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ENTRE DEUX IMAGES n°60

18 février 2018

Une formation Acoulogia sur la « musique des sons fixés »

Vande Gorne / Marsaguet / Montel / Bourdieu / Marchetti / Schaeffer / Henry / Savouret / Macé / Stockhausen / Xenakis / Ferrari / Bayle / Parmegiani / Dhomont / Caesar / Tutschku / Bokanowski / Baudelaire / Engoulvent / Friedl / Lacaze / Maia Sacic / Malec / Broitmann

La photo, qui me montre en 2010 à Bruxelles lors d’un concert organisé par Annette Vande Gorne et son association Musique et Recherches, a été prise par Anne-Marie Marsaguet, avec qui (et Geoffroy Montel comme troisième membre du bureau) j’ai créé l’association Acoulogia. Nous avons ainsi pu démarrer l’année dernière des formations (sur l’écoute, et l’audio-vision) que leur succès nous encourage à continuer. Prochainement donc, toujours au Carreau du Temple (voir le compte Facebook d’Acoulogia, le mien, ou nous contacter à acoulogia@orange.fr) une nouvelle formation, sur « la musique des sons fixés » - je veux dire la musique appelée ici concrète, là acousmatique, là autrement, voir plus bas.

Fixés, oui, mais avec une marge de jeu en concert, à condition que ce jeu ne touche ni à l’espace interne des sons, ni à leur durée (Dieu du ciel, non !), ni à leur couleur spécifique, ni à tout ce qui se passe entre eux. Il s’agit au contraire de les mettre en valeur et de servir la forme des œuvres.

AVOIR EN MAIN

Sinon, l’œuvre est là, et dans mon cas, puisque je ne travaille que sur deux pistes, si l’on a deux bons haut-parleurs voire un bon casque d’écoute (il s’en fait d’excellents), elle est là complètement. A quoi j’ajoute que pour le moment, la majorité des œuvres significatives du genre, anciennes ou nouvelles, existent dans une version sur deux canaux.

Néanmoins, c’est bien agréable d’avoir en main, comme je l’avais ici en 2010, un ensemble de haut-parleurs pour spatialiser sa musique.

« Avoir en main » : on n’a pas toujours ce sentiment en concert. Parfois au contraire, on n’a pas le temps de se préparer à l’ensemble de haut-parleurs dont on dispose, et mieux vaudrait alors un dispositif plus simple. Ou bien il y a quiproquo avec les organisateurs qui souhaitent de l’immersif tourbillonnant : ce à quoi d’autres excellent, mais ce qui n’est pas ma pente. En tout cas, il faut que le système soit clair, bien conçu, et ouvert à différentes possibilités, ce qui, grâce à Musique et Recherches, et dans d’autres cas à Motus, était bien le cas.

Le public ? A mes yeux, il est toujours complet, constitué de celles et ceux qui sont venus, quel que soit leur nombre, leur composition sociologique, la fourchette des âges, et ces types de statistiques dépourvues de vrai projet culturel par lesquelles des « sociologues de la musique » imitent Pierre Bourdieu, et n’en offrent que la caricature. Le public est faite de n personnes prises une par une, et cela dans la durée, moi présent ou moi absent, de mon vivant ou plus tard. Ce n’est pas pour rien qu’on travaille en « sons fixés ».

LES IDÉES QUI DORMENT DANS LES VIEILLES ŒUVRES… ET LES PLUS RÉCENTES

Ce sera donc la première fois que je proposerai une formation consacrée à la « musique des sons fixés ». Bien sûr, avec les moyens les plus simples et le temps le plus concentré, mais pour y aborder ce que presque personne n’aborde globalement : la forme, les esthétiques, à travers une vision historique totale qui redonne aux techniques leur importance réelle, ni plus ni moins. Des techniques qui peuvent être racontées, et qui ne se ramènent ni à des appareils ni à des logiciels. Ce pour quoi j’ai créé des formulations, dont celle de tournage sonore, étape sur laquelle Lionel Marchetti a écrit un texte éclairant publié par Mômeludies.

Il s’agit bien de renouer ou plutôt de mettre en évidence le fil d’une histoire, qui avance par à-coups, et parfois piétine un peu trop à mon goût, parce que le préjugé historique « techniciste » empêche de puiser aux idées qui dorment dans les vieilles œuvres.

Ainsi, j’ai été intrigué mais non étonné, d’entendre il y trois semaines dans un concert parisien dédié au « son fixé », une œuvre toute nouvelle d’un compositeur français connu, expérimenté aussi, dans laquelle les sons apparaissent, s’arrêtent, existent, se couvrent, comme s’ils n’étaient pas sur un support. Comme si c’étaient des nuages glissant sur plusieurs plans. Les sons étaient tout neufs, mais la façon des les faire durer m’était familière, et parfois sans élan ni invention. Des musiques comme cela, j’en ai entendu beaucoup,  et j’aimerais parfois que l’auteur se rende compte que grâce au support, il peut casser le cours d’un son (quitte à le reprendre plus loin) sans rien renier de son style. Et ces modèles de discours musical que le compositeur dont je parle répétait remontent parfois aux années 50, décennies où c’était nouveau, grâce aux sources électroniques.

Si cela prouve une chose, c’est que le passage de la bande magnétique au numérique n’a rien changé à la façon dont le compositeur pense son œuvre. Il croit parfois avoir renouvelé son esthétique en changeant de moyens, alors qu’en réalité il reproduit ce qui a déjà été fait.

