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ENTRE DEUX IMAGES n°93

April 26, 2020

HOMMAGE À JAMES IVORY, AU SAVOIR, AU SCEPTICISME ET À WIKIPEDIA

Ivory / Jefferson / Capet / De Rozier / D'Arlandes / Merchant / Jhabvala / Nolte / Rousseau / Diderot / Voltaire / Hume / Goethe / Moreau de Maupertuis / Schaeffer / Buffon / Darwin / De Coubertin / Roger / Hawkins / Peale / Lassally / Favreau / Foucault / Koestler / Boorstin

J'espère que cette image – rencontre de l'animalité et d'un emblème éminent du pouvoir et du luxe à l'occidentale - est aussi forte et troublante qu'elle l'est dans le film dont elle est tirée, bien qu'elle n'y occupe l'écran que trois à quatre secondes. Ce film est Jefferson à Paris, dirigé en 1995 par James Ivory, et qui se déroule essentiellement dans les cinq années qui ont précédé 1789. Lors de l'hommage que la Cinémathèque de Paris rendait récemment au réalisateur américain, âgé maintenant de 91 ans, celui-ci se déclarait particulièrement heureux d'avoir pu filmer quelques scènes de l'action sur les lieux mêmes, entre autres au château de Versailles, dans lequel il reconstitue un événement historique de la fin du XVIIe siècle, qui fut aussi une date dans l'histoire de l'humanité. Il s'agit de la démonstration le 19 septembre 1783, devant Louis XVI, d'une montgolfière transportant à plus de 500 m de hauteur, sur quelques kilomètres, une nacelle avec à son bord un mouton, un coq et un canard. Les trois animaux retrouvèrent le sol dans la localité proche de Vaucresson, sains et saufs, à part le canard qui se serait cassé une patte. Deux mois plus tard, Pilâtre de Rozier et le marquis d'Arlandes montèrent à leur tour dans une nacelle plus grande, devenant les premiers aéronautes de l'histoire.

Lorsque mon frère et moi habitions chez notre mère à Vaucresson, nous nous sommes souvent promenés, sans le savoir, sur les lieux mêmes où avait atterri le premier mouton volant.

L'image qu'on voit ci-dessus, tirée elle aussi d'un épisode historique, concerne encore la question de l'altitude, puisqu'elle montre le haut du squelette d'un énorme élan d'Amérique effleurant de ses cornes le bas d'un lustre, dans une galerie du château de Versailles. Il s'agit dans le film d'illustrer un débat scientifique de l'époque, débat qui contrairement à ce qu'on pourrait croire n'est pas complètement fermé, sur l'évolution (les découvertes récentes sur l'homme de Neandertal, qui auraient mérité qu'on leur fît plus d'écho, l'ont relancé).

Écrit - comme bien d'autres films du tandem Ismail Merchant, producteur natif de Bombay/James Ivory, réalisateur né en Californie - par Ruth Prawer Jhabvala, née, elle, à Cologne, Jefferson in Paris compile en effet avec élégance, en les reliant à l'histoire personnelle d'un homme, à ses idées, à ses amours, une série de faits historiques pour la plupart avérés, tournant autour du séjour français, en qualité d'ambassadeur, du futur président des USA Thomas Jefferson (1743-1826), joué ici par Nick Nolte. Lequel Jefferson fut aussi non seulement un politique, mais aussi entre autres un mathématicien, un architecte et un curieux de sciences naturelles. Bienheureux siècle que ce XVIIIe, où l'on pouvait ainsi, sans passer pour un polygraphe dilettante, intervenir et écrire sur toutes sortes de choses, comme l'ont fait Rousseau, Diderot, Voltaire en France, mais aussi Hume en Ecosse, en Allemagne Goethe (considéré comme appartenant au XIXe siècle, mais bien né en 1749), ou encore moins connu, le français Pierre Louis Moreau de Maupertuis : explorateur, mathématicien, physicien, astronome et naturaliste, cet homme a été aussi un des précurseurs de la génétique.

Si je suis allé vers le Groupe de Recherches Musicales en 1969 comme élève-stagiaire, avant d'en être membre de 1971 à 1976, ce n'est pas en raison d'un intérêt fasciné pour son fondateur Schaeffer comme celui qu'on aurait eu pour un « gourou » (réputation posthume, qui n'avait rien à voir à celle qu'il avait de son vivant), c'est à cause de la curiosité à la fois ouverte et sceptique de cet ingénieur de formation pour différentes disciplines, curiosité et esprit scientifique que m'avait révélés, en 1968, une lecture attentive de son Traité des Objets Musicaux. Esprit scientifique ne veut pas dire « esprit infaillible », puisque certains des résultats exposés dans cet ouvrage sont réellement des découvertes acquises et confirmées, tandis que d'autres sont des spéculations in abstracto.

