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ONOMANIE, la série de la rentrée, chapitre 2

13 septembre 2026

…. sans avoir, disais-je (pour le début de cette phrase, voir le blog de la semaine dernière), vérifié au préalable si l'on ne trouve pas déjà dans le lexique de quelque langue, le mot, le nom pour le dire.

Les mots pour le dire, c'était le titre d'un récit autobiographique émouvant de Marie Cardinal sur sa psychanalyse, qui eut un grand succès en 1975.

Il y a une vingtaine d'années, à une époque où le mot « procrastination » était encore peu connu en France, où il a été importé via la langue anglaise (« to procrastinate »), qui elle-même l'emprunte au latin ancien, je fus remercié, lors d'un dîner, par un ami qui nous avait raconté sa tendance, dont il souffrait, à remettre au lendemain certaines tâches, pour lui avoir appris ce mot. Soulagé de le découvrir, il ne sentait plus seul et misérable, et cela pouvait être humanisé.

Il n'y a pas de termes « trop » savants pour ce genre de choses; c'est le terme exact qui compte. Françoise Dolto conseillait déjà, il y a longtemps, de dire aux personnes nées trisomiques le nom de ce qui les rend particulières, de façon à ce qu'elles n'hésitent pas à se désigner comme telles aux autres (on sait qu'un autre mot, devenu péjoratif et emprunté à une supposée ressemblance ethnique, servait couramment à parler d'eux). Elle s'amusait de l'effarement d'une dame qui entendait une personne trisomique parler de sa « trisomie 21 ». On ne sait que depuis peu l'origine génétique – présence d'une troisième chromosome 21 – de cette particularité.

Dans le domaine de la vie sexuelle, beaucoup de mots sont inconnus de certaines personnes qui ont un trouble à ce niveau, sous la forme d'une anomalie physique congénitale souvent facile à traiter quand elle est nommée. Un homme que je connais avait, faute que cela ait été diagnostiqué tôt chez lui, découvert très tard dans sa vie d'adulte le mot de « phimosis », et imputait la douleur que lui causaient ses érections à des problèmes psychologiques impossibles à résoudre. Le mot trouvé, il lui fut facile de se faire opérer (une simple circoncision). S'il avait su plus tôt.... C'est par la lecture de Dolto que j'ai appris le mot d' « hypospadias », un problème qui a pourri la vie de Sainte-Beuve et rendu pour lui l'acte sexuel honteux, difficile et humiliant. Sa correspondance avec Adèle Hugo, comme le montre la biographie hugolienne monumentale, passionnante... et inachevée de Jean-Marc Hovasse, et son roman sentimental Volupté y font des allusions embarrassées. Aujourd'hui, les mots précis sont expliqués sur Internet, mais ils sont évidemment noyés dans les milliards de données qu'Internet met à notre disposition, et il faut pouvoir les trouver. Et je ne parle que de la vie sexuelle masculine...

Tout ce qui n'est pas nommé, ne l'est souvent que par ignorance d'un mot, d'un nom qui souvent existe, et entretenir le culte de l'innommé, assimiler la nomination à un acte oppresseur, voire fasciste (Barthes) est à la fois une mauvaise action et une imbécillité. Notre Rabelais national est parmi les écrivains du monde celui qui a « activé », c'est-à-dire non seulement connu mais aussi employé, rendu vivant, le lexique le plus varié. Sans lui, des génies comme Herman Melville et James Joyce, qui pourtant l'ont découvert en traduction, n'auraient pas pu écrire, le premier Mardi et Moby Dick, et le second Ulysse. Un écrivain français contemporain récemment disparu, Valère Novarina, me semble aussi très rabelaisien, non dans l'acception convenue du mot (qui veut dire : gaillard, grivois), mais dans l'usage des mots. Lors de la représentation d'une de ses pièces au théâtre de la Colline (j'en ai oublié le titre), on entendait le public se tordre de rire, dans la joie du langage.

On comprend que mon Acoulogon, qui vient de paraître et auquel je vous invite à souscrire (à un prix réduit, port compris, jusqu'à la fin du mois d'octobre, voir le lien sur ce site) est né de cette joie du langage. Le long travail, commencé en 1990, qu'il représente, et que je n'ai pu terminer que grâce à Anne-Marie Marsaguet et Paul-Raymond Cohen, m'a permis aussi de sublimer, ou de faire fructifier ma tendance au pédantisme, et de faire de ce « travers » une motivation à m'en servir pour partager. Certains, en ouvrant l'un ou l'autre de ses deux tomes, se précipiteront sur les mots rares (« pompholygopaphlasma », « succussion »), et c'est leur droit. D'autres redécouvriront, à travers notamment des poésies ou des proses, des mots qu'ils comprennent (vocabulaire dit passif), mais n'emploient jamais en écrivant ou en parlant, dont ils n'ont pas encore fait un vocabulaire actif. L'important est qu'ils soient tous mis à égalité, mots rares et mots connus.

J'ai souvent évoqué dans ce blog mes lectures enfantines de Jules Verne, mais j'aurais pu citer aussi Les Lettres de mon moulin, d'Alphonse Daudet, un des classiques des collections pour enfants. Dans un de ses contes les plus connus, La Chèvre de Monsieur Seguin, une chèvre nommée Blanquette s'évade de son enclos et découvre la nature à l'état libre. Je lisais petit garçon des phrases comme : « De grandes campanules bleues, des digitales de pourpre à longs calices, toute une forêt de fleurs sauvages débordant de sucs capiteux !… »

Comme nous habitions en zone « rurbaine » dirait-on aujourd'hui, non loin de nombreuses usines mais à la limite de la campagne, près d'une ferme, il y avait certainement des digitales et des campanules que j'avais vues, mais ces noms, à mon âge, ne me disaient rien, ne m'évoquaient aucune vision, ils existaient par eux-mêmes, comme des fleurs verbales auto-suffisantes. J'étais convaincu cependant qu'ils n'étaient pas inventés par Daudet et qu'il y avait quelque part des fleurs portant ce nom, peut-être même dans mon environnement proche.

