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ONOMANIE, la série de la rentrée
6 septembre 2026

Je ne sais plus quelle était ma requête, qui en quelques secondes a obtenu sur Google la réponse «Aperçu IA » que vous lisez ci-dessus. En tout cas, je me suis dit en la découvrant que l'IA, fine mouche, avait vite deviné que j'étais l'auteur de celle-ci, et donc n'a pas lésiné sur les éloges à mon endroit. Je me suis rappelé aussi que mes étudiants à Paris III ou à l'Esec ne m'avaient pas tous trouvé spécialement gentil (mais je n'étais pas non plus une « peau de vache »), et que certains de mes lecteurs, même dans les traductions anglaises précises de Claudia Gorbman, jugeaient mes écrits savants, sous prétexte qu'il s'y trouve ça et là des mots que j'ai créés – on appelle cela des « néologismes »- à partir du grec, quand le mot n'existait pas en français.
Par exemple, le mot de « synchrèse » que j'ai forgé comme « mot-valise » pour désigner en un seul substantif «un phénomène psycho-physiologique spontané et réflexe, universel, dépendant de nos connexions nerveuses, et ne répondant à aucun conditionnement culturel, et qui consiste à percevoir comme un seul et même phénomène se manifestant à la fois visuellement et acoustiquement la concomitance d’un évènement sonore ponctuel et d’un évènement visuel ponctuel, dès l’instant où ceux-ci se produisent simultanément, et à cette seule condition nécessaire et suffisante. ».
Il se trouve que ce mot a été beaucoup plus cité, pour s'en servir mais aussi pour le critiquer, que des notions descriptives que je trouve tout aussi importantes, comme celle de « ligne de fuite temporelle » (voir la série que j'ai consacrée à cette question), et surtout que l'ensemble de mon approche sur l'audio-vision. Parce qu'il a l'aspect d'un mot savant, il a été traité comme un concept théorique, et non comme désignant un phénomène psycho-physiologique, qui se vérifie (ou se réfute) par l'expérience, ce que j'ai fait des centaines de fois en des années d'enseignement, mais aussi dans mes réalisations (personne ne remarque que dans mon court-métrage dialogué de 1983 Eponine, les actrices parlent en playback, et un des mouvements de ma troisième symphonie « audio-divisuelle », créée en 2016, en propose la démonstration).
On se fixe, on s'obnubile, on se focalise sur un seul mot – c'est ce que j'appellerais, créant à cette occasion un néologisme supplémentaire, de l'onomalâtrie, une idolâtrie des mots tirés de leur contexte.
La langue française a été longtemps considérée comme rétive aux néologismes (contrairement à l'allemand, qui en crée à l'infini par agglutinement), mais vous aurez remarqué que depuis quelque temps, elle en produit au contraire presque tous les jours. Pourquoi pas, mais beaucoup de ceux-ci ont une connotation morale, voire semblent être une invitation à légiférer, tel le mot funeste d'islamophobie, qui, je ne suis pas le seul à le penser et à l'écrire, confond en un seul terme, de façon malencontreuse, le comportement agressif (que je réprouve bien sûr) de certains contre des Musulmans, et la critique de la religion musulmane. C'est très grave.
Cela me donne l'idée de tester aujourd'hui 1er septembre 2026 la réponse de l'aperçu IA de Google sur ce qu'est l'islamophobie :
« L’islamophobie désigne l’hostilité, les préjugés, la discrimination ou la haine manifestés à l’égard de l’islam et des personnes musulmanes ou perçues comme telles. »
Définition irresponsable ! Le « et » après le mot « islam » crée en effet un amalgame dangereux, dont se servent les fanatiques des deux bords. En même temps, le mode IA se couvre en me renvoyant, par un lien direct, à l'entrée Wikipedia, où je lis :
« L'islamophobie est un terme dont la définition ne fait pas consensus, dont l'étymologie se réfère à la peur ou la crainte de l'islam, mais dont le sens désigne surtout la notion d'une hostilité envers l'islam ou envers les musulmans »
Or, cette phrase ne dit pas du tout la même chose. Elle est, elle, responsable. Par ailleurs cet article Wiki est précédé, toujours aujourd'hui 1er septembre, par une invitation à se rendre, via un lien, sur la « page de discussion », très touffue et complexe.
