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ENTRE DEUX IMAGES n°64

28 mars 2018

SPÉCIAL VALISE À ROULETTES, VELCRO ET AUTRES SONS DU JOUR

Reitman / Clooney / Tati / Bourvil / Autant-Lara / Barthélemy /Sadow / Braff / Portman / De Mestral / Kubrick / Zola / Flaubert / Gerbaud / Balzac / Kennedy / Conroy / Claudel / Tolstoï / Colette / Faulkner / Woolf / Graton


Réalisé en 2009 par Jason Reitman, Up in the air est une comédie grinçante et ironique sur le capitalisme de la crise. Ryan Bingham, le personnage principal joué par George Clooney, a pour métier de se promener par les USA - et d’accumuler les miles sur American Airlines, qui lui donneront droit à des vols gratuits - pour annoncer leur sort à des employés licenciés pour « raisons économiques » (lui-même va être bientôt fired, mais il ne le sait pas au début). Pour cela il prend souvent l’avion et ne se sépare guères d’un accessoire qui est devenu une des sources de sons les plus répandues au monde, notamment dans les environs des gares, des aéroports, des hôtels, etc., je veux parler de la valise à roulettes. Dans le film de Reitman les sons qu’elle fait ne jouent pas un rôle important, mais dans la réalité, elle est autrement plus envahissante, notamment en ville et dans les lieux de transit, gares, métros, etc., où elle vrombit, racle, ronronne, bourdonne, ronfle, chante, individuellement ou collectivement, de tas de façons différentes, avec un volume sonore souvent spectaculaire.

Cet objet n’a pas toujours existé ; je ne saurais pas de moi-même dater son apparition, mais ne me souviens pas en avoir vu – et entendu – dans les années soixante lorsque je prenais le train. Les valises devaient être portées, soulevées, trimballées, parfois balancées (voir la scène magnifique de cohue à l’aéroport à la fin de Mon oncle, 1958, de Tati), et dans les vieux films on voit encore des personnages de porteurs sur les quais de gare avec leur charrette, tel celui que joue Bourvil à la fin de La Traversée de Paris, 1956, le film d'Autant-Lara. Un métier qui existe encore, mais dont la valise à roulettes a réduit l’importance.

Dans la version en ligne de la revue Capital, je lis un récit en forme de success story à faire saliver d’envie sur l’origine de cette révolution. Jérôme Barthélemy, professeur de stratégie et management à l’ESSEC, « nous explique - je cite - pourquoi l'innovation ne repose pas toujours sur des nouvelles technologies » (ce que je ne cesse de répéter à propos de la musique concrète !) en nous contant l'invention de cet objet.

"En 1970, Bernard Sadow travaille dans une entreprise de bagagerie. Il rentre de ses vacances dans les Caraïbes avec une idée qui fera de lui le PDG de l’entreprise pour qui il travaille… En escale à Porto Rico avec sa femme, ses enfants et deux grosses valises, il voit un employé de l’aéroport pousser un énorme chariot à roulettes. Il se retourne alors vers sa femme et lui dit : « Une valise à roulettes. Voilà ce qu’il nous faudrait. » Deux ans plus tard, les grands magasins Macy’s commercialisent la première valise à roulettes"

D’autres sources situent son apparition plus tôt, mais la plupart de celles que j’ai consultées sur Internet s'accordent pour confirmer que c’est à partir des années 70 qu’on voit une progression nette, puis exponentielle, de la valise magique. Sa forme la plus répandue aujourd’hui, liée au succès des compagnies aériennes low-cost qui réclament un supplément pour tout bagage en soute, et, pour les admettre en cabine, imposent des normes drastiques de poids et de dimension, est le petit modèle rigide. Sa taille réduite, pour autant, n’en diminue pas le son.