Plus tard, j'ai trouvé un livre de Gaston Bonnier que j'ai commencé à étudier, Le nom des fleurs par la méthode simple. Ce livre date de 1910, et par questions successives, il mène à découvrir comment s'appelle une des 670 plantes courantes en Europe... Aujourd'hui, peut-être utiliserait-on une « appli », comme je regrette qu'on dise (j'ai une aversion pour ces abréviations en français, qui font que du coup le nom complet, ici « application », sonne pédant et compassé) ; mais le résultat est le même : la découverte d'un nom.

Il est possible que mon Acoulogon soit lu comme un jardin de « fleurs verbales auto-suffisantes », ainsi que je le formule plus haut. Pourquoi pas, je veux bien qu'on s'y promène comme la chèvre de Daudet, mais sans avoir comme elle à rencontrer un loup, pour un plaisir donc sans appréhension. Néanmoins, pour que cela apporte plus, j'y ai introduit un principe qu'on trouve rarement dans ce genre d'ouvrage : le polyglottisme. Chaque fois en effet que le texte cité, prose, poésie, article, provient d'une langue non-française, je le cite aussi dans sa langue originale, à quelques rares exceptions près, c'est-à-dire dans 99% des cas et dans 45 langues différentes, même si celles-ci ne sont pas représentées équitablement. La comparaison des langues, visible à l'oeil nu, incite à se montrer critique. Sans introduire de relativisme, les langues s'ajoutent sans se contredire.

En français par exemple, le coq « chante », tandis qu'en allemand « der Hahn kräht », du verbe « krähen », proche du mot désignant les corbeaux et les corneilles (« die Krähe ») et de celui concernant le croassement « krächzen ». Cela incite à réfléchir sur ce qui sépare et ce qui rapproche les cris des uns et des autres.

Ensuite, nous savons qu'une bonne partie de ces mots et de ces noms nous entrent d'abord par les oreilles, avant que l'apprentissage de la lecture ne nous les fasse retrouver, et surtout ne nous en donne à connaître d'autres, par les yeux. Or, le nom, le mot pour les oreilles, cela produit des homonymies et des associations. Lacan était le premier à savoir que dans son patronyme il y a une affirmation spatiale (« Là »), et une question temporelle (« Quand »). Cela m'explique que lors de mon unique et très bref entretien téléphonique avec lui, raconté dans mon blog du 17 mai 2026, j'avais été frappé de l'entendre me demander quand Schaeffer était là.

Les homonymies ne cessent de fasciner les fous du langage, et d'ailleurs, le langage est propre à fabriquer de la folie. Dans mon Acoulogon, est cité notamment l'incroyable Jean-Pierre Brisset (1837-1919), qu'une anthologie d'André Breton m'a fait découvrir. La notice Wikipedia qui lui est consacrée donne quelques exemples de cet envahissement par l'homonymie qui fut le sien. Si Stéphane Mallarmé (1842-1898), que je cite souvent, a su vivre sa folie du langage et composer avec elle, c'est selon moi en partie grâce à la rime. Une rime qu'il a faite souvent plus riche que ses contemporains et que la plupart de ses prédécesseurs en français. J'ai cette hypothèse que la rime est, dans les littératures qui l'emploient, un endroit déterminé par des règles métriques ou spatiales pour y fixer un peu d'homonymie, et donc pour tenir celle-ci en bride, pour contrôler la dérive homonymique.

Je cite de mémoire, sans être sûr de la ponctuation, deux vers de Mallarmé :

« Ma faim, qui d'aucun fruit ici ne se régale,

Trouve en leur docte manque une saveur égale. »

Le « docte manque », c'est la nomination. J'ai vérifié. En fait, le texte correct est d'« aucuns fruits », au pluriel, sinon le « leur » du second vers ne s'expliquerait pas. Mais le lecteur aura remarqué que la rime s'étend ici à trois syllabes !

J'espère donc que l'on trouvera à l'Acoulogon, une ekphrasis des sons (puisque les deux volumes ne sont accompagnés d'aucun CD, d'aucun code QR renvoyant à des sons ou les faisant entendre – sur l'ekphrasis, voir mon blog du 25 juin 2020), une saveur égale à l'écoute des sons, sans remplacer celle-ci (j'ajouterai néanmoins que l'on n'est même pas obligé d'écouter les sons pour qu'ils s'imposent et nous imposent de faire avec eux).

Un mot pour finir sur ce titre, Acoulogon. Je l'ai conçu comme on nomme une marque, mais contrairement aux marques qui utilisent de plus en plus souvent les mots du langage courant, quitte à créer un effet graphique d'appropriation nouant le son et son aspect visuel (ci-dessus, une photo d'une boutique qui vient de s'ouvrir non loin de chez nous, je commenterai ce choix dans le prochain blog), c'est un néologisme ou un nom propre. Mais en créant un nom qui aurait pu être celui d'une marque, je reprends mon bien, ce que me vole la marque. À suivre, pour mieux m'expliquer.

(…)