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ENTRE DEUX IMAGES n°48 : SPÉCIAL "FEEL GOOD MOVIES"

11 décembre 2016

SPÉCIAL "FEEL GOOD MOVIES"

Douglas / Havilland / Fleischer / Verne / Lukas / Vidor / Kazan / Boone / Kubrick / Bresson / Dumont / Pialat / Jarmusch / Driver / Carlos Williams / Costello / Hoffmann / Levinson / Gorbman / Minnelli / Garland / Ames / O'Brien / Dayton / Faris / Dano / Betbeder / Anderson / Willis / Norton / Hayward / Trénet / Jeunet / Kaganski / Dussollier / Kassovitz / Monicelli / Toto / Magnani / Sordi / Winters / Leconte / Simenon / Rochefort / Ozu / Ade / Truffaut / Douchet / Tachella / Léaud / Jade / Renucci / Seyrig

Kirk Douglas, le père de Michael, a cent ans, ou il va les avoir s'il tient jusqu'au 9 décembre ; cela vient de m'être rappelé par un de mes ex-étudiants, qui l'a rencontré et interviewé chez lui, là-bas, à Los Angeles (il a aussi fait envoyer un bouquet de fleurs à Olivia de Havilland, également centenaire, un très beau geste). Le premier film que j'ai vu avec Douglas père est la belle adaptation de Vingt mille lieux sous les mers, 1954, par Richard Fleischer, où il joue Ned Land, le canadien colérique mais cordial que Jules Verne, l'auteur du roman, oppose au placide Docteur Aronnax (quel drôle de nom, pensais-je) joué par Paul Lukas. L'enfant que j'ai été - et que donc je suis toujours, comme tout le monde - se rappelle qu'à un moment, bouillant d'impatience de quitter le maudit Nautilus, il chante à une otarie qui l'accompagne de ses cris et applaudit avec ses nageoires. L'otarie comique n'est pas dans le roman de Jules Verne, moins guilleret, mais il s'agissait d'une production Walt Disney. Dans le western de King Vidor, L'Homme qui n'a pas d'étoile, 1955, les dames aiment à le voir vigoureux, avide... et, quand il n'est pas en colère, de bonne humeur, détendu, comme on le voit dans cette image empruntée à une bande-annonce roumaine. Je pense que The Man without a Star (drôle de titre, pensais-je) pourrait être qualifié de Feel Good Western. J'aime cet acteur même dans un rôle où certains estimèrent à l'époque qu'il n'était pas le bon choix : le Eddie Arness, né Evangelos, de L'Arrangement (1969, adaptation par Kazan de son propre roman), cet homme qui brise une réussite au faîte de celle-ci. Les scènes où il s'affronte à son père, un immigré injuste, tyrannique et endurci par les épreuves joué de manière très impressionnante par Richard Boone, un père auquel il aimerait ne pas ressembler ("I have nothing in common with you", tu parles !)  m'ont marqué à 22 ans, âge où, fraîchement majeur - à l'époque, en France, c'était à 21 ans qu'on l'était -  je commençais à prendre conscience de certaines choses.

J'allais oublier un grand rôle populaire de Kirk Douglas : c'est dans Les Vikings, 1958, une autre réussite de Richard Fleischer. Beaucoup de cinéphiles ne veulent le connaître que chez Kubrick, comme producteur et interprète de Spartacus : le film n'est pourtant pas le meilleur, ni de l'un, ni de l'autre.

TOP LIST n°21 : 10 MEILLEURS FEEL GOOD MOVIES

Le Feel Good Movie est une notion employée en France de manière souvent péjorative (injustement) et qui qualifie des films qui sans appartenir franchement au genre burlesque ou comique montrent des paumés sympathiques, des situations gênantes et pénibles, pour finir par valoriser des sentiments humains et positiver les choses. C'est souvent employé ici comme un terme stigmatisant. Or, même un grand réalisateur peut commettre un FGM, qui peut être une de ses meilleures œuvres.