LE SCRATCH DU VELCRO

Travaillant entre autres sur l’histoire des sons du quotidien pour mon Livre des sons, une célébration, commencé il y a un peu plus de vingt ans et que j’espère terminer à la fin de cette année, je prends souvent l’exemple de la valise à roulettes comme un des événements sonores récents les plus spectaculaires dans notre vie moderne, ex æquo avec les sonneries de portables, les bips quand la caissière de supermarché passe le produit devant le lecteur de code-barres, et le bruit d’arrachement d’une doudoune ou d’un anorak, ou encore d’un sac ou d’une fixation fermés par du velcro. Ce bruit est si caractéristique qu’il fournit un détail de scénario au film Garden State, 2004, de Zach Braff avec Natalie Portman, dont un personnage fait fortune en inventant le velcro insonore. « Quel est l’intérêt de cette invention ? » , se demande une internaute sur jezebel.com.

J’ai entendu beaucoup de velcros crisser ensemble lorsque je donnais des cours à Paris III, que le temps était frais et que les étudiants se libéraient ensemble de leurs vestes, anoraks, manteaux, etc.. se fermant, non par des fermetures éclair, mais par du velcro, dont le propre est de n’être sonore que lorsqu’on sépare et retire les surfaces, alors que lorsqu’on les fixe, il est silencieux.

Une entrée concernant le Velcro® sur Wikipedia (qui nous rappelle que, tout en étant devenu un nom commun, cela reste une marque déposée) raconte l’épopée de cette invention :

« Le système de fixation crochets et boucles textile a été trouvé en 1948 par l'ingénieur électricien suisse Georges de Mestral.

En 1941, au retour d'une partie de chasse dans les Alpes, il doit enlever quantité de fruits de bardane accrochés à ses vêtements et dans les poils de son chien. Observant le fruit au microscope, il constate que les épines du fruit sont terminées par des crochets déformables. Ces crochets se prennent dans les poils et les tissus à boucle et reviennent à leur forme initiale une fois arrachés d'un support. Cela lui donne l'idée de créer un type de fermeture rapide pour vêtement.

Sur une bande de tissu, il implante des crochets déformables et sur une autre des boucles de fil. Appliquées l'une contre l'autre, les crochets se prennent dans les boucles et fixent ensembles les deux bandes. Conçu à l'origine en coton, le système s'avère insatisfaisant. Après plusieurs années de développement avec un professeur de l'ITF de Lyon, le nylon et le polyester remplacent le coton.

Par apocope des mots « velours » et « crochet », il nomme son invention Velcro et dépose des brevets à partir du début des années 1950 (dépôt de la marque en 1952). »

J’ai longtemps cru que le Velcro avait été inventé pour les missions Nasa, et permettre aux astronautes de mettre et retirer leur équipement sans manipulations compliquées de zip ou de boutonnières : disons plutôt qu’il a été utilisé et popularisé par l’épopée spatiale, qui a tenu une si grande place dans les années 60. Dans 2001, L’Odyssée de l’espace, de Kubrick, l’hôtesse de l’air qui adhère au sol tout en marchant en apesanteur porte des chaussures spéciales, qui ont l’honneur d’un insert les désignant comme « Grip Shoes ».

CONCERTS D’AÉROPORT

Revenons à notre valise à roulettes. Au début de la semaine, nous revenions de Berlin, et dans les tunnels, chemins d’accès, couloirs de l’aéroport de Schoenefeld (d’où partent les vols EasyJet pour Paris), retentissait un concert épique, extraordinaire, de dizaines de valises à roulettes combinant leurs roulements les plus divers, selon la marque, l’état des roues, le type de sol sur lequel elles passaient, le rythme. C’était à une heure de pointe, vers 18h, lorsque ceux qui arrivent croisent ceux qui partent. Cela fait longtemps que j’ai envie de prendre ce son. Mais il ne suffirait pas d’y passer dix minutes ; il faudrait se mettre à deux, localiser les meilleurs moments et lieux stratégiques, travailler avec différents appareils et micros, et évidemment se faire discret en utilisant de légers enregistreurs portables, sans ces perches et ces énormes bonnettes qui vous signalent immédiatement à l’intention. A certains endroits, par exemple ceux où un tapis roulant fait place à une surface en métal, puis à un revêtement en plastique d’une autre matière, il se passe pour l’oreille toutes sortes de choses.

