'a frappé , c'est que le film Notre salut ne nous permet pas de savoir ce que contenait le livre dont il pique le titre, sinon qu'il y s'agit de projets d'organisation visant à redresser le pays. Ce livre existe, on peut le trouver sur eBay (l'édition originale de 1940), pour 20,90 euros plus le port et sur Amazon, pour un prix de 2000 euros (?), dans une édition qui daterait de 1956 (???). Je n'ai pas envie de me le procurer, certes, mais cela m'aurait intéressé de savoir, même brièvement, grâce au film qui en reprend le titre, en quoi consiste ce qu'il propose : une méthode d'organisation pour redresser la France, oui, mais quelle méthode ? Or, le film ne nous en laisse même pas entrevoir une page, et dans les entretiens que j'ai lus, ni le réalisateur ni les critiques ne s'y intéressent. Pourtant un livre, même édité à compte d'auteur (ce qui n'est pas une honte, je l'ai déjà fait), ce n'est pas rien. Cela a un propos, une existence, cela affirme des choses. Si j'en crois les allusions qu'y font les personnages du film et son auteur, il s'agit de « management ». Ce film a l'air de dire que l'organisation est la pire des choses ; or, même les résistants devaient être organisés, sinon, ils ne seraient pas allés bien loin.

Ce qui est donné dans l'oeuvre à entendre (et qui dans l'histoire réelle était donné à lire aux personnages), telle une voix-off à laquelle manque la vision de l'écrit qui en a été le support, ce sont des extraits de lettres authentiques échangées entre Henri et son épouse Paulette, par lesquels il m'a semblé comprendre que celle-ci avait de la fortune, qu'une bonne partie a été engloutie dans les entreprises calamiteuses de son mari, qu'elle le méprise pour cela et qu'elle est à nouveau fière de celui-ci quand il réussit à Vichy.

Bref, on aurait alors l'histoire d'un homme qui veut cesser de paraître un « pauvre type » aux yeux de sa femme et de ses proches, et pour cela se « compromet ». Seulement, nous ne savons pas, tout au long du film, si Henri Marre a foi dans Pétain et son régime ou non, s'il est antisémite ou non, autrement dit qu'elle est la part de conviction dans ses activités au service de la collaboration avec les Allemands. A vrai dire, le film semble indifférent à cette question : il veille surtout à ridiculiser son personnage, notamment dans une scène qui a éveillé les ricanements de quelques spectateurs lors de la séance où nous avons vu le film : celle où, se trouvant dans la deuxième rangée pour une photo de groupe, il se hausse sur ses pieds pour rester visible. Ces réactions ont contribué à me rendre le film antipathique.

Donc, l'idée du film, ce serait que des gens « médiocres » (je mets à cet adjectif les guillemets qu'il mérite) ont participé aux crimes de la collaboration. Qu'est-ce que vous voulez que cela nous fasse, et surtout qu'est-ce que cela nous apprend ? Rien du tout, car là n'est pas la question. Que Robert Brasillach, fusillé à la Libération comme collaborationniste convaincu et militant, ait été un idéaliste courageux, affrontant crânement sa condamnation à mort, et non, comme l'Henri Marre que décrit le film de son arrière-petit-fils, un pauvre type, cela revient pour moi au même, tant que je n'ai pas affaire à un personnage qui existe, qui est sur un chemin de désir, de choix, de doute, de souffrance. Et ce n'est pas la faute de Swann Arlaud, qui comme acteur est toujours intéressant, mais dont le film promène le talent comme une fausse garantie de « vérité ».

En somme, je fais le même grief au film de Marre qu'à celui de Glazer La zone d'intérêt, dont je parlais dans mon blog du 25 février 2024 : prendre le nom réel de personnages historiques ayant existé et agi dans une réalité, c'est le moins qu'on puisse dire, tragique et terrible, mais n'utiliser ce contexte fort que comme toile de fond pour l'y faire se détacher une histoire des plus communes (un homme se sentant minable par rapport à sa femme qui règne sur les enfants et la maisonnée), histoire privée que le film échoue à rendre au moins intéressante, humaine.

Quelques jours plus tard, nous voyons en salle la farce épique d'Inarritu, Digger, qui a mon avis sera réévaluée en bien, dans quelque temps : on y voit un président des Etats-Unis complètement bouffon nommé Compson joué par John Goodman, et qui forcément fait penser à Trump, mais qui n'est pas Trump et ne cherche pas à l'imiter. Et évidemment un prospecteur fou et grotesque, un cauchemar sur pattes pour toute personne ayant quelque sensibilité écologiste, et ce prospecteur est campé très bien par Tom Cruise. Dans le film, nous n'en restons pas à un psychologisme bêta qui nous imposerait des questions dépourvues de tout intérêt telles que : les méchants peuvent être des êtres banals et falots, etc...., mais nous sommes mis face à des questions qui nous concernent aussi (cf, la scène du discours à l'Europe, où il s'avère que Digger Rockwell a aussi des choses à nous dire, à nous qui pensons bien). De plus le film est passionnant car il raffine le dispositif de mise en abyme déjà utilisé par Inarritu il y a douze ans dans Birdman. Mais je ne peux pas en dire plus sans le « spoiler ».

Les deux films semblent avoir en commun de nous inviter à un jeu de massacre, et les critiques élogieuses adressées en France au film de Marre, qui rivalisent de condescendance à l'égard du protagoniste (qualifié de « pauvre type », de « salaud médiocre ») l'attestent. Seulement, le second, celui d'Inarritu, joue franc jeu : le personnage est tout de suite détestable, mais il devient peu à peu intéressant, sans qu'il soit un modèle à imiter. C'est la réalité qui est elle-même une farce. Personne n'est supposé « médiocre » chez Inarritu ; comme chez Chaplin, la question ne se pose même pas.

Et l'autre question, celle du nom ? Emmanuel Marre croit apparemment que mettre en jeu les noms réels, en l'occurence son propre nom, suffit ; à partir de ce choix il ne s'intéresse plus au réel, auquel il croit avoir donné un tribut suffisant. Chaplin, lui, caricaturait Hitler en Hynkel, et l'Allemagne en « Tomainia », et pourtant il y était en plein – dans le réel, d'autant que son film, comme aujourd'hui celui d'Inarritu, était contemporain de ce qu'il dépeignait.