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ENTRE DEUX IMAGES n°74 : « NO SCORE NOR TRANSCRIPTION FOR MY MUSIC, PLEASE, JUST LISTEN »

February 10, 2019

A PROPOS DE LA VOGUE DES NOTATIONS INUTILES ET DES TRANSCRIPTIONS POUR LA MUSIQUE CONCRÈTE

Boorman / Connery / Rampling / Catherine et Jean-Pierre Colas / Beethoven / Oury / De Funès / Unsworth / Prager / Frisius / Stockhausen / Ligeti / Parmegiani / Bayle /Bloch / Couprie / Roy / Flaubert / Dufour / Schaeffer / Bergman / Meschonnic / Baumgartner

Sorti en 1974, le film d'anticipation de John Boorman Zardoz, dont j'extrais cette capture, est de ces œuvres que les amateurs de « nanars » comme certains disent (c'est-à-dire des films vis-à-vis desquels ces gens se sentent, dans leur prétention, en situation de supériorité) aiment tourner en ridicule sur l'Internet. Le film certes s'y prête, avec ses plans de Sean Connery en esclave velu vêtu d'un slip et tirant un pousse-pousse, ou d'une communauté d'immortels décadents suppliant qu'on les tue, et le vieillissement final, par maquillage, de Connery et Charlotte Rampling reprenant le cycle de la vie, de l'engendrement et de la mort, tout cela est aujourd'hui pour beaucoup matière à étonnement et hilarité. Mais on était alors en pleine « Fellinimania », une vogue qui incitait comme on dit à se lâcher visuellement, sans peur du ridicule. Certes, même à l'époque, ces extravagances pouvaient déclencher un fou-rire involontaire, et quand j'ai vu Zardoz à sa sortie avec Catherine et Jean-Pierre dans un cinéma de Versailles, les accents de l'Allegretto de la 7e de Beethoven (une des plus belles choses de la musique) sur les derniers plans, n'arrivaient plus à couvrir les éclats de rire du public - dont les miens -, éclats qu'aurait enviés un film du tandem Oury-de Funès. Mais en revoyant le film plus tard et plusieurs fois, avec la superbe photographie de Geoffrey Unsworth sur des extérieurs irlandais, je n'ai jamais éprouvé le moindre ennui et j'ai admiré sa vitalité, son scénario plein d'aperçus sur la peur de la déchéance physique, et son invention visuelle.

Tout cela pour amener l'image que vous voyez ci-dessus: une partition projetée sur un visage féminin – pour un blog qui, suivant de près et complétant celui de la semaine dernière, vise à mettre en cause la vogue des partitions de musique sur support réalisées après coup. Je n'ai rien contre les partitions, au contraire, elles ont été pour moi une porte vers des musiques que j'ai pu lire, jouer et entendre intérieurement; je les incrimine lorsqu'elles sont faites a posteriori, propres à fausser l'écoute des œuvres qu'elles concernent, et ne relèvent que d'une superstition « grapholâtre » - l'idolâtrie du graphique.

PAS D'ADDITIFS A L'ECOUTE, MAIS DES MOTS ET UN GRAPHIQUE FORMEL

Pour mes musiques concrètes, de Train de pianos, 1970, édité par Brocoli, à Cinquante cailloux et vingt-quatre silences, 2019, que je vais créer à Rouen le 14 février, je n'ai jamais fait de partition préalable, sinon des graphiques généraux, et les partitions a posteriori sont inutiles sauf à des fins personnelles (lorsqu'elles servent à se repérer dans l'exécution en concert d'une œuvre, mais Jonathan Prager s'en passe, puisqu'il mémorise celles qu'il joue), ou comme trace d'un travail personnel d'écoute. Rudolf Frisius m'a offert la partition de Hymnen de Stockhausen, réalisée par le compositeur après l'œuvre pour son éditeur d'alors, Universal, j'ai étudié la « Hörpartitur » de l'Artikulation de Ligeti, regardé ce qu'on a publié de et sur Bernard Parmegiani et François Bayle, mais pour moi, je n'en veux pas. Je ne vois dans les fragments de partition publiés en ligne par d'autres de fragments de mes propres œuvres, (un mouvement de la Tentation de saint Antoine par ci, un des 24 Préludes par là) que des traces du travail et des projections personnelles de ceux qui les ont faites, et surtout je constate que la forme d'ensemble de ces pièces (la Tentation, opéra concret, dure 95 minutes, les 24 Préludes, cycle en spirale, 40), n'intéresse pas leurs auteurs.