La question se poserait ensuite : faut-il en tirer une œuvre semblable à certaines pièces dites naturalistes, dans lesquelles l’on vous donne la date, le lieu et la source du son? Ce n’est pas ma tendance : dans nombre de mes pièces passées, depuis que je compose, peuvent intervenir incognito les résultats de tels tournages sonores effectués dans des voyages, lointains mais tout aussi bien faits près de chez moi : ce qui m’intéresse est ce que cela donne dans le contexte de la pièce. L’auditeur ne doit pas superposer à ce qu’il entend quoi que ce soit d’extérieur à l’œuvre même.

En général, au contraire les aventuriers du field recording se font photographier, perche et bonnette bien en vue, dans les lieux sauvages ou arctiques où ils se livrent au safari sonore, pour enregistrer le dernier oiseau d’une espèce en voie de disparition ou les derniers craquements d’un glacier expirant. Il est rare de les voir s’intéresser à un son aussi banal, industriel, moderne, et surtout universel, planétaire, que celui créé par la valise à roulettes.

Certes, si j’habitais une paisible rue piétonnière remplie de petits hôtels de tourisme, ce même son deviendrait pour moi une plaie : c’est ainsi qu’il a été question en 2014 d'interdire ces valises à Venise, en tout cas dans certains quartiers où elle résonnent jour et nuit, et sont une pollution sonore, dominant largement le clapotis des eaux et les pas nocturnes. Je viens parfois à Strasbourg, voir des amis dont l’appartement donne sur une des rues piétonnières les plus fréquentées menant à la célèbre cathédrale. A certaines heures de la journée, un chœur de valises à roulettes se fait entendre de façon dense et audible, et on peut savoir que tel TGV ou train régional ramenant les habitants qui travaillent hors de la grande ville vient d’arriver.

L’ÈRE DES TABLEAUX SONORES

Je parle d’enregistrer des sons, car nous sommes en 2018 mais si nous avions été en 1870, je l‘aurai écrit, nommé, raconté, incorporé dans un tableau sonore. Émile Zola, quand il écrit Le Ventre de Paris, publié en 1873 et qui se déroule dans les Halles de Baltard fraîchement édifiées (et démolies un siècle plus tard environ, lorsqu’elles ont déménagé à Roissy) se rend avec son petit carnet dans les lieux de l’action, et nous restitue dans de nombreux paragraphes descriptifs les sons des Halles de l’époque. Ce qui donne :

«Maintenant il entendait le long roulement qui partait des Halles. (....)  C’était comme un grand organe central battant furieusement, jetant le sang de la vie dans toutes les veines. Bruit de mâchoires colossales, vacarme fait du tapage de l’approvisionnement, depuis les coups de fouet des gros revendeurs partant pour les marchés de quartier, jusqu’aux savates traînantes des pauvres femmes qui vont de porte en porte offrir des salades, dans des paniers.»

Ou bien, encore plus épique :

«Le réveil avait grandi, du ronflement des maraîchers, couchés sous leurs limousines, au roulement plus vif des arrivages. (…) Les carreaux bourdonnaient, les pavillons grondaient ; toutes les voix donnaient, et l’on eût dit l’épanouissement magistral de cette phrase que Florent, depuis quatre heures du matin, entendait se traîner et se grossir dans l’ombre. À droite, à gauche, de tous côtés, des glapissements de criée mettaient des notes aiguës de petite flûte, au milieu des basses sourdes de la foule. (…) Des volées de cloche passaient, secouant derrière elles le murmure des marchés qui s’ouvraient.»

Dans une autre scène, une femme s’est réfugiée dans l’église Sainte-Eustache, qui existe toujours.

«Et, dans le frisson religieux de la chapelle, dans cette pâmoison muette d’amour, (Lisa) entendait très-bien le roulement des fiacres qui débouchaient de la rue Montmartre, derrière les saints rouges et violets des vitraux. Au loin, les Halles grondaient, d’une voix continue.» 

Parfois – c’est un topos, une figure classique de la littérature - Zola évoque hardiment les sons qu’on n'entend pas…

«À certains craquements, à certains soupirs légers, il semblait qu’on entendît naître et pousser les légumes.»

Nous ne pouvons vérifier par des enregistrements (il n’y avait pas de phonographe à l’époque) si Zola invente, mais son vocabulaire sonore est riche. 