Je me rappelle une période où le redoutable concours d'entrée à l'école de cinéma nationale, la Femis, avec beaucoup de postulants et peu d'élus, consistait en un parcours du combattant sous la forme de toutes sortes d'épreuves d'écrit, d'analyses, d'entretiens, de comparution devant un jury, etc... Cette année-là (1985 ou 1986), le thème imposé pour développer un scénario était : la Honte. Faites-nous un scénario sur la Honte. Ensuite, l'analyse de séquences proposait de s'attarder sur les dernières minutes du dernier film de Bresson L'Argent, 1982, un clou de noirceur en son genre (un garçon, qui sort de prison pour un trafic de fausse monnaie dont il a été injustement accusé, se met à assassiner avec une hache la famille qui l'a recueillie par humanité, et tout le monde y passe y compris le chien de la maison, je crois, à moins que celui-ci ne reste vivant juste pour se promener en gémissant dans toute la demeure). Et tout à l'avenant. Le message semblait être : ceux qui veulent faire des FGM, ce n'est pas pour eux la bonne porte. Mes deux films préférés de Bresson sont Un condamné à mort s'est échappé qui finit bien, et, ma foi, est peut-être un FGM, et Le Diable probablement - qui finit mal, mais est un très beau film naïf et pur. Je défends souvent les premiers films de Dumont ou le Van Gogh de Pialat, qui ne passent pas pour réjouissants, mais n'ont pas le côté ossifié et mécanique que me semble avoir L'Argent. Voici donc ma liste, comme d'habitude sans ordre ni chronologique ni de préférence :

1) Paterson, 2016, de Jim Jarmusch (pas encore sorti, vu en avant-première). Avec ses personnages plus ou moins marginaux et aimant échanger, et son goût pour décrire les petits mondes en marge des grands, Jarmusch était fait pour réussir une fois un Feel Good Movie qui ne se cache plus. Il l'a fait, et c'est un très bon film, dont je ne sais s'il réussira commercialement : Paterson. Un homme modeste dans une ville modeste du New Jersey portant le même nom que lui, fréquentée seulement par des admirateurs de la poésie, puisqu'y a vécu William Carlos William, même si la gloire locale est plutôt Lou Costello, le Costello d'Abbott et Costello, un duo comique très connu aux USA et quasi-inconnu en France (dans sa mémoire d'éléphant, l'autiste joué par Dustin Hoffmann dans Rain Man, 1986, connaît par cœur leur sketche sur le base ball, "Who's on First", sans y comprendre un mot et où est l'humour - le sketch est sur Youtube). Bref Paterson, conducteur de bus (Adam Driver, le méchant de Star Wars 7, très bon ici) crée des poésies tout en effectuant les mêmes trajets routiniers chaque jour. Avec le chien amusant et la compagne qui redessine tout graphiquement autour d'elle, cela ressemble aux films de prises de vues réelles que produisait Disney dans les années 50, mais je vous laisse la surprise de découvrir comment cela tourne... Le film est presque la confirmation a posteriori de mon livre récent L'Ecrit au cinéma.

Un livre dont le destin en France a le caractère doux-amer d'un FGM : je viens d'apprendre en même temps qu'une bonne partie du stock restant va être pilonnée, recyclée (ça ne vaut plus le coup de passer par les soldeurs), tandis que la belle traduction anglaise par Claudia Gorbman, Words on Screen, à laquelle je souhaite le succès, va sortir aux USA chez Columbia University Press. Sans déflorer le film de Jarmusch, je dirais que le faux proverbe que j'ai inventé pour en faire le titre du chapitre V de mon livre, "Livre qui se défait, film qui se fait" en est la prophétie. Le film comme transmutation de l'écrit dispersé et semé dans le monde... Donc, le pilonnage partiel de mon livre dans son édition française pourrait annoncer une suite heureuse : un nombre X d'exemplaires va subir précisément le sort que j'y décris comme aboutissant à un film, de sorte que j'ai plus de chances de mener à bien celui que je veux faire...

2) Le Chant du Missouri / Meet me in Saint-Louis, 1944, de Minnelli avec Judy Garland, film familial et rétro très populaire aux USA. J'ai un souvenir inoubliable de la soirée de l'été 1978 ou je l'ai découvert dans une salle de Manhattan au coin de la 67th et de Broadway. Un public de toutes générations dont une partie anticipait les répliques riait de bon cœur à cette chronique d'une famille bourgeoise de 1903 vivant bien à Saint Louis, Missouri et toute contente de voir arriver le monde entier à travers l'Exposition Universelle. L'histoire est celle-ci : on est si bien à Saint-Louis ; malheureusement, le père de famille, Leon Ames, a l'opportunité d'aller s'installer à New York. Consternation générale ! Heureusement, cela ne se fait pas et tout le monde est content. La séquence de l'extinction des lustres, où Judy Garland veut entraîner dans son antre le jeune homme dont elle est éprise, en lui demandant de l'accompagner dans des pièces éclairées au gaz pour y faire l'obscurité, est très jolie. Certes, la petite soeur Margaret O'Brien est parfois crispante de minauderie (Minnelli raconte dans ses Mémoires que c'était une horrible cabotine, que pour obtenir qu'elle arrive à pleurer dans sa grande scène de chagrin il fallait lui raconter qu'on allait étrangler son petit chien, et qu'enfin Judy était furieuse de se voir voler la vedette par une fillette, etc...), mais le petit numéro de cakewalk qu'elle joue et danse avec Judy Garland, "Under the Bamboo-Tree", devant la famille rassemblée, est charmant.