Je reviens à notre élan, dont la présence ici est une réponse de Jefferson au naturaliste Buffon. De son nom complet Georges-Louis Leclerc comte de Buffon, 1707-1788, ce grand homme auquel on doit une immense Histoire naturelle qui eut beaucoup d'influence et fit tant de choses pour la science, malgré les lacunes et les préjugés qu'elle contient aujourd'hui à nos yeux, avait essayé de trouver une cohérence dans les observations de première et de seconde main qu'il rassemblait sur l'histoire de la Terre et des êtres vivants. À un moment, il s'était fait une doctrine valorisant l'influence du climat sur les espèces qui y vivent, doctrine qui l'amenait à affirmer que les animaux et les humains vivant en Amérique du Nord – où il ne s'était pas rendu personnellement – devaient nécessairement être petits et de constitution faible ! Cela lui fit écrire par exemple, dans le tome IX, à propos de ce qu'on appelait les Indiens (aujourd'hui on parle aux USA des « Native Americans ») :

« Le sauvage (indien) est faible et petit par les organes de la génération, il n’a ni poil ni barbe, et nulle ardeur pour sa femelle : quoique plus léger que l’Européen, parce qu’il a plus d’habitude à courir, il est cependant beaucoup plus craintif et plus lâche, il n’a nulle vivacité, nulle activité dans l’âme. »

Buffon raisonnait de même pour les animaux : un cervidé américain ne pouvait être que plus petit que son homologue d'Europe. Piqué par ce dédain pour la faune de son pays natal, Jefferson allégua comme un des nombreux contre-exemples la taille énorme des élans d'Amérique comparés aux cerfs européens, et dans la scène, peut-être inventée, que montre le film d'Ivory, il fait amener aux yeux de scientifiques français un squelette de cet animal gigantesque.

Buffon était adepte par ailleurs d'une théorie abandonnée, qui essayait de donner sens à la confrontation de deux faits apparemment antinomiques : l'unité de l'espèce humaine, qu'il affirmait contre d'autres (ceux notamment qui justifiaient l'esclavage des Noirs par la « malédiction de Cham » dans la Bible), et la diversité visible des traits physiques, des mœurs et des modes de vie sur la Terre. Cette théorie était celle de la dégénération, à ne pas confondre avec l'idée de dégénérescence, qui a hanté la fin de notre XIXe siècle européen.

Comme je l'écrivais en effet dans mon livre de 2008 devenu introuvable Les films de science-fiction :

« Se référant, à tort ou à raison, à Darwin, mais aussi à une meilleure connaissance du passé de la Terre et de l’espèce, de ses ruptures et de ses catastrophes (traces d’une mer antique, fossiles d’espèces disparues), la hantise grandit, à la fin du XIXe siècle, d’une dégénérescence de notre espèce : on imagine que l’homme, protégé par le progrès des maladies et des intempéries, élevé dans un cocon, pourrait perdre sa force et ses membres, devenir une sorte de poussah réduit à un cerveau !

Si ridicule puisse-t-elle nous sembler aujourd’hui, cette crainte inspirera les visions d’anticipation des auteurs les plus progressistes, mais aussi, hélas !, le culte fasciste de la vie saine, tout aussi bien que la résurrection des Jeux Olympiques par Pierre de Coubertin. »

A l'inverse, selon la thèse de la dégénération, les hommes se seraient tous ressemblés à une certaine époque mais certains d'entre eux auraient régressé, en raison du climat et de l'histoire, à un stade inférieur dont ils pouvaient revenir. Il devrait suffire, supposait Buffon, de ré-acclimater des « régressés » comme l'étaient à ses yeux les Noirs et les Indiens d'Amérique, dans des pays européens du Nord pour que ceux-ci redeviennent blancs en quelques générations. Choquant ? Pas du point de vue de l'auteur. Absurde ? Oui, bien sûr, avec nos connaissances actuelles, qui ne risquent pas sur ce plan d'être démenties, mais ces connaissances ne se sont pas formées du jour au lendemain : les travaux entre autres de ce naturaliste, novateur sur beaucoup d'aspects, en ont été une étape dans les faits, sinon dans la logique, la science n'avançant pas de façon cumulative et linéaire (voir à ce propos l'excellent article de Jacques Roger Buffon, Jefferson et l'homme américain, dans les Bulletins et Mémoires de la société d'Anthropologie de Paris, année 1989, sur le site de Persée).

Très intelligemment, Jefferson in Paris se garde de stigmatiser les préjugés européens par rapport à un humanisme idéal qui aurait été celui de Jefferson : ce dernier est montré comme un anti-esclavagiste qui en même temps n'est pas fâché de posséder des esclaves, et pas trop pressé de les affranchir.

Par ailleurs, le film le montre utilisant un étrange instrument nommé polygraphe, à ne pas confondre avec d'autres appareils homonymes. Inventé par John Isaac Hawkins et Charles Willson Peale, cette invention, qu'on voit ci-dessous, détournait ingénieusement les principes du pantographe pour écrire à la plume la même chose en même temps sur deux feuilles différentes : un exemplaire en est exposé au musée Jefferson de Monticello, en Virginie, USA. Cela permettait d'avoir une copie immédiate de ce qu'on écrivait (voir la version anglaise des réjouissantes notices Wikipedia consacrées au Polygraph, duplicating device, et au Pantograph).