D’autres sons du quotidien de 1870 sont plus difficiles à trouver, moins mis en avant dans la littérature, et mon travail consiste à en retrouver la trace dans de fugitives évocations : par exemple le sifflement monotone du gaz quand celui-ci servait à éclairer, et pas seulement à chauffer ou cuire.

DÉFICIT DE LA NOMINATION

Or, il n’y a pas d’équivalent contemporain d’un Flaubert, d’un Zola, ou d’une Colette, chez qui les descriptions sonores sont fréquentes et soignées. La littérature contemporaine (c’est un fait et non un jugement que j’énonce) s’attarde peu sur les descriptions de sensations, de sons entendus, alors que toute langue comporte plusieurs dizaines de mots spécifiques (ici roulement, grondement, sonner, murmure, craquement, sifflement, grésiller, en voulez-vous d’autres, il y en a tant). Il y a aujourd’hui déficit de la nomination sur la sensation, un déficit dont certains nous disent que c’est très bien, que nommer la sensation fait violence à celle-ci et la standardise (je n’ai jamais constaté cela chez moi, pourtant), bref un obscurantisme du perçu manifeste dans certains ouvrages, et sur lequel je reviendrai un jour plus longuement. 

Sur le site osez-écrire-votre-roman.com, on trouve tout de même sous la plume de Laure Gerbaud un éloge de la description: elle reconnaît que beaucoup de manuels déconseillent les longues énumérations de mobiliers que supportaient autrefois les lecteurs de Balzac, mais elle affirme qu’il y a encore beaucoup d’écrivains connus qui enrichissent leurs récits de descriptions. Je note pourtant que celles qu’elle cite, empruntées à Douglas Kennedy, Pat Conroy ou Philippe Claudel, sont surtout visuelles et olfactives, rarement sonores. Je ne saurais expliquer pourquoi, je le constate.

Du reste, tout cela a changé au cours de l’histoire. Les tableaux sonores sont pratiquement inexistants dans les romans européens avant le XIXe siècle, puis au contraire, ils se multiplient, s’amplifient et se retrouvent jusqu’au milieu du XXe siècle, avant de disparaître ou presque. Il en résulte que le son de la valise à roulettes n’a pas son Zola, son Tolstoï (souvent très précis sur les sons de la nature ou de la guerre), voire son Faulkner, qui fait reposer l’un de ses romans à points de vue multiples, As I lay dying ,sur le refrain sonore d’une scie sciant les planches d’un cercueil, comme Virginia Woolf organisait Mrs Dalloway sur celui des cloches de Big Ben à Londres:

« We can hear the saw in the board. It sounds like snoring. »

… écrit l’auteur de Tandis que j’agonise, utilisant la formule fréquente du « its sounds like » qui remonte à la plus haute antiquité, et raconte quelque chose de bien plus significatif qu’une ressemblance. Des sons, d’une cause à l’autre, oui, sont les mêmes. 

Les mots servant à décrire les sons ne servent-ils plus à rien? Non, puisqu'on les retrouve et qu'on les relit là où personne ne s’attendait à les voir revenir: dans les sous-titres pour malentendants des films de langue anglo-saxonnes, qui visent non seulement à transcrire les dialogues originaux, mais aussi à signaler les sons et les musiques que le spectateur entend.

On peut y ajouter les bandes dessinées d’une certaine époque, riches en onomatopées directement tirées, quand elles sont en anglais, d’un mot courant (« rumble », « splash », « sigh »), ce qui est plus difficile en français.

Pour ma part, je me rappelle les bandes dessinées du Journal de Tintin et notamment les aventures du pilote de course Michel Vaillant, le personnage créé par Jean Graton, dont les cases étaient envahies, parfois même saturées par d’infatigables Vroarrrr qui frappaient l’œil dès qu’on ouvrait l’hebdomadaire (même si je préférais lire Chlorophylle, Blake et Mortimer, Alix l’Intrépide, Modeste et Pompon et bien sûr Tintin).

J’en profite pour rappeler la quatrième édition du stage de formation Vivre avec les sons par la pratique des écoutes, fin mai, organisé par Acoulogia.