(A ce propos, sur un plan beaucoup plus concret, la proposition du Rassemblement National de faire interdire dans l'espace public, s'il arrive au pouvoir, le « voile islamique », proposition que j'ai entendu défendre ce matin par le député Jean-Philippe Tanguy sur France Info, face à une Agathe Lambret qui lui posait des questions de bon sens, me semble à la fois une idiotie, une folie et une injustice, ne servant qu'à pourrir la vie de beaucoup de femmes, de familles et de policiers, avec comme seul effet de durcir les positions.
Le même Tanguy, selon Ouest-France, aurait déclaré sur BFMTV, qu'en cas de victoire de Marine Le Pen au soir du 2 mai 2027, « s’il y a des femmes qui portent le voile, elles auront une amende », au même titre que « les gens qui ne mettent pas de ceinture de sécurité » en voiture. J'hallucine.
Mais là j'aborde une autre question, également hystérisée de nos jours par l'effet Larsen d'Internet et des réseaux : celle de l'emblème. Il faudra revenir là-dessus.)
Revenons à mes « termes descriptifs », qui concernent des questions moins touchy, comme on dit en anglais, mais pour moi et la recherche que je mène ces questions sont importantes : si je tape sur Google « Michel Chion synchrèse critique de cette notion», et si je choisis ensuite la réponse du « mode IA », toujours à la date du 1er septembre vers 15h, heure de Paris (car ces réponses sont très évolutives), elle me livre une dissertation bien présentée et rédigée, prête à être lue voire utilisée par un étudiant. Le hic, c'est que la « synchrèse » n'est pas une notion, mais la postulation d'un phénomène psycho-physiologique qui, indépendamment du nom que je lui donne, doit se vérifier ou se réfuter, par l'expérience, tout comme le réflexe rotulien.
Seulement, je dois reconnaître que c'est moi qui ai écrit « notion » dans ma requête ! Formulons cette dernière autrement, et écrivons « phénomène ». Ça donne, dans l'aperçu IA, le même jour :
« Portée et critique de ce phénomène :
Le trucage audiovisuel : La synchrèse permet de faire accepter des sons totalement (sic) artificiels ou déplacés sur une image. Par exemple, Jacques Tati utilise des bruits de billes de verre ou de ping-pong pour illustrer des pas dans ses films.
L'illusion du réalisme : Le cinéma sonore repose entièrement (re-sic) sur cette faille ou force de notre perception. Le son « colle » à l'image par la seule magie de la simultanéité.
Limites et nuances : Bien que réflexe, l'effet peut être modulé ou testé par les attentes culturelles et le contexte de la narration, mais sa base reste ancrée dans nos connexions sensorielles de base. »
Cette fois-ci, presque tout est faux : le « totalement » et le « entièrement » sont des effets de style maximaliste, qui ne correspondent ni à mon style, ni à mon approche historique et scientifique. Quant à des tournures telles qu'une « base ancrée dans des connections », c'est du charabia genre « discours du Maire de Champignac dans la bande dessinée Spirou », créée par Franquin - voir, une fois de plus, l'entrée « Maire de Champignac », il en existe une,sur Wikipedia, décidément un trésor. Je ne vois pas non plus en quoi la synchrèse, si elle est réelle, serait une faille (?). Cela, c'est piqué probablement à un travail universitaire. J'attends aussi qu'on me montre un exemple d'humains qui « moduleraient » (?) l'effet de synchrèse. Enfin, je ne vois pas non plus de ce que veut dire un son « artificiel », ni « déplacé».
J'étais parti de la question du néologisme. Ce que je tiens à dire, c'est que si nous éprouvons parfois le sentiment que les noms ou les mots nous manquent - c'est l'effet même du langage dans le langage - , comme l'a écrit Edmund Husserl (« Für all das fehlen uns die Namen ») et comme pathétiquement le profère Moïse à la toute fin de l'opéra génial de Schoenberg Moïse und Aaron : « O Wort, du Wort, das mir fehlt. », rien ne nous empêche en même temps d'en inventer de nouveaux, mais non sans avoir au préalable....
(… sans avoir au préalable quoi ? Ce sera dans le blog suivant. Bon dimanche.)