Je récuse donc par avance toute autre figuration graphique que du type de celle qu'on voit ci-dessous : elle prend un pièce en entier et vise, accompagnée d'un commentaire, à en faire saisir la forme générale. Sur le bonus de l'édition DVD par Motus de la Messe de terre, bonus subtilement réalisé par Jérôme Bloch, je commente cette forme, et vais de l'ensemble à la partie sans rester bloqué le nez sur trois minutes. Je connais les travaux de Pierre Couprie, Stéphane Roy, et bien sûr l'Acousmographe imaginé et utilisé par François Bayle, avec ses multiples versions, et je respecte les personnes, dont certaines sont des amies, mais pour moi, la publication de ces travaux, si elle concernait mes propres musiques et se présentait comme leur « projection graphique », ne ferait que nuire à leur écoute. Leur vision provoque chez moi le malaise que Flaubert ressentait à l'idée qu'on accompagne de gravures l'édition de Salammbô.

Imaginez que pendant que vous dégustez un plat, cassoulet ou sashimi, tarte aux pommes ou risotto, avec la consistance, les odeurs, la température, un serveur du restaurant croie intéressant de vaporiser sous votre nez je ne sais quelle eau de parfum bon marché ou même raffinée. C'est l'effet que me font ces « additifs » à l'écoute. Il est clair que mes œuvres pour support n'ont besoin d'aucun décor visuel, partition, danseur (ou alors, cela s'appelle un ballet, et alors c'est un autre genre).

Autre cas, les transcriptions instrumentales exécutées en direct d'œuvres pour support. Denis Dufour en a réalisé une de l'Etude aux objets de Pierre Schaeffer, du vivant de ce dernier, lequel était intéressé : pourquoi pas, si on la confronte à l'original. Mais tant que mes œuvres ne seront pas tombées dans le domaine public, donc bien après mon décès, je souhaite qu'on s'y oppose car elles détournent de ce qui est prégnant et important. Le caractère absolu, sans préparation, de l'attaque de mon Requiem, ou la transition sonore d'un crépitement rythmé à un clapotis abstrait dans le début du tableau Le Nil, de ma Tentation de saint Antoine, ou la grêle libérée des sons au milieu du Souffle court de ma Vie en prose n'existent que sur et par le support. Lorsque j'ai publié une analyse du pré-générique de Persona, de Bergman, dans les premières éditions de mon livre L'Audio-vision, je n'ai pas cherché à transcrire quoi que ce soit, mais j'ai voulu décrire par des mots, en la situant dans le temps et en renvoyant au film, sa séquence initiale, avec le concours de photogrammes qui ne se donnent pas pour autre chose que ce qu'ils sont, à savoir des « captures d'image » laissant échapper le temps et le mouvement. Ainsi qu'avec des mots ; or, les mots touchant les sensations ne cessent de dire leur échec à rendre ce qu'ils évoquent. Ce que leurs reprochent les obscurantistes, alors que c'est justement cela qui fait leur prix et leur beauté (une autre fois, je parlerai de la poésie et de sa grandeur, avec le rôle du rythme qu'à si bien évoqué Henri Meschonnic). Tandis qu'une partition qui n'est pas destinée à être exécutée mais vient après coup, fait mine de retracer le temps, l'espace, le mouvement et la matière, et comme tel elle est un leurre.

Ce qui peut et doit aider, et ne se fait pas prendre pour une partition, c'est un graphique comme celui-ci (en négatif) que j'ai dessiné et commente dans l'édition de la Messe de terre mentionnée ci-dessus, et qui ressemble à une skyline. Horizontalement : l'axe du temps (2h32 en totalité), verticalement : aussi l'axe du temps ! (j'explique pourquoi dans le bonus). France Culture a mis en ligne le graphique formel que j'avais réalisé du Requiem (à l'occasion d'une invitation, le 01/02/2013 dans l'Atelier du son de Thomas Baumgartner, on peut toujours l'y consulter) ; je suis en train d'en faire pour mes autres pièces.