Plusieurs des period movies très documentés de l'équipe Prawer Chbavala/ Merchant /Ivory montrent ainsi chaque époque et chaque société comme un bric-à-brac d'opinions, de techniques et de procédés, tout cela n'étant pas chaotique et absurde, mais réel et coexistant, et montré à travers une conscience aiguë de l'histoire, de l'unité humaine, des différences de culture et des inégalités de classe.

Précisément, un film bien plus ancien et très peu connu d'Ivory, qui n'eut aucun succès à sa sortie mais reste un des produits les plus bizarres de l'histoire du cinéma, Savages, 1972, s'amuse à prendre au mot et en même temps en défaut la thèse buffonnienne de la dégénération/régénération : on y voit des « sauvages » de fantaisie s'introduire dans une demeure coloniale abandonnée, se vêtir en Européens de la bonne société, en adopter avec quelques quiproquos les usages et les mœurs, puis retourner à leur forêt d'origine. James Ivory avait eu l'idée d'inverser le postulat du chef-d'oeuvre de Buñuel sorti dix ans plus tôt sous le titre L'Ange exterminateur, un apologue dans lequel des gens de la haute société mexicaine « confinés » - oui ! - dans la somptueuse demeure de l'un d'entre eux par une force mystérieuse, « régressent » à un problématique état sauvage. Magnifiquement photographié par Walter Lassally (l'édition DVD est à cet égard de bonne qualité), intriguant et abracadabrant, parfois certes languissant et décousu, Savages est une sorte de critique du film de Buñuel en même temps qu'une réflexion stimulante sur les idées de « civilisation » et d'état sauvage, et sur le mythe de l'exotisme. J'ai présenté ce film il y a deux ans lors d'une de mes séances du jeudi à Vidéosphère, dans le cadre d'un cycle que je consacrais au thème du retour à l'état sauvage dans le cinéma des années 70: le public présent était estomaqué.

Mythe dépassé que celui du sauvage, que celui-ci soit présenté comme bon ou méchant ? Malheureusement non, puisque certains survivalistes – je dis certains, car il y a plusieurs écoles - y retournent aujourd'hui, et ce n'est pas, comme chante Gavroche, « la faute à Rousseau », mais le résultat de cette propension humaine à l'obscurantisme, une propension qui trouve toujours matière à s'alimenter et contre laquelle, en dépit des savoirs que nous croyons acquis, il faut et il faudra toujours lutter.

D'autres, au contraire, voudraient que l'histoire des connaissances et des sciences fût close, de sorte qu'ils s'impatientent de voir les mystères du Covid-19, de ses conditions d'action et de contamination, de ses effets, des moyens pour le combattre et bien sûr d'un hypothétique vaccin, n'être pas résolus sur le champ. Comment, en 2020, il y a un virus mondial et on ne sait pas tout de suite tout sur lui, sur sa nocivité, ses effets ? On nous cache quelque chose ! D'autres encore y voient la punition d'un péché contre l'ordre naturel. Or l'ordre naturel est une notion sur laquelle j'incline à rester, en employant un mot discrédité que je persiste à positiver, sceptique, ce qui veut dire ouvert à la fois au doute et à la connaissance.

D'ailleurs, en regardant récemment la nouvelle version du Roi Lion réalisée par John Favreau, j'ai vu Pumbaa le Phacochère et Timon le Suricate se montrer non moins sceptiques que moi au sujet de l'équilibre des éco-systèmes : étant donné que ce sont les animaux les plus intelligents de cette histoire, c'est dire !

Que cela incite en tout cas à regarder d'un œil moins méprisant ce qu'on appelle les « tâtonnements » des chercheurs du passé, d'un Buffon par exemple : s'il y a une discipline dont je pense qu'elle pourrait trouver une place utile dans l'enseignement secondaire, ce serait l'histoire, forcément critique mais en aucun cas dédaigneuse, des sciences et des découvertes à ce jour. Selon moi, la brillante approche de cette histoire par Michel Foucault dans son Archéologie du savoir en a construit une critique trop unilatérale et normative, qu'on ne va pas s'épuiser à déconstruire à son tour, mais que l'on peut sinon ignorer, du moins mettre entre parenthèses. Surtout, il y a, même parfois chez Foucault, une position « colonialiste du temps » à l'égard de nos prédécesseurs que je trouve aussi regrettable, même si elle est moins dangereuse, qu'elle l'est et l'a été par rapport aux peuples des autres contrées.

Je recommande à ce propos deux livres de vulgarisation qui m'ont passionné: Les somnambules, essai sur l'histoire des conceptions de l'Univers, d'Arthur Koestler (l'ouvrage date certes de 1958 et il porte les obsessions de l'époque, notamment celles d'une fin du monde atomique, mais il est extrêmement intelligent), et, plus récent, Les découvreurs, de Daniel Boorstin, dans la série Bouquins chez Robert Laffont. En accompagnant leur lecture du visionnage ou du revisionnage de quelques-uns des films « historiques » de la trinité Ivory/Merchant/Jhabvala, qui tous savent fort bien situer sur un axe historique le quiproquo et la richesse à la fois des rencontres entre continents, entre classes et entre cultures, on ne risque pas de... régresser dans l'obscurantisme et la bêtise.