3) Little Miss Sunshine (John Dayton, Valerie Faris, 2006) : ce grand succès de son année de sortie a déjà 10 ans. Plaît-il toujours autant ? La famille dans le car me rappelle une famille connue en vacances de montagne, avec également le père de famille au volant d'un minibus trimballant sa tribu, qui ne le cédait pas en pittoresque, en gentillesse, en folie douce et en animation avec celle du film. Il n'y a rien d'exagéré dans Little Miss Sunshine. J'ai connu des familles qui mises sur l'écran, auraient semblé exagérées, outrancières... Et le talent singulier de Paul Dano commence à s'affirmer.

4) Le Voyage au Groenland, de Sébastien Betbeder, tout récemment sorti : dans un bon FGM, il faut un peu d'amer et il y en a ici. La fin, que je ne révèle pas, est, dans son ombre de tristesse, une fin très juste, pour un film dont ce n'est certes pas le projet d'être un FGM mais qui risque d'être aimé comme tel. Il faut accepter que ce qu'on fait ne soit pas aimé pour ce qui on y a mis consciemment, mais pour des raisons autres. Donc, que Sébastien Betbeder ne m'en veuille pas s'il tombe sur ces lignes, mais qu'il continue à suivre sa voie : c'est la bonne, parce que c'est la sienne.

5) Moonrise Kingdom, 2012,de Wes Anderson. J'adore voir Bruce Willis et Edward Norton habillés en scouts et sortis de leurs emplois habituels plus durs, voire glauques. Le petit couple est très bien, avec la jolie et touchante Kara Hayward et ses maquillages d'époque. Je n'ai pas aimé mon adolescence - pour paraphraser la "Folle complainte" de Charles Trénet - mais j'aimais les années 60 (qu'on n'appelait pas les années 60, et encore moins les Sixties, quand on les vivait), auxquelles le film rend hommage.

6) Le fabuleux destin d'Amélie Poulain, de Jean-Pierre Jeunet. Ce gros succès mondial de 2001, sous-estimé en France par une partie de la critique (et même accusé par Serge Kaganski d'être réactionnaire et de ne pas montrer la rude réalité de la Butte Montmartre), me plaît. Ce film fignolé, pignoché, bricolé, épousseté, enluminé, bourré d'idées, porté allègrement par la voix de Dussollier, ne triche jamais avec le plaisir que Jeunet - que j'aime décidément beaucoup comme personne, même si sa fresque historique Un long dimanche de fiancailles, 2004, ne tient pas ses promesses - prend à le faire. Juste, je suis réservé sur le rôle masculin principal tenu par Matthieu Kassovitz, qui ne semble pas à l'aise dans ce monde et que d'ailleurs je n'aime pas comme acteur.

7) Risate di Gioia / Larmes de joie, 1960, de Mario Monicelli (image ci-dessous). C'est grâce à une édition DVD récente que j'ai découvert ce joyau de Monicelli avec Toto (qu'il avait souvent dirigé) et Anna Magnani, réunis pour la seule fois et formant un duo de "losers" fantastiquement drôles et touchants, repartant clopin-clopant en se disputant; après avoir croisé le grand monde C'est tellement italien : l'art de faire de l'humour avec tout, même la pauvreté. Monicelli a fait aussi un des films qui m'ont fait le plus peur au monde (j'ai dû sortir au milieu), Un bourgeois tout petit petit, 1977, avec Alberto Sordi. Je ne supportais pas l'image des tortures que Sordi inflige à un jeune délinquant pour venger la mort de son fils et la paralysie de sa femme, jouée par Shelley Winters ; un film extrêmement noir. A l'époque, j'étais terrifié par la représentation à l'écran de gens paralysés; j'ai réussi à en voir certains depuis. J'apprends sur Wikipedia que Monicelli s'est suicidé à 95 ans en se jetant par la fenêtre de la chambre de l'hôpital où il était en phase terminale d'un cancer.

La vitalité est chose étrange (voir Kirk Douglas). Je me rappelle mon grand-père maternel, entre 60-65 ans, implorant théâtralement, aux yeux de l'enfant que j'étais alors, le Bon Dieu de "venir le chercher" parce qu'il en avait assez de sa vie de retraité de l'armée de métier, sans avoir de maladie grave : il élevait cette prière vers le plafond de son appartement sombre de la rue Sarasate (elle-même sombre à cette époque, Paris n'avait pas encore été ravalé, blanchi, et presque toute la ville était couleur suie) avec dans sa voix l'accent du Vaucluse qu'il avait gardé malgré pas mal d'années passées dans la capitale. Dieu ne l'a pas entendu, car il est mort à 99 ans ; encore y a-t-il mis du sien, car il cessait de s'alimenter et le personnel compréhensif de l'hôpital a cessé de le réanimer...