Inversement, je suis frappé d’entendre à quel point est riche en idées non encore exploitées, ou si peu, mainte œuvre qui passe pour « primitive », à cause du « son » d'époque et des grattements de disques, que, par fétichisme, les restaurations successives lui ont conservés (alors qu’on nettoie de tout souffle, jusqu’à les rendre fades, des pièces réalisées sur bande magnétique plus récentes), je pense par exemple à la Symphonie pour un homme seul, de Schaeffer et Henry. Cette pièce réalisée en 1950, à la volée, avec une technique d’assemblage proche de l’art vidéo dans ses débuts, quand n’existait pas encore le montage dit virtuel, contient une foule de propositions de formes et de montage dont peu ont été encore exploitées, sinon – entre autres - par Alain Savouret, moi-même, et je trouve, Pierre-Yves Macé dans une œuvre récente, alors que les moyens, l’expression des uns et des autres sont tellement différents. L’exemple de Macé m’est une occasion de réaffirmer qu’il n’est pas besoin de se spécialiser dans cette musique pour y exister (Stockhausen, Xenakis, Ferrari en ont été la preuve). Si on le fait, ce qui est mon cas, ou ceux de Bayle, Parmegiani, Dhomont, etc., c’est qu’on ne peut faire autrement.

Bien sûr, chaque œuvre est prise dans l’histoire. Il y a des musiques concrètes relevant de l’esthétique naturaliste/continuiste que j’ai l’air de critiquer et qui sont sublimes, je pense à certains mouvements du Voyage de Pierre Henry, créé en 1963. Mais il n’est pas sans signification que d’autres mouvements de la même pièce (Après la Mort 2, ou Divinités irritées) nous rappellent la possibilité de discontinuité, de dialogue avec le support. Bien sûr, Le Voyage sera de ce périple analytique proposé par Acoulogia, en écoute de chambre, pédagogique, bien sûr. Avec d’autres pièces de différentes époques, dont les miennes, réalisées dans des pays très variés - je pense par exemple à celles du Brésilien Rodolfo Caesar, dont l’approche, la manière, la forme, les idées sont si différentes de ce qu’on entend en Europe, et à d’autres compositeurs/trices connu(e)s ou moins connu(e)s, à Hans Tutschku, ou encore à Tabou, 1984, une œuvre marquante de Michèle Bokanowski que j’ai eu le plaisir de créer en concert, selon le souhait de son auteure. Et, comme écrit Baudelaire, « à bien d’autres encor ! ».

UN GENRE AU SINGULIER, ET POUR LE MOMENT DIFFÉRENTS NOMS

En donnant le titre de « musique des sons fixés », je ne veux pas proposer une appellation de plus, pour ce que j’appelle depuis trente ans musique concrète, que d’autres préfèrent continuer de nommer musique acousmatique, mais aussi ce qu’on a appelé selon les époques : musique électroacoustique, musique électronique, ou musique expérimentale… appellations qui parfois ont dérivé, changé de sens.

C’est en 1988 que j’ai proposé la notion, je m’en targue, de son fixé pour non la dénommer, mais la définir. Concrètement, cela représente des milliers d’œuvres musicales et des centaines de compositeurs. En d’autres termes, il s’agit d’un genre en soi. Qu’il soit sous-représenté aussi bien dans les histoires de la musique que dans les Conservatoires à travers le monde, et dans notre Cité de la Musique nationale, ne l’empêche pas d’exister. Si je me réfère à mes valeurs, Hymnen, de Stockhausen, dans sa version 4 pistes pour bande magnétique créée en 1968, est bien meilleur que Répons, de Boulez, avec ses transformations en temps réel d’un orchestre traditionnel ; et Le Voyage est de la même importance que Le Sacre du Printemps de Stravinsky, même si l’une et l’autre œuvre ont été composées à l’occasion d’un ballet.

En 4 fois 3 heures en enseigner les techniques, les formes, les esthétiques ? Difficile ? En tout cas, donner des repères esthétiques, techniques et historiques, à travers un choix d’œuvres, écoutées en entier ou par extraits.

Pour contribuer à cet enseignement, j’ai déjà mis gratuitement sur mon site des livres que leurs co-éditeurs institutionnels avaient souvent – pas par hasard – négligé de m’aider à mettre à jour (je ne vise pas les P.U.F., éditeur privé, le seul à avoir été correct par rapport au destin de mon Que Sais-Je sur La musique électroacoustique, j’en remercie Anne-Laure Engoulvent). Ayant fait cela avec les aides précieuses notamment de Reinhold Friedl, je dois y ajouter quelque chose : faire entendre, raconter, montrer, devant des personnes présentes. Régis Lacaze et Rodrigo Maia Sacic, je les en remercie également, ont pris du temps pour me filmer au travail. Il faudra du temps pour exploiter et monter tout cela – cela me permettra en tout cas de montrer, de mettre sous les yeux des méthodes, des techniques. Je prépare aussi un vocabulaire de la musique des sons fixés. Et je continue à composer. Chez moi. Le plus souvent sans commande. La perspective d’un disque ou d’un concert me suffit – comme, à nouveau, une Carte Blanche bruxelloise que me propose en octobre Annette Vande Gorne, où je ferai entendre en octobre, outre de nouvelles pièces nées rue Barbette, des reprises d’Ivo Malec et Eric Broitmann.

Quant au nom, à la dénomination unifiée qui me semble indispensable pour asseoir le genre dans l’histoire, et se reposer d’avoir à l’expliquer ? J’ai lancé il y a vingt ans (!) un appel à ce sujet. La question reste ouverte, et la solution peut se trouver dans ce qui existe, pas forcément dans ce que propose le raton-laveur irascible des Gardiens de la Galaxie, à savoir…

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