8) Le Mari de la coiffeuse, 1990. Le meilleur film que j'aie vu de Patrice Leconte, où il concilie son formalisme graphique et un certain sens de l'humour de la vie (je l'aime moins dans ses films plus noirs, comme sa version du Monsieur Hire de Simenon, ou La Fille du Pont). Mon amie Christiane aimait beaucoup le film, notamment la façon dont un homme vit paisiblement avec ses pulsions passives, comme celle de se faire coiffer par une jolie femme pulpeuse (je déteste me faire coiffer). Jean Rochefort a rarement été aussi bien filmé.

9) Le Goût du saké / Sanma no aji, 1964 : variation sur un thème souvent repris par Ozu (un homme se prépare à la vieillesse, les filles se marient et quittent le foyer). Ozu a fait des films vraiment noirs et mélodramatiques (le sublime Crépuscule à Tokyo de 1953), mais que sont la plupart de ses derniers films en couleur comme Bonjour, remake de son film muet de 1932 Gosses de Tokyo, et celui-ci, sinon de grands et beaux et merveilleux Feel Good Movies ? Même si l'on pleure à la fin, car c'est beau, triste... et humain.

10) Toni Erdmann, de Maren Ade, le coup de cœur de Cannes 2016, le fameux film qui n'a rien obtenu au palmarès. Je l'ai vu à Paris, et été très impressionné et touché par tout ce talent, cette richesse dans la texture sociale et historique, par des scènes comme la party nue, née d'une situation initiale minuscule qui s'enchaîne ensuite avec une logique digne des grandes comédies de Hawks, ces situations qui dérangent, et cette fin ouverte.

Un bon FGM doit toujours rendre quelqu'un d'autre furieux dans le public : Xavier Leherpeur, au magazine de France-Inter Le Masque et la Plume, était en révolte contre le postulat du film : un père perturbe la vie professionnelle de sa fille adulte, pour lui faire sentir qu'elle exerce un métier immoral et sans poésie. C'est vrai, quoi, de quoi se mêle-t-il, cet ex-hippie, cet ex babyboomer (je crois que Leherpeur faisait une réaction "générationnelle"). Mais oui, dans la vie, ce serait insupportable.

Il y a pour moi aussi des films qui fonctionnent comme Feel Good Movies pour d'autres et qui m'horripilent. Je déteste par exemple Domicile Conjugal, 1970, qui est le FGM déclaré de Truffaut destiné à charmer le monde entier (intellectuels y compris) et fait s'attendrir les ours qui gardent l'entrée de la caverne nommée "bon goût cinématographique français estampillé Nouvelle Vague AOC". Je pense à Jean Douchet, le taste-vin de la Nouvelle Vague, l'homme qui sait discerner ce qui en relève et ce qui n'en relève pas ! Écrivant à l'époque dans les Cahiers du Cinéma, je me rappelle ma rencontre avec cet homme déjà légendaire, lors d'un cocktail aux éditions du Seuil, vers 1984 : "c'est vous Michel Chion ?" L'air de ne pas plaisanter du tout, il a pris sa grosse voix pour me reprocher d'avoir dit un peu de bien d' Escalier C, de Tachella, pour lui une abjection. Lire du bien d'un film de Tachella dans les colonnes des Cahiers ! Seulement, le même Douchet trouve adorables, dans la bluette de Truffaut, le couple de jeunes mariés Jean-Pierre Léaud/Claude Jade et leurs amourettes, les scènes gentilles de voisinages, etc... J'ai revu Escalier C et Domicile Conjugal, deux films de "petit monde", et je trouve le Tachella supérieur au Truffaut, grâce notamment au personnage dérangeant de critique d'art qu'y incarne Robin Renucci. Déjà, en 1968, à Nanterre, je passais pour un snobinard auprès de mes amis étudiants, parce que je boudais le charme de Baisers volés, pour moi affecté. Un film où j'aime tout de même l'apparition magique de Delphine Seyrig chez Léaud, mais à cause de Delphine Seyrig ; si elle venait pour le tuer (puisqu'il y a tant de femmes meurtrières chez Truffaut, de La Mariée était en noir à La Femme d'à côté, en passant par La Peau douce), cela serait encore plus intéressant, mais ce n'est pas le film.